Kern E. Jean-François « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux qui pleurent. » (Romains 12:15, La Bible) « La mort d’un homme est la mort de tout homme », proclame la sagesse populaire. Pareille déclaration soulève cette brûlante question : qui peut se réjouir de la mort d’un homme ? À moins qu’il soit lui-même un criminel endurci, ayant la conscience marquée au fer rouge, bref, un Barabas moderne. Je ne connaissais pas physiquement de son vivant le prêtre français Jacques Hammel. Il n’était pas mon ami. Il n’était non plus mon contemporain. Lui et moi, nous n’étions pas de la même nationalité. Cependant, un point nous unit tous les deux : nous avons un ancêtre commun, Adam. En conséquence, il est mon prochain et je suis tenu de l’aimer. Voilà pourquoi, au cours des grandes vacances d’été, j’ai été bouleversé d’apprendre, par le truchement de la chaîne de télévision française TF1, sa mort tragique survenue dans son église alors qu’il y célébrait une messe, suite à l’attaque de deux jeunes djihadistes radicalisés. Il s’agit là d’un crime crapuleux qui dépasse l’entendement. Sitôt averti de cette situation dramatique, le président de la République française, M. François Hollande, visiblement ému, s’est adressé au peuple français pour lui présenter ses sympathies tout en l’exhortant à la vigilance face à la menace terroriste. Peu après, il s’est rendu sur le lieu du drame à Saint-Etienne - du – Rouvray, charmant petit village de la France d’environ trente mille habitants, douillettement blotti dans la commune de la Seine-Maritime, en vue d’apporter son réconfort à la population. Et, c’est avec le cœur endolori et une tristesse mouillée de larmes que j’ai contemplé sur le petit écran les visages écrasés par la douleur de ces paroissiens qui pleuraient leur bon et vénéré pasteur en allé. Ses funérailles célébrées quelques jours après la tragédie furent une apothéose en présence de milliers de personnes. Si la personne avait été malade et que les bulletins médicaux laissaient entrevoir une issue fatale, il y aurait là un processus permettant de cheminer progressivement et de se rendre, enfin, à une certaine évidence quelque pénible qu’elle soit. Mais quand l’être cher apparemment plein de santé, plein de vie et d’enthousiasme se trouve brusquement et violemment happé en quelque sorte par la mort au moment même de vaquer à ses occupations ordinaires, c’est le comble. Et quelque dur que soit un cœur, il ne peut ne pas en être ébranlé. Aussi, on se demande si telle qu’elle se présente et telle qu’elle est en réalité, la vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Si, au fond, l’existence humaine n’est pas plutôt une illusion, en ce sens que, tôt ou tard, elle est appelée à se révéler à chacun de nous, grand ou petit, riche ou pauvre, prince ou roturier, sous la forme de cette grande et combien redoutable déception. En 1954, après le passage du cyclone Hazel le président de la République d’Haïti, le Général Paul Eugène Magloire, homme d’État responsable, a sillonné le pays en long et en large afin de se faire une idée juste de l’étendue des dégâts causés au niveau national par cet ouragan meurtrier et pour orienter à bon escient son aide en vue de soulager les souffrances de ses frères affligés. Remuons les cendres encore chaudes du passé national et reportons nous en l’année 1979. En effet, au cours de la dernière semaine du mois de mars de ladite année dans le département du Nord, des dégâts considérables ont été provoqués dans plusieurs localités par les inondations les plus catastrophiques enregistrées depuis quelque temps. Un tel tableau avait ému le président Duvalier qui – encore qu’il eût dirigé vers ces régions des responsables de son gouvernement - a voulu s’y rendre personnellement et présenter ses sympathies aux populations en détresse. Prenant son bâton de pèlerin, il s’est rendu par la voie terrestre dans le Nord. Après une escale de quelques minutes aux casernes des Gonaïves, le président Duvalier s’est arrêté au Limbé, la vaillante et fière cité de feu le diplomate chevronné et juriste consommé Joseph D. Charles. Il a fait le tour de la localité qui présentait un aspect de désolation. Maisonnettes à moitié submergées, détrempées et couvertes de boue, sol jonché de déchets de toutes sortes. Le chef de l’État, on lui rendra au moins cet honneur, comme il aimait faire lorsqu’il est en contact direct avec son peuple, a distribué des enveloppes contenant de l’argent aux centaines de familles frappées par le malheur. Maintenant qu’il n’est plus et qu’il se repose de son dernier sommeil dans la terre nourricière d’Haïti, dans le « lakou » comme on dit au milieu des siens, ce rêve qu’il avait toujours caressé, s’est enfin concrétisé. Au cours du mois d’avril 1989, on s’en souvient, suite au coup d’État avorté et à la confrontation entre la Garde présidentielle et les Casernes Dessalines, le général Prosper Avril, alors président de la République, donna une conférence de presse au salon jaune du Palais national au cours de laquelle il fit pour les journalistes le bilan des victimes de la semaine de violence à la capitale, soit 6 morts et 75 blessés, dont 32 civils. Il a en outre confirmé qu’il avait donné l’ordre de ne pas tirer à hauteur d’homme et de faire feu à blanc avec des canons, afin de résoudre la crise qui menaçait la nation sans faire de victimes dans les rangs du bataillon des Casernes Dessalines. Pour lui, il n’y a ni gagnants ni perdants, c’est le pays qui a perdu. À l’Académie militaire où il a étudié, a-t-il fait remarquer, on ne lui avait jamais appris à prendre les armes contres ses frères. Après avoir prononcé ces paroles, le président Avril, des sanglots dans la voix, ne pouvant plus contenir son émotion, comme Jésus en face du tombeau de son estimable ami Lazare au cimetière de Béthanie en présence de Marthe et de Marie, les deux ravissantes sœurs du défunt, chrétiennes ferventes du 1er siècle, se laissa aller aux larmes. Peu de temps après, le général Avril, transcendant les clivages et s’élevant à la dimension d’homme d’État, après avoir constaté qu’il n’avait plus de base politique, au cours d’une interview accordée au journal Le Nouvelliste, le respectable quotidien centenaire de la rue du Centre, avait clairement déclaré qu’il était disposé à abandonner le pouvoir dans la mesure où cette décision ramènerait la paix sociale dans le pays, facteur indispensable pour le progrès de la nation. En 1968, suite à l’assassinat du sénateur américain Robert F. Kennedy, le président Lyndon B. Johnson, atterré comme son peuple et, partageant ses souffrances, désignait une commission d’enquête afin de faire la lumière sur cette violence inouïe qui affectait la vie politique américaine. En 2010, après le passage du tremblement de terre, en cet après-midi fatidique juste avant le crépuscule où la terre se mit à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte, le président René Préval, qui l’a échappé belle grâce à la providence divine, a parcouru en pleine nuit tout le bas de la ville en sollicitant les bons offices d’un motard sans que nul ne le sût afin de constater l’étendue du sinistre avant de s’adresser à la population. Au cours de l’année 2016, suite aux altercations entre les noirs américains et la police dans plusieurs villes des États-Unis, le président Barak Obama, ex-jeune lion du Sénat, s’est présenté à la télévision pour appeler au calme ses compatriotes. Dans son discours d’une particulière intensité, il a exhorté ses concitoyens à l’amour, à la solidarité, à l’union et à l’entraide pour le bonheur et la prospérité de la patrie commune. Fort de ces considérations, on peut affirmer sans risque de se tromper que : « gouverner c’est souffrir ». En effet, la souffrance est inséparable du gouvernement des hommes. Il est vrai que la douleur est le lot de tous ; mais la coupe du chef est particulièrement amère. En attestent tous ceux qui ont fait de grandes choses pour leur patrie : Colbert pour la France, Cavour pour l’Italie, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et Henry Christophe pour Haïti. Le poète, pour trouver de beaux chants, se frappe le cœur et se le saigne ; mais le chef offre sa vie tout entière en holocauste pour l’intérêt général. Chêne géant, sa stature l’expose à toutes les tempêtes, le désigne à tous les outrages. La souffrance est comme le pain dont il se nourrit et la boisson dont il s’abreuve. C’est la jalousie des uns, l’incompréhension des autres, l’impatience de tous. Son échec est une preuve d’incompétence et sa réussite l’effet du hasard. Il voudrait faire grand et vite : mais parfois des obstacles invincibles l’arrêtent, des contingences douloureuses handicapent ses efforts. Aucun jour ne s’écoule sans une mauvaise nouvelle. Les flèches de toutes parts viennent se planter dans son cœur et y vibrent comme dans une cible. Si encore il pouvait crier sa peine aux rochers, aux fleuves et aux montagnes, il trouverait des amis pour le consoler. Mais il lui faut garder un masque impassible, un silence olympien. La pourpre dont il est entouré, la splendeur dont il est revêtu, tout pense à son âme. Il voudrait s’asseoir seul au bord des lacs, en voir les eaux mourir audacieusement sur un lit de mousse ou suivre le vol de ses rêveries sur l’aile des zéphyrs ; mais il est toujours pris dans les mailles d’une fatigante étiquette. Tout cela le plonge dans un profond ennui. Aussi n’a-t-on pas vu un Charles-Quint déposer la pourpre impériale pour aller vivre modestement dans la retraite. La direction de l’État en vérité est extrêmement délicate et pénible. Elle exige un esprit vaste et souple, un caractère pondéré et conciliant, un immense amour pour sa patrie et une âme particulièrement aguerrie. Un homme réunissant toutes ces qualités est nécessairement rare. Si donc on a le bonheur de le rencontrer, on doit le conserver précieusement comme un trésor. Kern E. JEAN-FRANCOIS kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561