Depuis les dernières élections générales tenues en 2010, le Groupe d’intervention aux affaires publiques (GIAP) organise, de manière ponctuelle, des séries de débats présidentiels, question de sous-tendre le processus démocratique en créant un espace modéré aux candidats à la présidence afin de publiciser leurs visions, leurs programmes et leurs stratégies pour atteindre les objectifs de développement durable et équitable. Lequel développement importe tant à l’émergence de l’Haïti à refonder. Mentionnons que cette initiative, d’envergure nationale et internationale du GIAP, diffusée à travers les différentes plateformes médiatiques grâce aux nouvelles technologies alliant le suspense et les réactions à chaud des milliers de branchés à travers la planète, a reçu, entre autres, l’aval moral et financier du fameux National Democratic Institute (NDI) des États-Unis. Pour la reprise du premier tour de la présidentielle de 2015 prévu le 9 octobre prochain, le GIAP a tenu son premier débat avec les candidats la candidate à la présidence Edmonde Supplice Beauzile de la Fusion des socio-démocrates, Jean Henry Céant de Renmen Ayiti, Jude Célestin de la Ligue alternative pour le progrès et l’émancipation d’Haïti (LAPEH), Jean Charles Moïse de la plateforme Pitit Dessalines et Jovenel Moïse du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK). Quand à Maryse Narcisse, candidate non moins importante, de Fanmi à Lavalas, elle brillait par son absence. Cet événement, qui portait sur des questions de fond sur les programmes et politiques publiques des candidats, a eu lieu à l’hôtel Karibe Convention Center le matin du 20 septembre 2016 et diffusé en différé sur plusieurs stations de télévision dans la soirée. Pour un événement aussi prisé, à la fois pour son format de communication de masse mettant en vedette les cinq candidats les plus en vue de la course électorale et sa nature à mobiliser, voire changer le cap de l’opinion publique, les enjeux politiques et les retombées peuvent être de taille. Il va sans dire qu’un tel débat doit être bien calibré, exigeant une certaine minutie des candidats qui doivent nous convaincre en répondant à des questions élaborées sur mesure, des interactions qui devraient, en toute évidence, relayer les inquiétudes du citoyen ordinaire qui aura à prendre une décision pour qui et pour quel contenu voter et les lourdes implications que ce simple exercice implique sur sa vie personnelle et le devenir collectif. Ainsi, le choix de l’espace, le positionnement des sièges ou des lutrins, le choix des thématiques, le format et la méthodologie du débat, la désignation des journalistes et des facilitateurs/ facilitatrices, la pertinence des questions, sans négliger la performance des candidats, constituent des paramètres à examiner. Mais d’abord, c’est quoi un débat présidentiel et quel en est le bien-fondé? Un débat est, dans sa plus simple définition, un événement oratoire mettant en discussion, sur un sujet précis, différentes opinions en provenance d’individus prêts à se positionner et à contribuer par la qualité des propos à des échanges contradictoires, par moments, mais informatifs et constructifs. Il requiert de la divergence dans les idées, le respect de l’autre et un minimum d’interactions entre les animateurs, animatrices et les débatteurs. Dans certains cas, l’interaction se fait aussi avec le public qui constitue l’une des bases de la figure triangulaire du débat. Ainsi, le débat présidentiel est ce carrefour où des candidats et candidates à la présidence soumettent, à l’attention du public, leurs programmes de gouvernement dans un contexte où l’art de la dialectique et celui de la praxis devraient primer car il s’agit de vaincre la partie adverse et de convaincre le public en combinant les meilleures pratiques de la rhétorique et du discours politique. Dans cette logique, le débat présidentiel constitue donc un environnement public de grande portée politique – vu sa nature intrinsèque à influencer l’opinion publique – où chaque candidat-e devrait s’efforcer d’être le ou la meilleur-e. C’est à Chicago, aux États-Unis, le 26 septembre 1960 qu’eut lieu le premier grand et célèbre débat télévisé ayant opposé le vice-président républicain Richard Nixon et le sénateur démocrate John F. Kennedy. Depuis, les hommes et les femmes politiques des différentes démocraties occidentales ont pris conscience de l’importance de ce « show médiatique ». Ainsi, une semaine avant le second tour de l’élection présidentielle de 1974 (10 mai) en France, un débat est organisé entre les deux vainqueurs du premier tour : François Mitterrand et Giscard d’Estaing. Il a fallu presque un demi-siècle à Haïti et aussi au Brésil pour emboîter le pas à ces pays précurseurs et les autres qui les ont suivis. En 2006, eut lieu en Haïti le premier débat présidentiel télévisé mettant face à face les candidats Leslie François Manigat et Evans Paul (René Préval avait répondu aux abonnés absents). Tandis que le 8 octobre de la même année, le Brésil tint son premier débat présidentiel télévisé entre les candidats Luiz Inacio Lula Da Silva (candidat à sa succession) et Geraldo Alckmin du parti de la sociale démocratie brésilienne. Dans le cadre de ce plus récent débat présidentiel organisé par le GIAP, les attentes par rapport à la logistique, la structure du débat, la nature et la visée des questions n’étaient pas au comble. Considérons ces paramètres séparément : Choix de l’espace. L’enregistrement de ce débat présidentiel du 20 septembre organisé par le GIAP eut lieu dans la salle de conférence de l’un des hôtels de la place avant d’être diffusé sur des stations de télévision en début de soirée. Je pense qu’il est temps de rapatrier ce type d’évènements politiques et publics aux locaux des universités – ce qui donnerait au débat sa saveur originelle pour avoir pris naissance dans l’Agora grecque où l’art de dire et de convaincre dans la res publica a gagné ses lettres de noblesse, son paroxysme. Et du même coup, en modernisant un art perdu chez nous où l’audace se confond à l’intelligence et à la pensée mesurée. Ce serait une plateforme idéale pour les jeunes de voir défiler des modèles d’orateurs et d’habiles politiciens qui se font rares dans le paysage public au cours de ces dernières années. Je crois comprendre aussi que l’événement aura gagné plus d’intérêt en se diffusant en direct dans des institutions censées juguler des pistes de solutions à nos traits réfractaires au renouveau. Positionnement des lutrins : Un débat est un face-à-face entre deux ou plusieurs débatteurs. Tout doit être mis en place pour faciliter et encourager l’interaction et la confrontation pacifique entre eux. Ainsi, les candidats doivent pouvoir se regarder, s’affronter du regard, lire le non-verbal des autres, etc. Il va sans dire que les sièges ou lutrins doivent se placer l’un en face de l’autre, genre de configuration semi-ovale, contrairement à la disposition horizontale des lutrins au cours de ce débat du GIAP qui plaçait les candidats l’un à côté de l’autre. L’interaction entre les candidats est le ciment du débat et l’aspect qui nourrit l’adrénaline, condiment nécessaire à garder les gens éveillés et intéressés. Mieux vaut un débat actif qui requiert l’intervention du modérateur au lieu de se retrouver dans des culs-de-sac où les candidats perdent leur verve et se perdent dans des répétitions inutiles. Les interactions évitent la redondance des slogans et poussent les débatteurs dans des sentiers inexplorés où la maîtrise des dossiers, l’habileté de réfléchir sur le tas seraient évalués. Tel était rarement le cas dans ce dernier débat. Peut-être que le format du débat même pouvait aussi alimenter cette anomalie. Le format du débat : En guise d’ouverture du débat, le président de GIAP explique l’objectif de l’activité. Ensuite, un expert en économie, d’un air pédagogique, tente de faire la mise en contexte sur la question de gouvernance en Haïti avant de céder la place à la facilitatrice qui donne les consignes du débat. Un tirage au sort allait être fait pour déterminer qui des cinq candidats-e répondrait en premier. Trois minutes sont accordées à celui ou celle qui répond à la question et chacun des autres disposait d’une minute pour répliquer. Les questions sont lues soit par les journalistes-questionneurs, soit par la facilitatrice. Le droit à l’interaction entre candidats, candidats et journalistes était complètement violé dans ce débat. Vu le grand nombre de candidats et les nombreuses questions à débattre, il serait opportun d’accorder deux minutes à chaque candidat, une minute pour des questions aux pairs et une autre à chaque candidat qui voudrait l’utiliser pour renforcer les enjeux débattus. Il faut avouer qu’un débat avec deux ou trois candidats-es au maximum serait plus intéressant. La performance de la facilitatrice mérite aussi d’être évaluée. Plusieurs erreurs telles l’oubli ou la confusion entre les noms des candidats (ex. Madame Moïse pour Madame Beauzile), la confusion répétée dans le nombre d’intervention montraient une quelconque fatigue ou un manque d’engagement dans le débat. De plus, son rôle de rappeler les règles du jeu (comme pour des gamins dans la cour de récréation, lire des questions reçues sur les réseaux sociaux et recueillies du public s’apparentaient à celui d’un censeur. L’attribution du droit de réplique à qui n’en avait pas et aussi les analyses trop longues sont, entre autres, les faiblesses probantes de l’animation. Rôle des journalistes : Le format de ce débat du GIAP n’accordait aux trois journalistes de renom sélectionnés (Tamara Orion de Signal FM, Valéry Numa de Vision 2000 et Marie Raphaëlle Pierre de radio Ibo) que le droit de poser leurs questions une seule fois aux candidats sans aucune interaction. Cette formule, qui va plus à une entrevue qu’à un débat, a privé les journalistes-interrogateurs de la possibilité de demander aux candidats des rectifications/précisions/argumentations sur leur réponse. Cette absence d’interaction entre les journalistes et les candidats et l’absence d’un spécialiste dans les domaines des thématiques débattus n’a pas aidé à élucider les interventions des candidats, donc «se te wi –amèn / tout-voum se do», les téléspectateurs, composant l’électorat en majeure partie, tireront leurs propres conclusions et feront bien évidemment des choix non éclairés. On pouvait même se demander quelle était vraiment la différence entre le rôle de la facilitatrice qui a aussi donné lecture des questions du public et des abonnés des réseaux sociaux et celui de journalistes qui donnaient lecture de leurs propres questions. Le droit de rebondir, de réfuter, d’interagir qui constitue une caractéristique fondamentale de tout débat était quasiment inexistant. Voyons maintenant les éléments de fond du débat tels que la pertinence des questions, le choix des thématiques, la performance des candidats … Précision, clarté, pertinence, ouverture, originalité sont, entre autres, les maîtres-mots des interventions médiatiques, que ce soit au cours d’une entrevue ou d’un débat. Dans ce débat, les questions étaient très longues et certaines fois imprécises. Les meilleures pratiques suggèrent de scinder les questions au lieu de les compiler pour éviter toute diversion et mésinterprétation de celui ou celle qui répond et de l’auditoire qui s’attend à un niveau de clarté exemplaire des propos qui doivent en toute justice et cohérence découler de questions qui ne prêtent pas à équivoque. Il y a lieu de constater que des questions de grande importance manquaient à ce débat comme des questions sur la refonte de nos codes, la révision de nos textes de loi, la réforme de la justice, la politique étrangère des candidats comme par exemple sur les relations haïtiano-dominicaines. Les candidats étaient très limités dans leurs argumentaires. Aucun point n’a été mentionné sur la provenance des moyens pour atteindre leurs objectifs et peu a été dit sur leur politique étrangère, notamment sur des questions aussi épineuses que celles des rapports avec la République dominicaine, les problèmes migratoires et surtout la dynamique des relations avec la communauté internationale. Les statistiques n’amplifiaient pas les positions et quand elles étaient présentes, elles servaient surtout à créer la confusion comme la magique création de cent mille emplois durant les cent premiers jours du candidat Jean Henry Céant ou la fameuse préparation des médecins en deux ans. Cette avance de M. Célestin a eu de grands échos dans les médias sociaux. En toute intégrité intellectuelle, Jude Célestin n’a pas inventé le fait que des médecins puissent se former en deux ans. L’aspect problématique dans cette diversion est dû à la méthodologie même de la prise de parole dans un débat public qui requiert des contextes pour aider l’auditoire à cerner ses propos - ce qu’on veut dire - et réduire la marge de se faire ridiculiser par des adversaires qui n’attendent que cela. Chaque pays peut décider de la durée et de la façon de former ses professionnels en santé, en éducation ou autres. Mais le bât blesse quand ces formés veulent quitter leur pays et trouver des équivalences dans d’autres pays dans la même pratique. Autrement dit, je doute que des médecins formés en deux ans en Chine dans le passé ou dans moins de temps pendant des périodes de guerre où la pénurie de compétences en médecine est évidente et requiert des mesures d’urgence soient admis au même rang professionnel en Amérique du Nord, par exemple. En conclusion, former des médecins en deux ans n’est pas impossible mais cette formation ne rencontrera pas les standards de la profession telle que l’on en connaît aujourd’hui et surtout au sein des pays de l’OCDE (l'Organisation de coopération et de développement économiques) qui sont reconnus pour la qualité de leurs soins de santé et l’excellence de leur personnel médical. La formation initiale des médecins en deux ans sans une base solide en physique, chimie et en biologie est quasi impossible. Sur ce, je clos mon argumentaire. Le paysage politique nécessite ce genre de débats pour édifier la construction de la culture démocratique en termes de pluralisme des idées, le droit à sa propre parole ou opinion. Le jeu de la contradiction qui prévaut lors des débats publics de cet apparat peut, sous un certain angle, consolider les démarches de co-construction d’un imaginaire foncièrement haïtien nuancé par une authenticité exemplaire apte à contrer la répétition de slogans à remplir les propagandes payées dans les médias. Au moins, cette vitrine a permis de jauger les candidats et le niveau de maîtrise des questions cruciales sur lesquelles ils étaient intervenus. Dans ce sens, l’initiative du GIAP est louable, car il aura créé ce sentiment de participation ou de contribution à une nouvelle Haïti. Par contre, l’initiative gagnera aussi à se renforcer débat après débat en transformant des années d’expériences en celles d’expertises soutenues.