Dans «le Petit Robert», un pays se définit comme un territoire habité par une collectivité et constituant une réalité géographique dénommée nation. Si nous avons un territoire où vivent plus de dix millions d’habitants, nous ne pouvons pas prétendre pour autant avoir construit une nation. Pour cause, entre nous, les Haïtiens, après plus de deux cents ans d’indépendance, nous avons peine à gérer nos contradictions et à forger une patrie où il ferait bon vivre. Ces tares qui segmentent les divers pans de la société sont si enracinées qu’elles génèrent une confusion qui déstabilise de plus en plus tout le corps social, comme un virus qui s’introduit sous des travers pernicieux pour désarticuler le puzzle national. Ce qui engendre, entre nous, les Haïtiens, la perte des valeurs essentielles qui nous lient. En conséquence, nous évoluons dans un sauve-qui-peut qui nous divise et compromet tout projet d’intérêt national. Les implications d’une telle faillite se manifestent de diverses manières, à tous les niveaux. Par exemple, on notera le désarroi d’une importante tranche de la population qui vit dans les pires conditions d’une existence qui, depuis des décennies, ne cesse de se dégrader. Cette catégorie sociale est touchée par une éprouvante disgrâce. De guerre lasse, elle est poussée à s’aventurer sous d’autres cieux qu’elle pense plus cléments. Les citoyens de cette catégorie iront irriguer de leur sueur et leur sang d’autres terres, comme l’avaient fait avant eux leurs parents et grands-parents à Cuba et en République dominicaine. Autant d’éléments des classes laborieuses de la population qui tournent le dos au pays sans espoir de retour. Cette catastrophe est due à n’en point douter à la démission et au laxisme d’une classe de dirigeants qui n’a jamais su assumer ses responsabilités. De surcroît, un fléau non moins préjudiciable affecte le pays depuis que les narcotrafiquants ont pris le territoire national comme point de transit de leur marchandise à destination des États-Unis et de l’Europe. Depuis lors, l’argent de ce sale négoce est devenu la principale source de financement d’activités illicites, du blanchiment de capitaux et des évènements politiques en Haïti. Il n’est un secret pour personne qu’un nombre non négligeable de politiciens arrivés au pouvoir durant ces cinquante dernières années ont eu des relations privilégiées avec les narcotrafiquants qui ne se sont jamais donné la peine de dissimuler leurs agissements, tant ils étaient couverts par l’impunité en échange d’alléchantes prébendes. Du lot des désastres, il convient, aussi, de mentionner la corruption qui, très souvent, est un corollaire du précédent délit. Ce mal est d’autant plus attentatoire à la morale et à l’ordre public qu’il étend ses tentacules dans toutes les couches de la population et affecte toutes les sphères de l’État. Il atteint grands et petits sans discrimination, sous le voile opaque de la complaisance, par des détours sinueux qu’on n’arrive pas souvent à détecter. D’où la difficulté à remonter la filière. On aura beau dire qu’un individu a été soudoyé, qu’il a reçu un pot- de- vin pour un service rendu ou qu’il a commis un délit d’initié, il sera souvent fort difficile de le prouver, tant le secret de ces malversations est toujours bien protégé par le réseau des malfaiteurs. Point n’est besoin de s’attarder sur ces anomalies ou exactions qui sont connues de tous. Toutefois, il importe de rappeler à l’opinion publique leur impact sur la société, surtout à la veille d’une consultation électorale où le peuple aura à choisir ses mandataires. L’obligation d’apporter des corrections aux dérives ne fait aucun doute et devient impératif. Pour parvenir à ces redressements, il faudra établir les règles et conditions bien précises d’une meilleure gouvernance du pays. Déterminer en quelque sorte les critères objectifs devant aboutir au choix d’un candidat. Il ne peut plus être question de choix émotionnel basé sur la tolérance, les relations de parenté, d’amitié, professionnelles ou autres. Tout comme Il n’est pas admissible que des citoyens, sous prétexte d’affinité de classe ou de préservation de leurs avantages et privilèges, apportent leur appui à des gouvernements corrompus, leur reconnaissant même, parfois, des circonstances atténuantes. Lorsque le choix d’un candidat n’offre aucune garantie de compétence, d’honnêteté, d’expérience et ne s’appuie pas sur un programme transparent et cohérent, il doit être tout bonnement écarté. Cependant, il faut bien admettre que ces critères qui relèvent d’un haut degré de moralité ne sont pas souvent pris en compte dans notre pays. On a vu trop souvent « partir des fusils qui n’étaient point chargés». On a vu trop souvent arriver au pouvoir des hommes sans préparation ni bagage intellectuel et tout à fait ignarants des affaires politiques. On a vu trop souvent des responsables d’État s’entourer d’hommes et de femmes incompétents dont les seuls atouts étaient de pouvoir bénéficier d’un clientélisme reconnaissant ou d’un népotisme complaisant. Force est de reconnaître que la politique s’engage très souvent dans des travers peu orthodoxes et encourage ce genre de pratiques. Et puisque le pouvoir est souvent tributaire de certaines influences ou bienveillances externes - les premières à le cautionner- il faut bien, une fois parvenus au but, que les bénéficiaires renvoient l’ascenseur et se montrent généreux vis-à-vis de leurs bienfaiteurs. Dans tous les cas, ces genres d’engagements assurent toujours de bons retours sur investissements en défaveur, il est vrai, des caisses de l’État. D’autres considérations méritent d’être faites en vue de garantir un avenir plus rassurant. Il est souvent dit que l’éthique et la morale n’ont pas leur place dans le monde de la politique. À cette assertion, nous répliquons que l’histoire nous a enseigné comment des hommes animés de bonne volonté sont arrivés à changer le destin d’une communauté, voire d’un pays. Les exemples d’un Jean-Jacques Dessalines, d’un Mahatma Gandhi, d’un Martin Luther King et plus près de nous d’un Nelson Mandela nous offrent la plus claire certitude. Chez nous, ces exemples ne sont pas légion, nous en convenons. Raison de plus pour les rechercher. Pour les mettre en valeur, il suffit de casser le moule de nos bêtises et d’établir un nouveau paradigme. La rupture est le plus sûr moyen de ne pas retourner à nos vomissures. Pour atteindre ce but, il est évident que la première condition qui s’impose est le signal clair et net de la fin de l’impunité. Le succès de l’entreprise écarte d’un revers de main tous ceux qui ont contribué, d’une façon ou d’une autre, à l’affaiblissement de l’État. Car il n’est pas normal qu’on en arrive à des élections honnêtes avec des candidats qui s’étaient frottés à la corruption ou qui s'étaient compromis dans quelques louches affaires. La morale le commande, la justice l’exige. Les crimes et les délits ne peuvent rester impunis, sinon nous repartirions du même pied. C’est ce qu’a compris la commission sénatoriale d’enquête contre la corruption et le blanchiment des capitaux. Position reprise en force par la plupart des candidats en lice qui, dans leurs promesses électorales, ont annoncé une lutte ferme contre ces fléaux. Comme nous l’avions déjà dit, un nouveau grand procès historique, établi en toute équité, sans motivations politiques, aurait la vertu de corriger ces dérives et de rétablir l’État dans ses droits, à la grande satisfaction des citoyens qui sont les principales victimes de ces spoliations. Dans cette perspective, la montagne accouchera-t-elle à nouveau d’une souris ? À l’heure où la justice semble rattraper des dirigeants corrompus de par le monde, nous ne pouvons pas rester indifférents en regard de l’impudence de leurs homologues haïtiens qui pavanent en toute insouciance au mépris de la détresse du peuple haïtien qui n’en peut plus de souffrir. Le pays ne peut, ne doit pas être ravalé au niveau des pays parias. Ô suprême infamie ; être mis au ban de la communauté des nations !