Les débats sur la question du genre, c’est-à-dire, du rapport existant entre homme-femme dans les sociétés modernes, ne sont pas récents. Ils remontent au début des civilisations humaines, où le corps de la femme a toujours été présenté comme impur et faible. S’en tenir à la conception naturaliste développée depuis l’antiquité sur la question du genre, les femmes sont construites et présentées comme une catégorie sociale inférieure par rapport aux hommes. Ainsi entendu, la marginalisation, l’oppression et toutes les formes de discriminations manifestées à l’encontre des femmes dans la vie sociale, se trouveraient cristallisées et confinées dans cette logique naturaliste qui prétend donc fournir de meilleures explications à la naturalité de la faiblesse et de l’impureté du corps de la femme. S’il est habituel de reconnaître l’irréalisme et l'utopisme de la construction d’un tel discours, faudrait-il parallèlement avouer que le quotidien des femmes n’est pas utopique. Le harcèlement, les actes de violence, les discriminations, la domesticité généralisée des femmes, les inégalités sociales et autres, ne sont-ils pas des expressions manifestes de cette forme de perception à l’égard des femmes ?
Pour répéter Daniel Kergoat dans Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, les rapports sociaux de sexe dans la vie quotidienne constituent un paradoxe indiscutable. C’est-à-dire, qu'il y a à la fois amélioration de la situation des femmes et pérennisation de la logique des rapports sociaux inégalitaires. Tout change, mais rien ne change.
La plupart des organisations qui désirent porter des revendications relatives aux actes de violence dont sont victimes les femmes dans la vie sociale s’en prennent aux relations sociales, mais non aux rapports sociaux. Faut-il, ici, saisir les relations sociales comme immanentes et concrètes aux individus. Tandis que les rapports sociaux sont plutôt abstraits et idéels. Ils constituent des manières de penser et de percevoir les rapports homme-femme, (godelier 1982). Cela explique d’éventuelles possibilités d’améliorations des relations sociales entre les sexes et dans les couples sans pour autant améliorer le rapport social qui continue de maintenir ou d’endurcir les pratiques sociales d’exploitation, de marginalisation et d’oppression. Dans le contexte haïtien, où d’innombrables organisations féminines se battent pour la défense des droits de la femme, se demande-t-on quel bilan ? S’en prennent-elles aux relations sociales ou aux rapports sociaux ? N’est-ce pas le moment le plus opportun pour redéfinir de nouvelles dynamiques permettant de repenser la question de la répartition des rôles sociaux en Haïti ?
S’il est souhaitable, l’existence d’une démocratie égalitaire et inclusive, tel qu’elle est prôné et reconnu dans le décret du 26 août 1789 et celui du 10 décembre 1948, elle est encore loin d’être réalisable en Haïti. Dans le processus électoral de l’année 2015, sur 232 candidats au sénat, seulement 23 étaient femmes, soit 10%, et 129 sur 1621 candidats à la députation, soit 8%. Dans l’ensemble, elles ne représentent que 8.9%des candidats des joutes électorales de 2015. Formidable marginalisation ? La configuration de la 50e législature haïtienne est pire. Aucune présence de femme n’est constatée.
Ce modèle de pensée paradigmatique, issu de la matrice des civilisations gréco-romaines et fondé sur un ordre social patriarcal, est une transgression aux principes définissant l’essence même de la modernité. Il constitue un retour aux pratiques des sociétés féodales, par cela même qu’il ne prend en compte les droits fondamentaux de la personne humaine. Au même titre que toutes les formes de discrimination et d’exclusion dont les femmes sont l’objet, elles sont aussi victimes d’actes de violence que l’État ne peut pas encore freiner faute de moyens efficaces. De juillet 2011 à juin 2012, selon un document intitulé Assistance légale pour les femmes victimes de violence de genre en Haïti, élaboré en 2013, 1127 cas de violence sexuelle ont été enregistrés dont 76% contre des femmes. De 2013 à 2014, selon le bureau de lutte contre les violences faites aux femmes du ministère à la Condition féminine, 1050 femmes ont été victimes d’actes de violence physique. En France, ce n’est pas différent. Selon le document élaboré par la lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes en novembre 2015, 118 femmes ont été tuées par leur conjoint en 2014. Sur 31 825 faits de violence sexuelle recensé par les autorités françaises de 2014 à 2015, plus de 85% des victimes sont des femmes. Se demande-t-on si ce n’est pas une violation de la liberté individuelle quand on sait qu’en plein XXIe siècle en Haïti, les femmes ne peuvent pas encore disposer de leur corps?
Aujourd’hui, pour citer la sociologue française Margareth Mead, les clichés et stéréotypes, développés depuis la philosophie antique grecque, tendant à exprimer une certaine infériorité de la femme par rapport aux hommes, ne peuvent plus tenir. D’abord, aucune recherche n’a encore montré l’aptitude supérieure d’une catégorie par rapport à une autre. Ensuite, l’irruption et la présence active des femmes sur le marché du travail depuis la fin du XVIIIe siècle a déjà prouvé que la division sexuelle du travail est un construit, né de l’organisation sociale et qui ne reflète en rien les potentialités réelles des individus. À cet effet, Il faut engager un véritable processus de resocialisation, non seulement pour déconstruire cette perception réductrice de la femme, mais aussi pour jeter les bases d’une société plus juste et équilibrée.
Au regard de ces rapports sociaux inégalitaires, des actes de violence récurrente perpétrés à l’encontre des femmes, la notion d'État de droit ne devient pas moins une problématique en Haïti. Sachant que tous les régimes politiques sont fondés ou construits à partir d’une logique de bicatégorisation sexuelle, c’est-à-dire homme-femme, aujourd’hui, dans le contexte haïtien, la marginalisation des femmes ne constitue-t-elle pas une remise en question de la démocratie comme régime politique ?
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