Kern E. JEAN-FRANCOIS « S’apitoyer sur le malheur de ses amis est bien, mais leur venir en aide est mieux. » Haïti, ce pays que nous aimons tous charnellement, est présentement devant le Rubicon. À ce tournant tragique de son évolution, il s’avère d’une urgente et impérieuse nécessité pour ses fils de transcender et de s’unir en pratiquant la solidarité indispensable à sa prospérité. De toute évidence, l’homme vit en société par instinct, mais aussi par nécessité. Quel serait son sort, s’il était condamné à vivre seul « vae soli, malheur au solitaire », a dit l’Ecclésiaste. L’homme, en effet, a des besoins d’ordres différents : besoins physiques, besoins intellectuels et moraux, et seul, il lui est impossible de les satisfaire. La terre, si elle n’est pas soigneusement cultivée, ne produit que broussailles, haies sauvages et berges amères. Pour vêtements, on porterait des « peaux de bêtes », comme les enfants de Caïn ; et le soir, on n’aurait pour refuges que les excavations des rochers. Bien plus, comment résister aux attaques des bêtes féroces, puisqu’elles sont physiquement plus puissantes que l’homme ? Donc, c’est bassesse d’âme que de mépriser le boulanger, le maçon, tous les petits, tous les humbles qui nous procurent les commodités de la vie et qui constituent un rouage essentiel pour l’harmonie de la société ! Le paysan, par exemple, est, chez nous, dédaigneusement appelé « nègre morne, nègre feuille, congo ». Pourtant, il est l’Hercule qui soutient sur ses larges épaules tout le poids du monde haïtien. Qu’il se mette en grève un jour, c’est la faim, et si la grève continue, la banqueroute à brève échéance. Le paysan donc a droit à tout notre respect, à toute notre sympathie. La situation que nous vivons actuellement après le passage de l’ouragan meurtrier et dévastateur Matthew, nous le prouve incontestablement. D’ailleurs, la presse internationale se faisant l’écho de l’état d’Haïti présentement parle du spectre d’une famine qui se profile à l’horizon. Et pour cause, elle sollicite une aide massive en faveur de notre pays. En conséquence, le phénomène de l’interdépendance des nations dont on parle si souvent, se fait sentir avec beaucoup d’acuité. Il faut encore à l’homme le secours de ses semblables pour satisfaire ses besoins d’ordre intellectuel. Sans le professeur qui éclaire, on serait à peine supérieur aux animaux de la brousse. On serait encore à croire que le tonnerre est un dieu furieux qui assouvit sa vengeance. Une éclipse de soleil serait un sinistre présage et chacun donnerait pour bornes au monde les limites de son enclos. Enfin quelle main amie bercerait les chagrins d’un cœur ; dans quel sein verserait-on le trop plein de son bonheur ? La vie serait un véritable désert. Pas de source d’eau vive. Toujours l’immensité du sable et l’angoissante mélancolie de l’espace. « Je connus mon bonheur, et qu’au monde où nous sommes, nul ne peut se vanter de se passer des hommes: Et depuis ce jour-là, les ai tous aimés ». Ainsi, Sully Prud’homme finit son sonnet : Un songe. Réveillé de son âpre cauchemar, le poète promet de pratiquer à l’égard des humbles, plus que la justice, la charité. La solidarité, en effet, a un caractère égoïste. Elle exige que nous témoignions seulement envers ceux qui nous ont rendu service. Et les pauvres, les infirmes, les marginaux, les déshérités, faut-il donc les jeter dans l’Eurotas ? Les enfants qui naissent faibles faut-il les exposer sur le mont Taygète? L’idée de solidarité ne satisfait pas pleinement la conscience. Il faut la corriger et la compléter par l’idée de charité, qui exige que nous aimions nos semblables pour la raison que nous sommes tous issus d’un même père et que nous avons une commune destinée. Soyons solidaires, frères haïtiens. Aimons-nous les uns les autres. Oublions donc les douloureuses leçons du passé et construisons ensemble la patrie nouvelle. Le développement économique et social de l’Haïti de demain est à ce prix. Kern E. JEAN-FRANCOIS kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561