Woodkend Eugène
J’élabore et partage ce petit texte parce que l’objet sur lequel il porte m’inspire plein de réflexions, en ce moment précis, où se multiplient les appels à la solidarité avec les victimes de l’ouragan Matthew. Je considère ici seulement le niveau national. Je constate que la toile est submergée de photos mises en ligne par des autorités, d’anciennes autorités, des candidats, des futurs candidats, des politiciens et des citoyens, faisant état de leurs actes de solidarité avec les sinistrés. Je les en félicite. Cependant, je me sens interpellé par la profonde perversion du sens de partage en milieu haïtien de nos jours.
Le partage, comme preuve de générosité consistant à donner ce qu’on a de mieux à l’autre se trouvant dans le besoin, est originellement un acte de solidarité sociale. Pour nous les Haïtiens, pendant longtemps, le partage a été pratiquement un mode de vie, surtout en milieu rural. L’organisation de la société, axée sur la famille élargie et les ‘lakou’, a fait du partage et de l’entraide des valeurs dominantes de la vie en communauté. Juste deux exemples ! Des voisins, amis ou membres d’un même lakou partagent entre eux les plats qu’ils ont chacun préparés chez eux. Les paysans s’entraident dans le travail agricole : tout le monde travaille pour le compte d'une personne un jour, et à chacun son tour. Bref, on est face à l’évidence d’une prise en compte de l’intérêt de l’AUTRE dans l’acte de partage. L’autre est traité comme soi-même, dans sa pleine et entière dignité d’homme.
Aujourd’hui, en Haïti, nous n’avons pas cessé de partager. Mais nous faisons au chose que cela : nous partageons autrement. Nous avons perverti le sens du partage en le ramenant sur le terrain de la rationalité instrumentale. Le partage est devenu un simple moyen d’atteindre des objectifs souvent personnels. Il nous sert à cacher notre égoïsme primaire. Du coup, il perd en sincérité et devient suspicieux. Quelqu’un vous dit qu’il fait du ‘’social’’ et publie des photos où il donne à manger, à boire et à vêtir des nécessiteux ? Attendez très prochainement qu’il vous annonce sa candidature à un poste électif, ou qu’il en tire un profit quelconque. S’il arrive qu’il n’en a pas l’intention, tout le monde cependant lui en prête volontiers cette intention. Car, c’est devenu un code social : faire du ‘’social’’ est un tremplin pour faire de la ‘’politique’’ ou s’enrichir. Les candidats le savent, les électeurs aussi. C’est pour cela que tant de candidats sont à pied-d’œuvre en cette période de détresse causée par le cyclone Matthew; alors que dirigeants et autorités étatiques, par le passé, n’ont rien fait pour que le pays soit mieux préparé à gérer les saisons cycloniques.
Le jeu se joue ainsi ! Corrompus et rapaces des deniers publics hier, humanistes aujourd’hui pour construire un capital. Citoyens irresponsables et individualistes hier, solidaristes aujourd’hui publiant photos et messages de solidarité pour la plupart, faire du ‘’buzz’’ sur internet. Les victimes, on s’en fichera aussitôt qu’on aura trouvé un autre sujet d’actualité pour s’autopromouvoir sur les réseaux sociaux. Déjà, pourquoi publier des photos où l’on partage ce qu’on a avec des compatriotes en difficulté? Pourquoi? A leur place, aurait-on aimé que ce soit pareil pour nous?
Dans un autre sens cette fois, nous n’avons pas cessé de partager. Au contraire, nous partageons plus qu’il ne faut , en considérant l'internet. Nous partageons même ce qui n’est pas partageable : ce qui est sensé relever de la vie privée, ce qui est faux, indécent, inutile, inapproprié, dégradant et trivial… Au fait, nous ne partageons pas quelque chose parce que c’est important et utile pour l’AUTRE et pour nous, mais parce que ‘’partager’’ est devenu acte d’existence et de signifiance sociales pour celui qui publie. «Hé, je suis là, j’existe parce que je publie et partage sur les réseaux sociaux». Mais quoi? Du n’importe quoi! De la connerie qui fait de celui qui la partage un con! De la publication légère et mensongère qui fait de celui qui la partage un irresponsable sans probité. Voilà!
En somme, si originellement le ‘’partage’’ met l’AUTRE au centre de l’acte de générosité, aujourd’hui, nous éliminons l’intérêt de l’AUTRE dans nos actes de partage qui devient un instrument au service de notre petit ego malade.
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