Après le passage de l’ouragan Matthew, le gouvernement haïtien, improvisateur et visiblement dépassé par l’ampleur des catastrophes, fait appel à l’aide humanitaire internationale. En réponse à cet appel, plusieurs gestes de solidarité se sont exprimés à l’égard du peuple haïtien. Danilo Medina, le président dominicain, fut le premier chef d’État étranger (le seul d’ailleurs jusque-là) qui, à l’instar de Leonel Fernandez en 2010, rendit personnellement visite le dimanche 9 octobre 2016 aux autorités haïtiennes et au peuple souffrant. À l’issue de cette visite, la République dominicaine promit une aide substantielle aux Haïtiens qui arriva les 12 et 13 octobre via un convoi de 500 camions sécurisés par des militaires dominicains et comprenant des aliments, des médicaments et du matériel de travail qui seront administrés par un personnel de soutien composé de médecins, d’infirmières, d’ingénieurs, etc.
La contestation de la présence de ces soldats en Haïti, soulevée par quelques officiels haïtiens, a provoqué, chez nous comme chez nos voisins, un débat qui marque un nouvel épisode malheureux dans les relations haïtiano-dominicaines. Que peut-on en retenir pour mieux saisir les enjeux du moment?
Une tempête dans un verre d’eau sous fond de maladresse gouvernementale
Le communiqué du candidat présidentiel Jovenel Moïse qui demande aux autorités dominicaines de retirer leurs troupes d’Haïti et la lettre signée par le sénateur Jean Renel Sénatus, président de la Commission Justice et Sécurité, qui exhorte le président du Sénat à exiger au gouvernement haïtien le « déguerpissement sans délai », soit dans moins de 24 heures, des soldats dominicains ne sont que des réactions politiques hâtives qui n’ont rien fait que provoquer une tempête dans un verre d’eau.
On n’en serait pas là si le gouvernement n’avait pas menti ou s’il avait su mieux gérer les informations en communiquant préalablement et clairement au peuple haïtien la dimension de l’aide dominicaine qui allait arriver et le rôle à jouer par les militaires dominicains. Quand le chef de la délégation dominicaine, l’ingénieur Ramon Pepin, confirme au journal Le nouvelliste que « les militaires dominicains sont là en accord avec les autorités haïtiennes », et que le gouvernement haïtien, en la personne du ministre des Affaires étrangères, Pierrot Délienne, nie cette présence donc encore moins cet accord, les pires soupçons pouvaient s’avérer justifiés.
Par ailleurs, même si les déclarations du président Privert sur le sujet ont été tardives, en confirmant que le gouvernement haïtien était au courant que les militaires dominicains allaient sécuriser l’aide et qu’il a dû autoriser leur présence, il n’est plus possible de croire que le petit scandale suscité aurait le mérite d’épargner le peuple d’une quelconque invasion « en douce » encore moins d’une atteinte au principe de l’inviolabilité du territoire national. Encore une fois, la théorie du complot, fondée sur la désinformation, la précipitation et la paranoïa nous a induits en erreur.
De l’incohérence et du pseudo-nationalisme
Les nationalistes anti-dominicains les plus endurcis croient que de toute façon il n’est pas admissible que les soldats dominicains « occupent » le territoire haïtien. Deux arguments viennent à leur secours : (1) le territoire est inviolable et (2) la République dominicaine est un pays ennemi. Les deux arguments sont incohérents et ne résistent à aucune analyse réfléchie.
En ce qui concerne le premier argument, il est clair qu’en vertu des articles 59, 60.1 et 60.2 de la Constitution de 1987 en sa version amendée de 2011, la souveraineté nationale est sauvegardée par les trois pouvoirs. De ce fait, le pouvoir législatif peut effectivement remettre en question un impair du pouvoir exécutif en la matière. Toutefois, si tous les pays qui sont venus matériellement en aide aux sinistrés ont été libres d’accompagner leurs dons,pour leur sécurité,d’une présence militaire, ce serait à la fois une mesure injustement discriminatoire et irresponsable d’empêcher à la République dominicaine d’exercer une telle liberté d’autant plus qu’on connaît les faiblesses de la Police nationale et les menaces réelles de pillage encourues par les convois contenant les donations.
Deuxièmement, s’il vrai que la République dominicaine est un « pays ennemi » avec lequel tout au moins nous entretenons des relations troublantes au point que la présence de ses soldats en Haïti serait une provocation révoltante pour le peuple haïtien, dans un tel esprit de sauvegarde de l'honneur national, si c’était sérieux, le gouvernement devait tout simplement ne pas accepter l’arrivée des convois. Car on ne peut pas accueillir le secours, s’en réjouir et pour satisfaire ensuite un certain ego nationaliste se gêner de la présence des soldats dominicains sur le territoire national. Cette attitude relève d’une injustifiable incohérence.
La vérité est que le malaise provoqué par l’aide dominicaine qu’on essaie de déguiser en nationalisme cache un problème réel et beaucoup plus profond. Lemoine Bonneau, dans un article du journal Le nouvelliste, se demande en ces termes : « L’aide dominicaine est-elle une gifle pour le peuple haïtien ? ».
L’expression pathologique d’un complexe
Avant toute chose, une aide est une aide. En soi, elle ne peut pas constituer une gifle. On en fait ce qu’on veut et on en a fait justement un symbole de déshonneur exprimant ainsi un complexe refoulé. Le véritable enjeu est que, tout comme dans notre histoire personnelle, nous sommes gênés que les fils du voisin, jadis plus pauvre que nous, deviennent plus brillants et plus riches que les nôtres. En d’autres termes, cela nous embarrasse que la République dominicaine, une nation que nous avions appris aussi à mépriser par nos élites,manifeste ainsi une telle supériorité socioéconomique à notre égard. Son geste nous met à nu et dévoile notre médiocrité due principalement à notre instabilité et notre stérilité politiques. Il en résulte que la colère nationaliste contre la présence des soldats dominicains sur notre territoire n’est en fait que le masque d’une frustration nationale.
Au stade où nous sommes, tandis que nos élites ne se responsabilisent pas du sort national, la République dominicaine consolide son leadership dans la région et principalement sur Haïti. En ce sens, il est vrai qu’il serait naïf de voir son aide comme un simple geste de solidarité et non, à la fois, comme une démonstration agressive de sa domination et une stratégie d’embellissement de son image et de celle de ses relations avec Haïti. Par contre, ses ambitions ne sont que légitimes, c’est notre réaction qui est mesquine, car aujourd’hui, dans cette nouvelle épisode haïtiano-dominicaine, au lieu de corriger notre laideur, nous tentons bêtement de nous en prendre contre le miroir qui nous la rend.
Dans un élan de vérité avec nous-mêmes, notre patriotisme qui doit être entier, donc cohérent, doit d’abord nous convoquer à élever notre nation à la hauteur de l’idée de grandeur que nous nous projetons.
Habités par une haine viscérale construite contre les Haïtiens par une partie des élites dominicaines, pendant très longtemps, les Dominicains avaient également identifié Haïti comme un pays ennemi à abattre ou à fuir. Cette idéologie anti-haïtienne avait trouvé son expression maximale sous le règne de Trujillo (1930-1960), notamment avec des intellectuels idéologues tels Balaguer et Peña Batlle.
Depuis la chute de Trujillo au début des années 60, sauf quelques rares exceptions qu’incarne un Manuel Nuñez par exemple, il y eut une relecture de l’histoire, de la sociologie et de l’économie des relations haïtiano-dominicaines qui a débouché sur une vision intellectuelle progressiste des relations existant entre les deux peuples. Ceci a immunisé la République dominicaine de ses principaux complexes anti-haïtiens et a contribué à ce que les Dominicains, se transformant en agents rationnels, apprennent pour la plupart à considérer Haïti comme une opportunité. En conséquence, ils sont devenus progressivement ce que Frantz Duval appelle « l’un des nouveaux Maîtres d’Haïti ».
Au final, Haïti n’a rien à gagner aujourd’hui si nous adoptons, par la rancune, la honte et la haine, le populisme ou la pseudoscience, les vieux démons nationalistes qui ont jadis complexé les Dominicains. De plus, si l’on est des patriotes et des dirigeants responsables, le contexte actuel de détresse et de faillite nationale devrait de préférence nous porter à donner priorité aux nécessités nombreuses et graves des victimes de l’ouragan.
Smith Augustin
Doctorant en sociologie
Université Laval
smithaugustin10@gmail.com
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