Ce vendredi marque un mois, jour pour jour, depuis que le cyclone Matthew a frappé le pays. La Grand’Anse plus qu’ailleurs. Un mois plus tard, nous n’avons pas de bilan précis des pertes ni d'une évaluation correcte de l’aide distribuée aux sinistrés. Il y a des villes qui reçoivent beaucoup et des patelins encore ignorés. Comme pour le séisme de 2010, nous payons le prix de notre méconnaissance de notre pays. Dans le grand Sud comme ailleurs, la cartographie est approximative, le découpage territorial une fiction, la représentativité des pouvoirs publics plus que rachitique. Comment réussir les estimations et bien conduire les distributions dans de telles conditions? On y va au pif. Le gouvernement haïtien, depuis le premier jour, a dit que la coordination de l’aide lui revenait. En ouvrant les bras, le président a, du même élan, tracé les limites de la coopération: il faut nous informer de vos actions, nous gardons le contrôle. Après l’exploit de la prise en charge nationale du financement des élections annoncées pour cette année 2016, Haïti voulait gérer l’après-Matthew. Noble intention. N’empêche que ceux qui connaissent bien Haïti se sont mis à douter le même jour de la capacité de coordination des pouvoirs publics. Qui trop embrasse mal étreint. Si ce proverbe n’a pas été inventé pour décrire notre situation, il s’y applique fort bien. Depuis le 3 octobre, la seule évidence est qu’il y a un décalage entre le vouloir et le faire en ce qui concerne la prise en charge de l’aide. On a patiné, on a mis à mal les relations haïtiano-dominicaines, on a laissé partir trop vite les moyens héliportés et navals de certains pays amis, on a même oublié qu’Haïti était une presqu’île et la Grand’Anse le point le plus éloigné de la capitale au vu de l’état des infrastructures de transport. Les ratés de l’aide font que l’exaspération est à son comble un mois après le passage de Matthew. Les grandes villes deviennent gourmandes au détriment des zones les plus reculées et oubliées. Les Cayes, où un incident a provoqué la mort d’un jeune mardi, est l’une des villes les moins touchées par Matthew mais demeure le carrefour où passe l’aide pour rejoindre le reste du département du Sud et celui de la Grand'Anse. Cela suscite convoitise et appétit. La violence urbaine est spectaculaire, mais la faim et le dénuement font des ravages loin des caméras dans les petites localités. Chacun y allant de ses capacités, la phase d’urgence va vraiment prendre fin d’ici quelques jours. Et commencera la phase du relèvement. Déjà, les rapaces et les incompétents du séisme se remettent en ordre de marche. Les Croix-Rouge, l’UNOPS, le PNUD, le FAES, l’UCLBP, le BMPAD et latriye reprennent du service. Un Post Disaster Needs Assessments (PDNA), le fameux document qui doit établir une évaluation des dommages, des pertes, des besoins généraux et sectoriels est en couture avec les mêmes brochettes d’experts irresponsables de la suite, de ce qu’il adviendra de leurs recommandations. Comme en 2008 et en 2010. Il faut que la transparence préside les opérations de tous les acteurs, les locaux et les ONG. Les actions de l’Etat, de l’international et du privé doivent pouvoir être disséquées. Que les sommes engagées, les affectations décidées, les compagnies contractées, les localités bénéficiaires, que tout soit connu, rendu public pour mettre la pression de l’opinion sur le dos des profiteurs de misère de tout poil. L’après-Matthew est un long chemin. Et comme pour le cyclone, nous ne pourrons pas dire que nous n'étions pas prévenus des risques quand viendra l'heure du bilan de nos actes.