Le discours politique n’est pas synonyme de promesses électorales. Les dernières visent un but immédiat ou à court terme. Elles tendent à faire le plein d’électeurs à l’occasion d’une compétition électorale. Certaines promesses se révèlent vraisemblables si elles découlent d’un discours politique adéquat. D’autres sont creuses, accusant un déficit de crédibilité. Les formats d’émission à l’américaine opposant plusieurs candidats, ne permettent pas l’exposé d’un programme politique cohérent. C’est plutôt la foire aux promesses spectaculaires et fallacieuses. Le dernier débat présidentiel en a fourni un bon exemple, au point que certains ont surement regretté d’y avoir participé. Le véritable discours politique propose des paramètres inspirés du respect des droits de l’homme pour la gouvernance d’une entité territoriale. Ce genre de communication se distingue de la propagande qui ne s’embarrasse nullement des moyens à employer pour convaincre. Le discours doit être adéquat et efficace. Son adéquation se mesure aux crises à dénouer et son efficacité, aux moyens de les résoudre durablement. L’important est de déterminer dans un discours politique, les éléments de nature à rapprocher les attentes des diverses composantes de la population et de galvaniser les énergies vers un objectif commun. La tâche est ardue en raison de la fragmentation de la population haïtienne qui reflète encore le modèle colonial. Dans la préface du livre de Jean-Pierre Le Glaunec, ‘’l’Armée indigène’’ Lyonel TROUILLOT a justement remarqué en prenant pour exemple, les suites de la bataille de Vertieres que « pour les élites haïtiennes, Vertieres ne fut pas toujours une évidence, comme s’en réclamer n’a pas toujours voulu dire de la part des dirigeants haïtiens, servir la nation…. » La glorieuse révolution anti-esclavagiste et anti-coloniale, a failli sur des points marquants. Ils relèvent du passé colonial dont certains ont voulu conserver à leur profit, tout ce qu’ils percevaient comme avantages politiques, économiques, sociaux et culturels. La grande scission s’est produite au lendemain de l’indépendance par le fractionnement de la population en deux groupes, les habitants des villes et ceux du pays en dehors. Ces derniers ont réussi comme l’explique Gérard BARTEHELMY dans ‘’Le pays en dehors’’ à créer à partir de cellules reproduites des milliers de fois, une société alliant liberté et égalité, devançant ainsi les systèmes politiques qui se sont .partagés ou se partagent encore le monde. Les composantes actuelles de la population sont devenues multiples. Aux deux groupes précédents, sont venus s’ajouter les habitants des bidonvilles, en expansion sauvage. Une classe possédante, tres minoritaire, essentiellement commerçante, domine une classe moyenne paupérisée par une situation économique désastreuse. La haute classe moyenne occupe les allées du pouvoir politique, exposée aux pressions économiques de la classe dominance et au ressentiment de la masse. La méfiance est extrême. Le massacre de 45,000.00 haïtiens à Saint-Domingue en 1937 et la dénationalisation récente de centaines de milliers de citoyens dominicains, d’origine haïtienne, jointe à la menace de les déporter en Haiti, ont provoqué une tiède réponse des gouvernants haïtiens, assimilable à un acte de complicité. Cette réponse n’équivalait- elle pas à une affirmation des autorités haïtiennes que les victimes n’appartenaient pas à leur monde. Le premier point du discours politique que nous réclamons, ferait ressortir qu’il n’existe qu’un peuple haïtien. Ce qui semble évident, ne l’est pas toujours en Haiti. L’objectif du discours, serait de viser la conciliation des divergences pour aboutir à la fusion des intérêts des diverses composantes de la population, dans un projet commun de développement. Est-ce à dire que depuis les lendemains de l’indépendance, la finalité du discours politique, a été faussée. Au dix neuvième siècle, malgré les soubresauts de notre histoire, des avancées lentes, parfois désespérantes, demeuraient constantes. L’occupation américaine a mis un frein à cette évolution en rendant plus difficiles à concilier, les divergences. La bourgeoisie possédante ainsi que la classe moyenne, ont collaboré alors que l’essentiel de la lutte contre l’occupant, était mené par la classe paysanne, frappée dans ses intérêts primordiaux. La classe possédante considère Haiti comme un espace d’enrichissement et n’hésite pas dans plusieurs cas, à rompre tout lien d’appartenance, en installant la famille à l’étranger. L’incapacité de résoudre de multiples problèmes élémentaires, découle souvent du fait qu’ils soient mal posés. La classe moyenne s’insurge contre l’incompréhension de l’Occident qui à son avis ne considère pas l’haïtien à sa juste valeur. La porte est donc grande ouverte aux étrangers que les haïtiens instituent souvent arbitres des conflits internes et participants dans la dilapidation de l’aide destinée aux sinistrés. Dans ‘’L’échec de l’aide internationale à Haiti, Dilemmes et Egarements,’’ Ricardo Seitenfus souligne qu’après l’indépendance, l’Occident colonialiste avait défini une stratégie pour maintenir Haiti à l’intérieur d’un cordon sanitaire. Cette stratégie qui est encore actuelle après deux siècles, vise entre autres à affaiblir l’Etat Haïtien en rendant le pays ingouvernable tout en créant chez les populations occidentales, des réflexes psychologiques et culturelles pour que tout ce qui vient d’Haiti, soit perçu comme un mal. La véritable dimension du problème qui perdure depuis trop longtemps, doit être affrontée. Il s’agit d’un problème de fonds à traiter à moyen et long terme. Entretemps des solutions sont nécessaires pour permettre de soulager les misères. Dans le début des années 1970. Haiti s’engagea dans la sous-traitance. L’industrie était florissante et même des équipements de radar, étaient assemblés au pays. La logique voulait que cette aventure soit momentanée, le temps pour le pays de faire évoluer son économie vers des secteurs plus rémunérateurs. La logique a été faussée. L’évolution espérée, ne s’est pas matérialisée. Actuellement cette industrie qui fournit encore de nombreux emplois limités au secteur textile, a périclité. Le tourisme a été une manne inespérée pour le Gouvernement de Jean-Claude DUVALIER. La disparition de cette industrie au début des années 1980, participa grandement à la chute de ce régime. Les raisons de cette disparition, étaient essentiellement politiques. Les Etats-Unis ont voulu récompenser la République dominicaine en favorisant l’évolution de son économie sucrière vers une économie de services, le tourisme en particulier. La clientèle québécoise et celle de pays européens francophones, avaient adopté Haïti comme destination favorite. Des sites exceptionnels, la langue, une culture forte, une cuisine recherchée, un peuple débrouillard et accueillant, constituaient des avantages comparatifs indéniables. Les faiblesses du Ministère du Tourisme et de l’Association hôtelière haïtienne, jointes à la propagande faisant d’Haïti la terre du sida, sonnèrent le glas de cette industrie. Les avantages comparatifs existent encore. Le tourisme peut renaître. Le visiteur doit sentir comme le chantait Lumane Casimir qu’il débarque dans un pays de courtoisie qui chérit sa présence. Ce qui provoquerait la renaissance dans l’opinion internationale qu’Haïti constitue le label de qualité si cher au Professeur Lesly MANIGAT, qualité privilégiée entre autres, par l’une de ses plus vielles industries, le Rhum Barbancourt où même les bouteilles sont lavées avec le rhum qu’elles contiendront. Ces deux exemples ont été cités pour démontrer la possibilité d’actions à court et moyen terme. Le développement durable nécessite une politique cohérente et à long terme. La galvanisation des énergies vers un objectif commun, passe par la réconciliation des diverses composantes de la population. Suite à l’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques DESSALINES et face à l’impossibilité d’établir un Etat fort, une scission politique se produisit entre le grand Nord et le reste du pays. Cependant ses conséquences se révélèrent moins pernicieuses que la fracture provoquée au sein de la population. Les jeunes africains, les bossales qui avaient constitué les troupes de choc de l’armée indigène, profitant de concessions de terre dans les zones reculées, fondèrent le pays en dehors. Cette société innovatrice, était dès sa création menacée d’implosion. Une des soupapes de sécurité, était l’émigration vers la ville de ceux qui étaient ruinés ou à la recherche d’un mode de vie différent. Ces immigrants participèrent à la croissance sauvage et anarchique des bidonvilles qui abritent dorénavant une partie importante des populations urbaines. Le pays en dehors bien qu’affaibli, demeure toujours vivace. Une comparaison avec le pays voisin, fait ressortir clairement les difficultés. En pays voisin, la classe moyenne est majoritaire. Il est plus aisé alors de conclure entre les classes vives, un pacte pour le développement basé sur des paramètres essentiels. L’option touristique y est protégée malgré l’alternance du pouvoir entre les différents partis politiques. La situation est plus complexe en Haïti où les problèmes de fonds n’ont pas été véritablement attaqués. Pour aboutir à l’abolition de l’esclavage et paver la voie à l’indépendance, les esclaves derniers à se révolter, firent, grâce au leadership de Toussaint LOUVERTURE, une entrée fracassante sur la scène politique. Ils devinrent l’élément révolutionnaire indispensable pour le triomphe des droits de l’homme, allant beaucoup plus loin que la révolution française. Le point crucial, encore riche d’enseignement pour le présent, est le fait que l’alternative de réconciliation, soit venue de la masse politiquement organisée par Toussaint LOUVERTURE. Le Général Jean-Jacques DESSALINES, poursuivit la réconciliation par l’alliance entre noirs et mulâtres, pour mener à terme, la lutte de l’indépendance. Le professeur Lesly MANIGAT jette un éclairage surprenant sur la situation haïtienne. Pour lui, Haïti est la terre de l’irrationalité et de la raison contradictoire, imprégnée d’une forte densité mystique. Il rejette les perceptions occidentales superficielles. Le professeur Manigat met plutôt l’accent sur la nécessite pour l’Occident de comprendre le véritable sens de l’histoire haïtienne. Les droits de l’homme, ont incorporé grâce à elle, l’abolition de l’esclavage. Et bien des motifs à la base de la décolonisation comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, demeurent les résultantes d’une révolution dont l’épilogue militaire ne s’est pas arrêté à Vertieres mais a débordé les frontières haïtiennes pour favoriser l’émergence d’une Amérique latine indépendance. Le développement économique durable du pays qualifié par dérision du plus pauvre du monde, dépend de sa gouvernabilité. Elle est indissociable de la réconciliation nationale. Comme par le passé, le discours politique porterait à terme, l’initiative de réconciliation qui viendrait de la masse, politiquement encadrée. Toute tentative de retarder cette issue inéluctable en recréant par exemple au niveau de la présidence, une politique de doublure, exposerait le pays à bien des bouleversements.