Quelques jours après le passage de l’ouragan Matthew, je me rendis dans le sud et la Grande Anse, d’où je suis en partie originaire, pour constater sur place les effets de ce qu’on disait être la pire catastrophe atmosphérique de ces soixante dernières années en Haïti. En regard des dégâts observés cette opinion me parut fondée. Et, comme pour paraphraser l’Empereur qui, en 1806 revenait d’une tournée d’inspection dans le sud, je m’étais dit dans mon for intérieur; après ce que je viens de voir, si les citoyens ne se soulèvent pas c’est qu’ils sont tétanisés par l’ampleur du drame qui les atteint. A la seule différence que la révolte qu’entrevoyait l’Empereur devait être conduite par certains hauts dignitaires de l’État, mécontents des mesures de redressement qui leur étaient imposées à la suite de la vérification de leurs titres de propriété, tandis que le risque de soulèvement dont je parle pourrait venir des masses défavorisées, notamment des victimes de l’ouragan qui luttent depuis lors - et bien avant – pour recouvrer un peu de leur dignité. J’ai cru déceler chez elles un brin de découragement et de lassitude face à cette sempiternelle sentence qui, souvent, les afflige et les laisse sans recours. Attitude qui pourrait être l’expression d’un fatalisme qui tend à se développer de plus en plus dans certains milieux religieux et ésotériques de la société haïtienne, et qui voient dans ce déferlement de catastrophes le courroux de quelques obscurs présages. Pensée que je ne partage pas, tant je suis persuadé que l’homme a le libre arbitre de son destin. Je comprends mieux la réflexion d’un proche qui me disait : le peuple est épuisé de tant d’épreuves subites depuis ces trente dernières années, d’où cette lassitude et ce ras-le-bol. Espérons que la houle des ressentiments se dissipera et que l’espoir renaîtra. Si ce souhait se réalise, il faudra bien partir d’un pas plus rassurant, être proactif et déterminé pour sortir du chaos. Il faut bien admettre que l’air du temps, loin de stimuler la collectivité à des œuvres de grandeur et de rénovation, pétrit la pensée et conduit à l’immobilisme. Ce qui stagne le progrès et le développement. Cette tare est si nocive qu’elle contamine toutes les couches de la société dans une inconscience collective. Le mal qu’elle engendre pourrait être assimilé à celui que décrit La Fontaine dans « Les animaux malades de la peste » Un mal qui répand la terreur/…/ Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés. Nous sommes à ce point affectés que les symptômes du mal sont visibles et n’épargnent quiconque. Des riches aux pauvres, la pathologie est la même. Sauf que certains portent œillères pour les couper d’une réalité qu’ils voudraient ignorer. De ce fait, il n’est pas étonnant de constater qu’un individu, vivant dans les zones huppées de la Capitale ou des villes de province, qui roule en 4x4 à pare-brises teintées, ne s’aperçoive pas qu’il roule dans des rues défoncées, garnies de nids de poules, qu’il traverse un quartier insalubre, encore moins qu’une odeur nauséabonde s’y dégage et empeste l’air. Qu’Il ne se rende pas compte du spectacle incongru qu’offrent les étalagistes de «pèpè», les vendeurs de pacotilles et de « manjekwit » qui occupent la chaussée, de sa résidence jusqu’à son lieu de travail ! Il ne s’en apercevra pas inconsciemment, car son champ visuel s’est réduit aux seuls repères qui le rassurent. Son psychique s’est accoutumé à ce spectacle quotidien et son esprit s’en est volontiers accommodé. Est-ce-ce que ça dérange ? De même qu’un individu habitant un bidonville s’habituera très vite à son environnement dégradé, s’adaptera tant bien que mal aux nombreux problèmes qui entravent son existence. Il finira par cohabiter et s’accommoder de l’amoncellement des détritus qui encombrent les ruelles et les canaux de drainage à ciel ouvert de son quartier et provoquent des odeurs suffocantes et tous types de maladies. Tout comme il s’arrangera du mieux de ses possibilités pour se protéger, lui et sa famille, des inondations provoquées par les eaux déversant des montagnes environnantes lors de fortes averses. Dans ces communautés dépourvues de toute infrastructure et de la moindre assistance communautaire, le combat pour la vie demeure un challenge auquel se plieront, sans trop rouspéter, tous les habitants vivant dans de telles conditions infra-humaines. Est-ce que ça dérange ? « L’habitude est une seconde nature », dit-on. Serait-ce l’accommodation à de telles anomalies et le renoncement à des valeurs éthiques et morales qui façonne un nouveau type d’Haïtien, une nouvelle idiosyncrasie de l’homme haïtien? Car, il est évident que la société se laisse aller à une insouciance qui frise la démission et cautionne ce lamentable dicton : « Pito nou lèd, men nou la.» Nous avons pris l’habitude de vivre au jour le jour et semblons dire : « À chaque jour suffit sa peine » ! De ce fait, « nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez », laissant à la providence la peine du lendemain. Cette mentalité nous porte à négliger les facteurs qui, très souvent, conditionnent notre avenir, entre autres : les compétions électorales. A l’occasion de ces actuelles joutes nous aurions souhaité que l’éthique, la morale et le sens du bien-être collectif l’emportent sur les réflexes individuels et soient à la base de la réflexion citoyenne. Une façon d’emmener la collectivité à se ressaisir et à se départir des individus sans moralité ni scrupule qui entravent l’évolution sociale. Le poids de nos habitudes délétères nous ont, trop souvent, conduit à côtoyer de tristes personnages, sans que nous ne nous rendions compte que leurs ombres nuisent à notre bien-être. Pire, notre nonchalance et notre incurie les encouragent, bien des fois, à briguer des postes électifs, sans que leur audace ne soulève en nous la moindre indignation. C’est comme accorder une prime au crime et à la forfaiture, de ce fait cautionner l’impunité. Est-ce que ça dérange ? Peine est de constater que nous ne sommes pas au bout du tunnel. Pour en sortir, il faudra rassurer et encourager les honnêtes gens qui investissent de leur temps et leur savoir pour le bien du pays, tout en fustigeant les escrocs et leurs acolytes qui ne cessent de le dépecer. Il est encore temps de nous ressaisir. Nous pouvons encore fonder une nation. « Un peuple qui élit des corrompus, des renégates, des imposteurs, des voleurs et des traîtres, n’est pas victime ! Il est complice » (George Orwell) Pèlerin, octobre 2016.