(Première partie) Par Jean-Marie Beaudouin Capitalisme haïtien: Une simple velléité du capitalisme contemporain Il est une convention universelle dans la société bourgeoise que le choix idéologique comme celui économique relève exclusivement de la compétence de la bourgeoisie dans ses diverses fonctions: commerçants et industriels, banquiers, opérateurs et spéculateurs, théoriciens et cadres de l’économie, professionnels de l’éducation et de la profession enseignante, créateurs et intellectuels, techniciens, arts et métiers, partis et organisations politiques, Églises et croyants. L’ensemble de ce beau monde forme la bourgeoisie comme classe dominante, et porte en lui l’appareil de l’État dont la conception est susceptible de faire progresser l’histoire universelle. En tant que phénomène historique, comme tant d’autres phénomènes apparus dans la société humaine, l’État est avant tout gouverné par des femmes et des hommes; donc il a une nature d’origine sociale. Autant dire que si l’État n’a pas pu atteindre les hautes cimes de la civilisation moderne, il faut peut-être songer à s’interroger sur son orientation, sur le contenu que les gouvernants lui ont donné par rapport aux gouvernés qui sont souvent victimes de sa politique. En plus des notions de capacité et de compétence nécessaires et indispensables pour gouverner l’État de manière professionnelle et rationnelle, la loyauté comme la volonté d’action semblent tout aussi importantes quant à l’élaboration et la programmation d’un dessein d’envergure nationale. Car l’histoire renseigne que bien des esthètes ont échoué dès la base de l’édifice à cause d’un déficit moral à respecter les engagements pris d’une part, et de l’autre, de la paresse qui leur enlève le courage d’aller résolument aux buts qu’ils s’étaient fixés dans le temps et dans l’espace. On ne saurait exercer la politique sans consentir des sacrifices, peut-on observer dans les démocraties conventionnelles et dans celles populaires. Dans les conditions des sociétés primitives qui sont l’ancêtre de nos sociétés modernes d’aujourd’hui, la notion de l’économie n’avait qu’un simple rôle de troque: producteurs et consommateurs s’échangeaient entre eux dans la plus grande solidarité mutuelle: déjà, les moyens de production y étaient mis en commun et les habitants vivaient le plus naturellement de l’agriculture et du bétail. On troquait un produit agricole contre un autre produit que l’autre ne produit pas; une denrée contre un produit manufacturé par exemple. Ainsi de suite. L’argent n’avait pas encore existé dans la société matriarcale ci-devant patriarcale, et cela ne posait pas problème. Bien au contraire, l’absence de l’argent raffermissait la solidarité entre les hommes et contribuait naturellement à l’émancipation sociale universelle, une quête permanente à laquelle la nature humaine aspire. Son apparition (l’argent/monnaie métallique, aujourd’hui papier-monnaie) a apporté la division dans la famille humaine: la division du travail, la notion de classe, l’exploitation des uns au dépens des autres. Bref, la société humaine est depuis entrée dans un processus continuel de l’exploitation de l’homme par l’homme, caractérisé par l’ambition et la domination d’une classe contre les autres classes existantes. S’éteignit ainsi la première formation économique et sociale, la société primitive dont parle Karl Marx dans le Manifeste communiste chapitre 1 sous le titre Bourgeois et prolétaires. Que l’on peut consulter sur les sites marxistes, en particulier. Aujourd’hui, l’économie se présente comme une loi infaillible dans la vie du genre humain qui ne peut s’en dispenser même dans ses moments de prière; la structure économique de l’Église en dit long. Dans les milieux intellectuels bourgeois, elle est considérée comme le facteur le plus déterminant dans les initiatives et entreprises des femmes et des hommes. Ils conçoivent l’économie comme la matrice de notre civilisation actuelle, elle est présente dans toutes les branches de l’activité humaine, croient-ils. Vu sous cet angle, il est bien difficile de mettre en doute leur affirmation ni de leur tenir rigueur puisqu’en l’état actuel des connaissances et des conceptions, la morale, l’honnêteté et l’éthique ont carrément fait place au pouvoir économique dont on peut faire preuve. En d’autres termes, le patrimoine culturel et intellectuel – que l’on a bâti dans des conditions difficiles – est majestueusement remplacé par le patrimoine économique et financier que l’on dispose à son actif. Sous le régime capitaliste, les valeurs morales et intellectuelles sont littéralement noyées dans les gains de capitaux et du lucre, et deviennent des qualités en voie de disparition. Mais toujours est-il qu’il existe des courants de pensée qui continuent de croire que l’économie n’est pas au-dessus de la politique, car c’est bien elle qui oriente l’État, à travers le gouvernement, dans tous les aspects de la vie nationale. Par souci de prévenir des convulsions sociales au cours desquelles elle serait prise à parti, la politique produit des études relatives à la tendance des marchés, qui lui permettent de jauger à quel moment elle peut recommander d’appliquer la loi bien connue dans sa double nature: hausse et baisse. Il ne revient pas aux classes capitalistes ni à l’aristocratie financière de statuer sur la structure des prix; auquel cas ils seraient toujours à la hausse. Dans les conditions du capitalisme libéral et monopoliste où la bourgeoisie domine complètement l’appareil de l’État, il devient donc possible que les prix soient décidés sur le marché par la bourgeoisie possédante. Marx et Engels écrivaient dans le Manifeste communiste: « Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie tout entière. » Il nous semble que, dans les conditions de la société bourgeoise rampante, cette thèse d’affirmation ne souffre ni d’ambiguïté ni d’ambivalence. Autrement dit, si la politique de l’État n’est pas efficace et satisfaisante ou ne s’adapte pas aux réalités concrètes qui se présentent devant lui; il faut alors chercher la cause des conflits, de l’inflation ou de la récession ou même de la dépression dans la nature de son orientation pour pouvoir discerner à qui cesdits phénomènes profitent. Car il s’aperçoit que la bourgeoisie possédante tire profit de la richesse du peuple, comme elle s’enrichisse également de la pauvreté du peuple: en période de la baisse des prix, elle gagne sur le volume de marchandises qu’elle vend (quand elle ne crée pas sa propre pénurie); et, en période de la hausse des prix, elle part d’office à la recherche du profit maximum (moment au cours duquel elle peut arborer son drapeau de vente aux enchères, opportunité qui s’offre à elle d’ailleurs. La question de sentimentalité et de loyauté est pour elle un objet sans importance, seul le capital compte pour elle. Et elle dispose de sa propre morale dans la conduite des affaires). Au bout du compte, la bourgeoisie possédante joue gagnant, ce quel qu’en soit le contexte socioéconomique dans lequel elle se trouve. Pour la substitution de l’éthique et de la morale par le capital, si le cœur du lecteur universel lui en dit, il pourra vérifier cela dans les guerres que les partis capitalistes mènent actuellement au Moyen-Orient sous le couvert de la démocratie occidentale exportée. Gaz naturel et pétrole en sont les véritables motivations, croit l’auteur qui souligne la présente remarque à l’encre forte, se basant sur les crises cycliques du capitalisme. Ce propos liminaire nous amène d’emblée au cœur du sujet proposé en rapport avec l’économie haïtienne au centre de laquelle s’élève la superstructure de l’État, qui est en tous points contraires aux buts de la révolution des indigènes d’Haïti. Justement, elle a pourtant eu lieu pour faire triompher le droit du peuple haïtien dans le cadre de son émancipation et de son épanouissement continu. La misère économique, intellectuelle et morale est tellement pesante dans la société nationale que même les stèles, dont la tradition religieuse veut qu’on vénère, sont délaissées dans un état piteux et hideux alors que les nécropoles, qui sont la vitrine des lieux de repos de nos morts, sont longtemps tombées dans un état de vétusté autant pitoyable qu’effroyable. Plus d’un ne pense que nos disparus méritent un tel sort, mais il arrive que l’art funéraire ne soit pas présent dans la gamme de l’art haïtien lui-même. Mais où est cette femme, cet homme qui ont une conscience immanente de l’organisation scientifique de l’État et qui sont à même de se révolter contre cet état de choses créé par la contre-révolution de 1806? Dessalines a besoin d’être libéré des incriminations dont il est l’objet dans les récits d’histoire, et de l’anathème qui pèse injustement sur lui; alors, il pourra reposer en paix. Ce qui implique, en effet, une relecture de l’histoire d’Haïti qu’il a lui-même faite. Objet d’une nécessité historique! Au constat, la bourgeoisie haïtienne, telle que décrite précédemment dans ses composantes sociales de départ, se réclame du capitalisme comme système économique le plus répandu à travers le monde. Si on ne peut ni lui reprocher ni le critiquer pour son choix, elle ne nous laisse pas l’impression qu’elle soit consciente des réalités contemporaines, ni qu’elle maîtrise la trajectoire et le cheminement du système dans ses débuts balbutiants jusqu’à son âge d’or que l’on peut situer à l’époque de la révolution industrielle. Où la science et la technique ont royalement triomphé sur la routine, l’amateurisme et sur la production artisanale. Et où la grande industrie est devenue le socle du capitalisme moderne, c’est-à-dire que c’est d’elle qu’il tient son rayonnement à l’échelle du globe. (Réseaux routiers et ferroviaires, chantiers navals, industrie automobile, aéronautique et astronautique en sont des illustrations les plus éloquentes et marquantes). Des réalisations pertinentes qui suscitent la curiosité de l’homme qui aspire toujours au changement, au bien-être dans son plus haut sens. Il est un fait indéniable que le développement prodigieux des forces matérielles productives (matériel humain, science et technique, machines-outils, biens et services, etc.) a pris une valeur exponentielle sous le capitalisme. Il n’existe pas une seule conscience socialiste vraie qui ne reconnaisse ce fait historique de civilisation. Le problème du communisme marxien avec le capitalisme fondé sur la propriété privée, c’est quand cette grande machine industrielle est mise en œuvre pour servir l’intérêt d’une seule classe au détriment des autres classes opprimées. Cependant, il nous faut souligner pour la bourgeoisie haïtienne capitaliste velléitaire que, à l’intérieur du système, il existe un capitalisme rentier et usurier, un capitalisme commercial et, ce qui est le plus important, un capitalisme industriel. Dans l’ère industrielle, le genre de rente usurière est une espèce en voie de disparition. À notre temps, le capitalisme usurier est substitué par le métier de courtier qui offre des services bien plus utiles dans l’immobilier et dans les couloirs diplomatiques (lobbying) que l’usurier moderne qui prête de l’argent à taux fort dont le délai imparti défraie les limites du raisonnable. Chez nous, on parlerait de « koutponya ». Quand la bourgeoisie terrienne intégra le capitalisme au XIXe siècle après l’assassinat de Dessalines, elle ne s’était même pas rendu compte des sacrifices qu’implique le nouveau système qui remplace l’ancien: d’abord, il lui faut construire une bourgeoisie nationale qui s’appuie sur une idéologie d’appartenance, laquelle a la vertu d’inciter à développer et mettre en valeur les matières premières ainsi que les potentialités dont dispose le pays dans maints domaines, notamment le secteur agricole, le secteur éducationnel où elle est appelée à former des cadres et spécialistes ou même des experts dont elle aura besoin dans le cadre de son agenda; en plus du tourisme, du bâtiment, des infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires. Bref, une prise en charge complète du pays et de son peuple, des ressources naturelles en sous-sol et sous-marines. Y compris des lois progressistes qui soient conformes à son agenda qu’elle soutient et défend dans le cadre d’un projet national de développement autonome. Une fois le marché national conquis, la bourgeoisie qui aura laissé derrière elle le capitalisme marchand devra partir à la conquête de nouvelles opportunités dans le but d’obtenir une part du marché international. Là, il faut vraiment avoir des arguments solides à l’appui qui plaident en faveur des produits que l’on offre: car la certification de qualité reste et demeure une exigence au point de vue du droit du commerce international. C’est donc sortir le grand jeu en se hissant à la dimension de la civilisation de l’époque et d’aujourd’hui. A suivre … Jean-Marie Beaudouin Novembre 2016; coifopcha@yahoo.fr