(Deuxième partie et fin) Par Jean-Marie Beaudouin Capitalisme haïtien: Une simple velléité du capitalisme contemporain (suite..) Il était question, dans la première partie, du rôle d’une bourgeoisie nationale, un titre que la bourgeoisie haïtienne n’a jamais acquis dans son histoire. Elle ne semble pas non plus s’y intéresser. Mais comment peut-elle y prétendre quand ses intellectuels techniciens et cadres ne songent même pas à produire une théorie de développement fondée sur les ressources haïtiennes disponibles et sur les valeurs traditionnelles? Si cette perspective est un pré-requis dans un agenda qui vise le progrès social et la modernisation du pays, elle a pris une forme complexe dans la tête de l’élite dont la paresse intellectuelle la condamne à toujours choisir le chemin de la facilité qui se définit en réceptacle des conceptions occidentales qui ne s’appliquent pas forcément aux réalités haïtiennes. Toute philosophie ou doctrine, quelle qu’ait pu être sa valeur, doit être le reflet de la culture du pays dont elle émane. Haïti a sa propre culture, et l’Haïtien doit se sentir fier d’en être le promoteur et le gardien. Par voie de conséquence, la bourgeoisie intellectuelle serait dans son bon droit si elle se conformait au processus historique de civilisation en créant une académie polyvalente qui soit dotée des sections qui s’occupent de l’histoire d’Haïti, de l’art haïtien, de la littérature industrielle et des métiers techniques. Elle rendrait alors un grand service à la bourgeoisie économique et financière, ainsi qu’aux professionnels et étudiants. Se justifieraient ainsi les ristournes que ses membres reçoivent annuellement, car toute peine mérite salaire, dit le vieil adage. Et la bourgeoisie possédante est moralement redevable envers eux pour avoir défendu sa cause tant par les idées que par l’action: Nos enfants reçoivent une formation passive dans les écoles, tandis que le curriculum scolaire et les cursus sont a minima. Et s’il advenait qu’un feu s’allume dans le cadre des réclamations et revendications populaires, c’est encore eux qui viendraient l’éteindre afin de garantir le sommeil des bourgeois possédants. Contre cette inertie intellectuelle perceptible, la présente démarche se veut un éveil de l’intelligence et s’articule autour de la bourgeoisie haïtienne qui, visiblement, n’a jamais pu intégrer sérieusement le capitalisme industriel: un déficit ou une lacune qu’elle refuse de combler. Entre se mobiliser pour qu’elle s’inscrive enfin dans la modernité universelle et s’immobiliser éperdument dans la civilisation de la pierre taillée, il s’avère urgent que l’élite intellectuelle se réveille et se meut afin d’aider la bourgeoisie possédante à surmonter ses incompréhensions et ses imperfections. En clair, l’élite politico-intellectuelle est ici interpellée à doter le pays d’un projet moderne de développement qui, s’il s’avérait possible, augurerait sa sortie du Paléolithique au Néolithique = pierre polie. Il est donc anormal qu’une économie soit toujours stagnante. Il y a eu une tentative ou une amorce prometteuse sous la présidence d’Antoine Simon (François C.1843 – 1923; mandat: 1908 – 1911). Le pays national commençait alors à entrer à pas lent dans la civilisation des chemins de fer: un projet de transport moderne qui, d’une part, visait une couverture nationale dont le développement faciliterait les échanges en denrée et en bétail et qui garantirait un légitime bénéfice au paysannat ouvrier, mais aussi qui l’inciterait à augmenter sa capacité de production d’autre part. Dans les conditions de la gouvernance traditionnelle, l’initiative simonienne n’avait pas pu résister aux clivages et intrigues politiques: phénomènes familiers et chers à la bourgeoisie intellectuelle qui ferraille (sens créole), ou qui officie jusqu’à nos jours. Dans les années 1940, une seconde initiative vit le jour sous un ciel plutôt clément. Elle semblait avoir pris un chemin qui faisait naître de nouveaux espoirs particulièrement dans le secteur agricole du pays national. Pas moins de quatre (4) usines sucrières furent créées dans le Nord, l’Ouest et dans le Sud. Elles produisaient pour la satisfaction de la consommation locale d’abord (le sucre est un produit de grande consommation), et même une production excédentaire pour l’exportation. En plus d’autres usines de transformation: sisal, vétiver, tabac, etc. Sous la dictature duvaliériste, cependant, la modeste industrie nationale – mais considérée alors comme une grande promesse – va entrer dans un cycle de long repli malgré son enfance, dicté par les caprices politiques du régime. Dans les conditions de la dictature, les mesures de restriction et de suppression des libertés publiques et des droits de l’homme représentaient la base, la méthode du gouvernement dans la durée; il faut peut-être admettre que Jean-Claude Duvalier s’était montré plus libéral que son père François Duvalier. Il négligea les projets de développement à l’endogène au profit des industries d’assemblage dans lesquelles seuls les donneurs d’ordres et les sous-traitants ont fait fortune gracieusement au dos de la main-d’œuvre ouvrière nationale. Et ce virage cruel qui s’est opéré au début des années 1970 avait non seulement compromis l’avenir de notre industrie nationale, mais encore scellait sa mort lente. Et l’oligarchie traditionnelle n’en trouvait pas mieux de s’esclaffer de joie quand le dictateur Duvalier était forcé de partir le 7 févier 1986; le champ devient plus libre devant elle pour profiter, avec la complicité intime des politiques et des économistes libéraux, pour liquider tout le travail qui a été consenti pendant plus de quatre (4) décennies auquel le prolétariat national avait largement contribué. Voilà ici l’œuvre déloyale d’une élite politique, d’une élite économique et d’une élite intellectuelle. Après ce forfait ou cette politique délibérément antinationale, la bourgeoisie qui, pour continuer à vivre dans l’aisance et dans le luxe, s’est retranchée à l’intérieur du capitalisme commercial sans investir dans les filières agricoles du terroir; encore que l’agroalimentaire serait pourtant un atout majeur si elle se donnait la peine d’y penser. Son capitalisme, en réalité, se définit en une simple opération d’échange: c’est-à-dire la bourgeoisie commerçante achète de l’étranger à prix fort pour revendre sur le marché national à prix fort. C’est ici l’une des lois de l’économie de marché qui pénalise durement le consommateur dès lors que son secteur privé des affaires choisit la voie de l’économie d’importation comme substitut à l’économie réelle dont le développement se fonde d’abord sur les potentialités disponibles à l’interne, y compris les cultures traditionnelles. On n’a pas besoin d’être économiste pratiquant ou d’être grand clerc pour comprendre que, dans une économie d’importation, les prix seront toujours à la hausse: d’abord, il y a le coût des marchandises que l’importateur paie en devise étrangère; le coût du transport maritime ou aérien (relevant d’ailleurs du monopole de l’aristocratie capitaliste, cela veut tout dire); les droits et taxes basés sur les tarifs des institutions fiscales, douane par exemple; le coût du transport local du lieu de débarquement aux entrepôts; il y a enfin les coûts salariaux qui émargent une somme importante au budget du négociant ou de l’entreprise. Même si cette dernière achète de l’étranger à un prix préférentiel (dépendant de son épaisseur dans la balance de crédit de son fournisseur qui peut être une multinationale), cela ne suffira pas pour amortir ses dépenses, voire envisager une hypothétique baisse des prix. À moins que l’État, régulateur du marché, décide de détaxer les produits de première nécessité; ce qui n’est pas évident quand on sait qu’il vit de ses taxes et de ses impôts. Sous un autre aspect de la hausse permanente des prix, il nous semble qu’il soit important de situer le régime de l’inflation qui perdure sur le marché national. L’inflation est un phénomène apparu dans le système économique mondial, qui affecte particulièrement les pays économiquement faibles: si, dans les pays industriellement développés, elle apparaît et disparaît dans le très court terme, en Haïti, sa durée de vie nous a paru indéterminée dans le temps et l’espace. Pourquoi? Parce que l’inflation y est caractérisée par la décote de la monnaie nationale qui ne s’apprécie plus vis-à-vis des autres devises étrangères, ainsi que par l’abaissement de moins en moins du pouvoir d’achat dans les milieux moyens et pauvres. Il en résulte que, sous ce régime d’exception, les salaires stagnent et les inégalités s’accroissent. Voilà ici, en peu de mots, la nature néfaste du phénomène dont l’économie d’importation, implémentée et appliquée sans dispositifs de soutien à l’exportation, est responsable. Dans ces conditions-là, on comprend bien qu’Haïti se prête forcément au processus d’essoufflement et d’étranglement quand il y a récession comme c’est le cas depuis 2008. La récession est un autre phénomène d’envergure mondiale dépendant du poids du pays où la crise a éclaté. On parle alors de crise économique mondiale qui affecte lourdement les plus grandes économies par le ralentissement de la croissance et la baisse des cotes en bourse/du marché boursier. Cette crise sismique latente est, sur le plan de l’histoire du capitalisme, causale de la surproduction, de la surexploitation et de l’accumulation continuelle du capital que les médias capitalistes ont soigneusement tues dans leurs rapports, dans leurs éditions de nouvelles comme dans leurs éditoriaux. Parce qu’il n’y a pas d’alternative, la seule option c’est la guerre comme c’est le cas actuellement. Alors, à l’unisson, l’ensemble des éléments de la droite: intellectuels, historiens, politologues, observateurs intéressés, presse, etc., s’appesantissent sur des arguments parcellaires pour expliquer la nature du phénomène, mais de préférence pour l’étouffer. Enfin: ayant raté les occasions et opportunités pour moderniser l’économie du pays des Haïtiens par le travail technique et industriel, la bourgeoisie haïtienne, égoïste et arrogante, se borne à ressasser la civilisation des boutiquiers et des épiciers dont les idées ne dépassent pas la nature arriérée de leur commerce, et qui ont toujours une ambition démesurée de gagner de l’argent dans des conditions ténébreuses. Pour preuve: depuis environ un an, l’étui à cigarettes de vingt (20) unités est passé de soixante (60) gourdes à cent (100) gourdes. Bien qu’il s’agisse d’un produit quasiment prohibé à cause de ses effets nocifs sur la santé humaine, l’usine qui le produit est haïtienne, sa main-d’œuvre l’est également. En plus, une bonne partie des matières premières haïtiennes sont utilisées dans la production de la cigarette « Comme il faut ». Et ce n’est pas tout!, le facteur le plus fondamental, c’est que la fabrique produit particulièrement pour la consommation locale, des consommateurs haïtiens. La bière « Prestige », elle, est passée de trente (30) gourdes à soixante-quinze gourdes dans la même période. Pour sa part, l’auteur estime que ces deux produits peuvent servir d’échantillon pour opérer une enquête ou une investigation scientifique auprès des ménages afin de découvrir la pègre et la mafia qui ceignent le commerce moderne haïtien, que les profiteurs nt longtemps transformé en une véritable arnaque. Pour finir, votre fidèle serviteur se voudrait de faire l’adresse suivante à l’intention de la bourgeoisie possédante et à son instrument inséparable l’élite intellectuelle qui lui apporte invariablement son soutien: Abolissez les rapports de production féodaux et leur cortège de maux sociaux, vous obtiendrez le capitalisme moderne qui mise sur la grande production scientifique et technique pour créer la richesse dans toute sa splendeur. Une richesse réelle et visible produite par le travail organisé, dans laquelle les producteurs peuvent bénéficier de leur part selon l’échelle des valeurs définie dans la société. Mais pas cette richesse dans laquelle riches et pauvres voisinent et cohabitent dans un pays physiquement délabré et insalubre, spirituellement inorganisé où le mercenariat intellectuel, politique et économique règne en maître depuis l’ère postcoloniale. Abolissez les droits et privilèges féodaux ainsi que des avantages socioéconomiques auxquels le système confère la jouissance exclusivement à l’élite dont les membres se partagent l’aristocratie foncière, vous obtiendrez une économie saine et équitable débarrassée des scories et gabegies, source de l’oisiveté et de la corruption impunie caractérisant l’administration publique et privée. Des phénomènes intolérables dans le capitalisme contemporain, qui sont sévèrement combattus jusqu’à leur extinction. C’est en raison de cela qu’on parle aujourd’hui des civilisations très avancées, de la modernité triomphante dans les pays capitalistes d’Occident. Abolissez la propriété privée, source de tant de déchirements, de discrimination et de haine dans la société bourgeoise, vous obtiendrez une société nouvelle fondée sur la justice et la liberté. Dans laquelle les intérêts divergents des deux classes historiquement opposées et le caractère de classe lui-même auront disparu. Dans laquelle le travail social, fondement de la société, sera libre et les inégalités sociales auront également disparu. Dans laquelle l’être social, tel que nous le connaissons et vivons, deviendra un travailleur libre dans une société libre où il sera un être autonome pour qui la législation des hommes aura été une phase historique à dépasser dans la civilisation humaine elle-même. Aussi la pertinence d’une société sans classes réside-t-elle dans l’édification du socialisme en passant l’émancipation complète du prolétariat et de ses alliés naturels (les classes ouvrières et la paysannerie pauvre) jusqu’à l’avènement du communisme, perspective inéluctable pour l’avenir de l’humanité. L’auteur convient et avoue quand bien même que cette dernière réclamation ne relève certainement pas de la compétence bourgeoise en tant que telle, mais il pense qu’elle peut aider au processus de formation de la conscience de classe comme étant une denrée rare dans l’espace social, intellectuel et politique du pays national. Si, dans les conditions de l’atrophie de l’intelligence haïtienne moderne, la confrérie bourgeoise distille des notes, des idées et des concepts qui laissent entrevoir sa nature de classe, elle n’affirme pas pour autant sa conscience de classe de manière ouverte et publique. Dans le jeu intellectuel, elle se prête à la devinette. Pourquoi? D’abord: parce qu’elle accuse une faiblesse idéologique patente, des lacunes historiques et des insuffisances intellectuelles quant au passé de la classe d’intérêts à laquelle elle appartient. Elle a longtemps perdu le lexique des Danton, des Robèspierre, des Camille Desmoulins, des Saint-Just (de), etc. L’auteur assume que la bourgeoisie fut une classe révolutionnaire avant d’arborer son drapeau de la réaction bourgeoise; il peut constater son volte-face à la révolution, mais il ne peut lui ravir son passé historique. Ensuite: par manque de respect pour le savoir intellectuel, la confrérie, dans ses abaissements séculaires, a fait entrer dans le critérium de l’appartenance de classe l’épiderme ou la couleur de la peau qu'elle considère comme une entité dominante: phénomène sans précédent dans l’histoire de la philosophie de classe, qui l’oblige à se renfermer sur elle dès lors qu’il s’agit d’une question fondamentale ayant rapport avec la problématique haïtienne. Et pour s’en esquiver, elle brandit l’argument à l’origine de l’antienne « la lutte de classes est un sujet tabou », clame-telle). Débat clos. Votre fidèle serviteur eût pu déballer la chose en détails, mais il se réserve le droit d’y revenir en temps utile. Entre-temps, il propose à la bien-pensence bourgeoise haïtienne cette pensée de Jean Jaurès qui fut un intellectuel de la gauche socialiste avant la débandade ou le libéralisme rampant qui s’empare du collège des socialistes réformistes qui deviennent beaucoup plus méconnaissables qu’à l’époque du Congrès socialiste de Gotha (mai 1875), où les lassaliens supprimèrent délibérément la voix du Parti des prolétaires lorsqu’ils eurent soustrait de l’ordre du jour « la dictature du prolétariat », forte thèse du Parti communiste et ouvrier. En voici la citation: « Ce n’est pas seulement par la force des choses que s’accomplira la révolution sociale, c’est par la force des hommes, par l’énergie des consciences et des volontés. C’est en poussant à bout le mouvement économique que le prolétariat s’affranchira et deviendra l’humanité. Il faut donc qu’il prenne une conscience nette de l’histoire, et du mouvement économique et de la grandeur humaine. », extrait du livre Histoire socialiste de la révolution française, paru en 4 volumes, et écrit par Jean Jaurès qui fut député socialiste de juin 1902 à juillet 1914. A l’heure qu’il est, les partis socialistes issus de la Social-démocratie rayent dans leur lexique politique et philosophique les concepts prolétariat, syndicalisme ouvrier, internationalisme prolétarien, et autres. Ainsi, ils s’autocensurent sur le plan de la littérature, de l’histoire et de la parole intellectuelle afin de s’assurer une place dans l’amphithéâtre romain que représente aujourd’hui l’impérialisme capitaliste. Jean-Marie Beaudouin Novembre 2016; coifopcha@yahoo.fr