Robert Paret
Beaucoup d’hommes et de femmes de ma génération ont été enthousiasmés par la révolution cubaine initiée en 1959. Alors que plusieurs pays du continent américain croupissaient sous le joug de dictatures sanguinaires, un profond désir de changement démocratique subjuguait la jeunesse de nombreux pays, particulièrement ceux de l’Amérique latine. Cette jeunesse voyait dans le renversement du régime dictatorial de Fulgencio Batista, par les révolutionnaires cubains, une raison d’espérer. Depuis lors, Cuba était devenue un symbole de résistance aux régimes autoritaires et à l’impérialisme. Les yeux du monde entier convergeaient vers cette île qui, du coup, était devenue mythique.
De mon regard d’adolescent à mes observations d’adulte, la révolution cubaine a alimenté mes fantasmes et une grande partie de mes réflexions se rapportant aux grandes mutations sociales à travers le monde. D’où la manifestation d’un intérêt particulier à suivre l’évolution de cette société en proie à de profonds et significatifs changements, surtout après l’embargo imposé à l’île à partir de 1962. Le pays, coupé pratiquement de tous ses pairs, était devenu une icône emblématique qu’auréolait la résistance d’un peuple demeuré digne et fier.
Il me coûtait de ne pouvoir approcher cette réalité de plus près, et de ne devoir me contenter, faute de mieux, que de récits d’écrivains, de reportages de journalistes ou de documentaires de cinéastes, qui avaient, chacun, à leur manière, campé «leur vérité cubaine.» Quelle était l’objectivité qui supportait de telles démarches ? Ce questionnement m’a toujours habité. Et comme pour satisfaire ma curiosité, une urgente obligation m’imposait, en 2007, un voyage à Cuba.
Devant faire face à l’urgence, je préparai minutieusement mon déplacement, en ayant soin de contrôler tous les documents qui pourraient m’être éventuellement indispensables. Une fois les formalités remplies et mon séjour planifié par une agence spécialisée dans les voyages vers Cuba, je pris le vol pour La Havane, transitant par le Panama, en une fraîche matinée de mars.
J’approchais ce territoire avec des connaissances limitées, accumulées par-ci, par-là. Par contre, je savais, déjà, que le pays était tout à fait différent des autres pays de la Caraïbe, du moins par la singularité de sa situation. Différent, sans doute, du fait de son isolement provoqué par un embargo très sévère, de presqu' un demi-siècle, qui accule ses habitants à une adaptation à des conditions de vie contraignantes. Différent des autres pays de la région par la richesse de sa diversité culturelle et artistique. Différent de par le choix fait par l’État cubain d’accorder une importance particulière aux valeurs humaines, à travers les sports, l'éducation et la santé. Différence encore plus marquée par la solidarité manifestée à l’endroit des peuples démunis, spécifiquement le nôtre, qui bénéficie, depuis de longues années de son hospitalité et de son assistance dans le domaine de la santé (environ 400 médecins et techniciens cubains résidant en permanence en Haïti apportent des soins à la population haïtienne). Combien en mourraient n’était cette assistance ? À quel prix faut-il évaluer la formation universitaire cubaine ? Du début de la coopération à nos jours, plus de 1 500 médecins haïtiens, agronomes et autres professionnels ont été formés à Cuba, et continuent de l’être. Plus qu’a su le faire l’ U.E.H et les autres institutions haïtiennes préposées à une telle mission. Qui dit mieux ? Qu’en pensent les anticastristes ?
Cette grande générosité fait de Cuba, malgré ses moyens limités – à ne pas oublier que Cuba fait partie du tiers-monde - un coopérateur efficient et efficace de premier plan en ce qui concerne l’aide au développement apportée aux pays du tiers et du quart-monde. Il le fait en toute liberté et autonomie, sans qu’aucun calcul de ristourne sur investissement ne soit à la base de cette coopération, comme c’est la pratique chez certains autres puissants États. Quel autre pays peut se vanter d’être aussi coopératif ? Qu’en pensent les anticastristes ?
Cette relation privilégiée a favorisé le développement de liens d’amitié très forts entre nos deux nations. Au point que, depuis le début des années soixante, après la révolution castriste, de nombreux Haïtiens ont pu intégrer la société et obtenir, sur l’initiative du gouvernement révolutionnaire, la nationalité cubaine, en reconnaissance de leur apport à l’économie cubaine. Ce qu’ont toujours rejeté nos plus proches voisins de l’Est, en niant la contribution des travailleurs émigrés haïtiens à leur économie. Leur aversion envers eux, les poussant à les expulser, plutôt que de les remercier. Quelle ingratitude ! L’histoire les absoudra- t-elle, comme elle l’a fait pour Fidel ?
Les relations entre Cuba et Haïti ont été d’une toute autre nature. Les luttes héroïques menées par ces deux nations, pour l’émancipation de leur peuple, ont tissé, entre elles, des liens indéfectibles. De ce fait, nul ne saurait compromettre les bons rapports et les échanges culturels qui se sont développés, au cours des temps, entre les deux peuples. Faut-il rappeler que José Marti, héros de l’indépendance cubaine, avait séjourné, un long temps, au Cap-Haïtien avant de s’embarquer pour son pays et commencer la lutte de libération. Durant son séjour dans la métropole du Nord, il a eu des rapports particuliers d’amitié et de collaboration avec Anténor Firmin, en qui il reconnaissait l’un des plus brillants, intellectuels de son époque. La maison où il a résidé existe encore, malheureusement le projet d’en faire un musée, en honneur à l’amitié haïtiano-cubaine a piteusement échoué. Qu’on se souvienne aussi des échanges constructifs établis entre les peintres, les intellectuels haïtiens, au cours des années 40, et les représentants de la littérature et des arts cubains que furent le grand poète Nicolas Guillen, la danseuse et chorégraphe Alicia Alonso, l'écrivain Alejo Carpentier, le peintre Wifredo Lam, la grande chanteuse Celia Cruz, le grand maestro Perez Prado, pour ne citer que ceux-là. Notre compatriote Martha Jean-Claude, arrivée au début des années cinquante à Cuba, a été bien accueillie et appréciée jusqu' à connaître un succès retentissant comme chanteuse et à être considérée, à juste titre, comme la femme des deux îles. Elle a résidé et fondé une famille dans sa terre d’adoption, tout en restant attachée à sa patrie d’origine, et en demeurant une digne représentante de la culture haïtienne.
Dès mon arrivée à La Havane, je fus étonné et happé par des images tout à fait opposées à celles que certains médias anticastristes fournissent habituellement au monde entier au sujet de l’île communiste. Cette propagande qui met en garde les passagers à destination de Cuba et qui renvoie aux vieux clichés des années 60, présentant, partout, des soldats en arme, vigilants à l'extrême, toujours prêts à intervenir à la moindre alerte et à interpeller toute personne suspecte, me parut complètement dénuée de fondement. Bien au contraire, l’accueil m’impressionna favorablement, tant l’atmosphère était détendue et le personnel administratif de l’aéroport chaleureux. Il ne faut pas conclure pour autant que «Cuba pa pitimi san gadò ». Les contre-révolutionnaires cubains établis en Floride l’ont appris à leurs dépens, lors de leur invasion de la Baie-des-Cochons en 1961.
Les formalités d’immigration d'usage une fois remplies, mes bagages récupérés, je laissai la salle d'arrivée de l'aéroport à une heure fort avancée de la nuit sans que rien, de plus, n'accrochât mon regard, hormis le réconfortant constat que les Cubains étaient des êtres tout à fait normaux, cordiaux et sympathiques.
À la porte de sortie, m’attendait un chauffeur, accompagné d’une hôtesse qui était venue m’accueillir et chargée de me conduire à mon lieu d’hébergement. Une fois à bord, la voiture s’engagea sur une avenue qui me paraissait être une voie importante, vu la dimension de la chaussée et l'envergure des immeubles qui la bordaient. Chemin faisant, on pouvait apercevoir au loin, à travers le flou rideau créé par le déplacement du véhicule longeant des arbres géants côtoyant la route et la brume sèche qui se répandait, quelques maisons éparpillées dans la nature, telles des lucioles. Tenant compte de leur dispersement, j’ai pensé que nous étions encore en rase-motte, loin de toute concentration urbaine. Jusqu'alors, aucun point de contrôle militaire n’était perçu. La Havane n’était donc pas cette caserne qu’on m’avait décrite ! Je me sentais rassuré. Du coup, la ville me souriait et je m’apprêtais à l’embrasser.
Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres, nous arrivâmes à destination. Je fus chaleureusement accueilli par mes hôtes qui m’introduisirent dans une maison spécialement aménagée pour accueillir les visiteurs étrangers. Au seuil même de la résidence, je ressentis un pincement au cœur, car je pressentais que j’allais y demeurer, peut-être, un assez long temps. Malgré la « bienvenida» souhaitée, avec un large sourire par le personnel préposé au service d’accueil, je ne me sentais pas à mon aise, car j’avoue ne pas pouvoir rester longtemps éloigné de mes repères habituelles ni de mes activités quotidiennes. Bien que l’aménagement du local répondît parfaitement aux normes d’un hôtel standard - chambre avec salle de bains attenante, eau chaude - eau froide, climatisation, chaînes de télé, petit salon et secrétaire, etc.- je restais pensif. Cependant, la qualité de service dont me vanta le gérant responsable eut pour effet de calmer mes appréhensions. En effet, il me précisa que les repas étaient servis à la carte, 3 fois par jour, avec 3 menus au choix. Un peu plus, ça aurait été le grand luxe. Dans un pays où la population est astreinte à des limitations dans tous les domaines, cela faisait une grande différence.
De peu, j’aurais oublié de mentionner la principale raison de mon voyage à Cuba. Je m’en serais bien passé, car je ne pouvais me faire à l’idée que son unique motivation était d’ordre médical. Ce déplacement ne correspondait nullement à une plaisante randonnée touristique, comme je l’envisageais dans le passé, lorsque mon imaginaire s’envolait vers cette île rebelle. L’incontournable réalité du moment me dérangeait. Beaucoup plus, cela me contrariait d’aller à la découverte de Cuba dans de telles conditions, avec des restrictions dues à des problèmes de santé. Cette terre recèle tant de richesses, qu’il me coûterait, à n’en point douter, d’écourter le temps nécessaire à leur appréciation.
Depuis que mon médecin à Port-au-Prince avait diagnostiqué, à la suite d’examens effectués en laboratoire et en imagerie médicale, un adénome prostatique (mieux connu sous le nom de cancer de la prostate), je savais qu’il s’en suivrait un traitement. Seuls, ma femme, mes fils et certains proches amis avaient été mis au courant de ma maladie. J’avais accepté ce diagnostic avec stoïcisme, sans me laisser aller au découragement, ou emporter par la dépression. Sans même me préoccuper, outre mesure, des aléas thérapeutiques ou de l’évolution négative qui pourrait s’en suivre. Je m’en remettais aux éons de Dieu.
Je rentrais donc d’emblée dans un programme mis sur pied par l’État cubain, adressé aux étrangers désireux de se faire traiter dans le pays, à moindre coût, dans des hôpitaux hautement spécialisés dont les installations et équipements n’ont rien à envier à ceux des plus grands centres hospitaliers du monde. Ce concept développé sous l’appellation de «Tourisme Médical » prend en charge tous types de pathologies, sous la supervision de spécialistes cubains réputés pour leur expérience et leur compétence. Pour cause, les patients arrivent du monde entier pour bénéficier d’un plan aussi avantageux. J’ai été étonné de rencontrer, parmi les patients, des Américains, des Français, des Allemands, des Japonais, entre autres.
Le lendemain matin, de très tôt, on vint me chercher pour me conduire au centre hospitalier où je devais être traité. Le CIMEQ (Centro de Investigaciones Médico – Quirúgicas ) est l’une des plus importantes structures hospitalières de Cuba, dédiées à ce genre d’opération. L'immensité du complexe me fit comprendre que je me trouvais dans un milieu de haute technologie où était disponible toute la panoplie de la science médicale moderne.
Arrivé sur place, on m’orienta vers l’administration de l’hôpital et les services chargés d’effectuer les premiers examens qui permettraient aux médecins traitants de me prendre en charge. Un personnel avenant et dynamique s’empressa de me fournir tous les renseignements désirés et de me remettre l’horaire des consultations que j’aurai à effectuer sous peu. Deux jours m’avaient été accordés avant le début du traitement.
Je pensais mettre à profit ces deux jours de liberté. Je contactai un chauffeur de taxi qui m’avait été recommandé par une amie se trouvant aussi en traitement à ce même hôpital. Nicole, pour ne pas la nommer, avec qui j’avais de fréquentes conversations sur la santé, l’art et la culture de ce pays, avait regagné le pays par la suite, pour y trouver la mort lors du séisme du 12 janvier 2010. Je garde un bon souvenir de son entregent et de son amabilité.
Ma première sortie s'était effectuée le samedi suivant mon arrivée. J'avais fait choix pour me déplacer de l'une de ces vieilles américaines des années cinquante qui roulent encore et qui donnent au transport public un charme particulier et une certaine originalité. C'est pourquoi Cuba en fait un motif de fierté et s'enorgueillit d'être l’unique musée au monde de ces vieilles voitures.
J'optai pour me rendre, en tout premier lieu, au « Parque Central » dont on m’avait vanté l’animation. Arrivé sur place, l'endroit me paraissait tout à fait accueillant et divertissant. Ce parc est le lieu le plus fréquenté par les Havanais, m'avait-on appris. En effet, l'espace était bondé de monde. En une fin de semaine, cela ne me surprit pas. Des allées et venues de passants, de promeneurs, de vendeurs et de touristes ne cessaient d'animer l'esplanade. Et pour créer plus d’ambiance en divers coins, s’agitaient des groupes de musiciens au rythme du « son cubano ». Ce qui n’était pas fait pour me déplaire, car je raffole de ce genre de musique. À ce spectacle en sons et couleurs, venait s’ajouter le passage ininterrompu de beaux cabriolets multicolores attelés à des chevaux de tout pelage, dont raffolent les touristes. Défilaient aussi des vélos-taxis conduits par des hommes portant chemises multicolores, panamas blancs et mocassins blancs. Je me gardai d'utiliser ce genre de transport, car l’idée de me faire tracter par un être humain me déplaisait.
Au centre de cette place, merveilleusement garnie de diverses plantes et de majestueux palmiers, se trouve placée, sur un piédestal, la statue de José Marti, qu’entourent, comme pour rehausser le lieu, de grands hôtels à l’architecture espagnole, des magasins et des restaurants où on peut déguster la cuisine « criolla », tout en buvant quelques verres de « mojito ». Boisson à base de feuilles de petit baume et quelques autres ingrédients, dont la recette, dit-on, fut inventée par Ernest Hemingway, du temps où il vivait à La Havane. Tout juste à côté, au sud, se situe le « Capitolio », superbe bâtisse qui date de 1929 dont le dôme s’inspire de celui du Capitole américain. Sous sa toiture, en plein centre de l'édifice, se trouve la troisième statue en importance, à travers le monde, qui soit placée dans un espace couvert. Elle représente une « Minerve » de bronze de 17 mètres, symbole de la République cubaine. Cet édifice, de style néo-classique, abritait au paravent le fameux « Centro Gallego ». Depuis 1962, après la révolution, il est devenu le siège de l'Académie des Sciences de Cuba. Dans le même quartier, se situe la fabrique « Cohiba » où on peut se procurer les meilleurs cigares cubains. Cette entreprise de réputation internationale fait la fierté du peuple cubain. La silhouette impressionnante de « El Gran Teatro de La Habana », construit aux environs de 1912, se détache en dominant de son impressionnante structure tout l’ensemble environnemental. Avec sa façade très ouvragée, ses volutes, ses tourelles couronnées d'anges et de muses, le bâtiment est d’un style très éclectique qui combine le baroque, le néo-classique et l'art déco. Actuellement en restauration, il est, sans conteste, le plus beau monument architectural de la ville.
Le bon temps conduisant mes pas à l’improviste, et rien ne m’obligeant à discontinuer ma balade, je me rendis dans la zone de « Habana vieja », réputée pour son ambiance diurne et nocturne, qu’animent sans arrêt des trios ou quatuors d’excellents musiciens. Parcourant la « calle Arzobispo » qui part du parc central pour aboutir au bas de la ville, je fus happé par un air de musiques latines dont je raffole, « Guantanamera ». D’une fenêtre ouverte sur l’extérieur, je me rendis compte que cette fameuse mélodie était fredonnée par une chanteuse dont la beauté n’avait d’égale que sa voix. La curiosité et l’atmosphère qui se dégageaient m’invitèrent à pénétrer dans ce petit resto-club. Accoudé à une petite table, je pris plaisir à savourer un plat de poissons frits que j’accompagnai d’une bonne bière. Sur ces entrefaites, je fis la connaissance de quelques fêtards de l’assistance qui m’invitèrent à partager leur table. Dans cette atmosphère de convivialité et de bonne humeur, nous échangeâmes des informations concernant nos pays. IIs deviendront, par la suite, mes premiers amis cubains. Ce contact se renouvela et nous permit de renforcer cette amitié. Bien nous en prit, car, de retour à Port-au-Prince, ce sont eux qui constituèrent le noyau du groupe musical « Melao Latino » que je formai avec un ami, passionné comme moi de la musiques latine.
Cette soirée constitua mon premier flirt avec La Havane. J’en devenais de plus en plus amoureux. Seules les regrettables contraintes de mon traitement m’empêchèrent de ne pas la rejoindre aussi souvent que je l’aurais souhaité.
A suivre.
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