Lundi de très tôt nous laissions le pavillon en direction de l’aéroport José Marti. Le vol de COPA en partance de La Havane à destination de Port-au-Prince, via Panama City, était prévu pour 9 heures. Dans le grand hall d’accueil, les passagers se pressaient dans tous les sens à la recherche du comptoir de leur compagnie de transport aérien ou de leur porte de sortie. Nous étions arrivés bien avant l’heure recommandée, ce qui nous permit de nous rendre à un coffee-shop pour prendre le petit déjeuner. Nous y restâmes un bon temps à remémorer les activités menées durant un si court laps de temps. Rien que de bons souvenirs semblait dire le sourire radieux de Ginette, nonobstant la peine qu’elle disait ressentir de me laisser seul dans un moment aussi éprouvant. C’est à refaire m’avait-elle dit ; comme pour me réconforter, mais pour un plus long terme. J’étais aussi de cet avis. À l’heure dite, elle partit, emportant dans ses valises un morceau de ciel bleu de La Havane. Le chauffeur du service hospitalier qui nous conduisit à l’aéroport me rappela qu’on l’avait instruit de m’amener directement après ce trajet au CIMEQ. C’est alors que je me rappelai du rendez-vous projeté avec mon oncologue. Une fois sur place, celui-ci me reçut à son cabinet en compagnie d’un confrère qui semblait être son assistant. Il m’invita à prendre siège tout en étalant sur son bureau un lot de documents sortis d’une enveloppe qui portait mon nom. Sans trop attendre, la conversation s’entama autour des examens préliminaires qui lui avaient été communiqués par le laboratoire d’analyses médicales. Le diagnostic posé par ses collègues haïtiens était confirmé ; avait-il cru bon de me dire, je souffrais bien d’un adénome prostatique. Il ne restait plus qu’à assurer le suivi en planifiant les différentes phases d’intervention. Selon ce que j’ai cru comprendre j’avais intérêt à entamer ma thérapie le plus tôt possible. Non pas que mon cas relevait d’une extrême urgence, mais parce que la prudence le recommandait. Qui sait? Deux choix s’offraient à moi: une prostatectomie radicale ou une radiothérapie. La décision me revenait. De l’avis du médecin le résultat espéré, sauf imprévu, serait le même. Après avoir obtenu plus de précisions sur les incidences post-traitement, j’optai pour la radiothérapie. Je récupèrerais plus vite mon orgueil d’homme. Il me présenta le tableau des séances à subir. J’acquiesçai, et on prit rendez-vous dans deux jours. Tenant compte de cette exigence, je demandai à l’administration du MUPANAH dont j’étais le directeur-général de solliciter du ministère de la Culture une prolongation de mon congé de maladie, motivée par la durée du traitement prévu. Toutefois je comptais mettre à profit ce prolongement de séjour en cherchant à renouer certains liens préalablement établis à Port-au-Prince en relation avec les activités du musée et en rapport avec l’exercice de ma profession d’architecte. Dans ces domaines connexes, Cuba recèle des richesses inestimables. Je pensais qu’il fallait bien en profiter. Je contactai en premier lieu le CENCREM (Centro Nacional de Conservación, Restauración y Museología) qui est une institution spécialisée, orientée dans le développement scientifique et technique, qui enseigne des méthodes de conservation du patrimoine culturel ; mobilier et immobilier. Elle dispose de laboratoires et d’ateliers équipés d’appareils ultramodernes pour la restauration d’objets d’art, de supports papier, d’œuvres architecturales et autres. Tout en s’ouvrant à des activités d’enseignement. Bien avant notre départ de Port-au-Prince un programme de collaboration et de formation des techniciens du musée avait été entamé avec cette institution cubaine. Dans un premier temps, notre ambition se limitait à la restauration de documents sur papier ou parchemin, avant d’envisager la restauration d’œuvres d’art et de mobilier. Dans le cadre de cette coopération nous avions reçu la visite d’une professionnelle cubaine, Señora Idania Martinez, qui dispensa des cours spécialisés à nos techniciens et à ceux de certaines autres institutions haïtiennes intéressées à ce genre de travaux. Malheureusement le programme périclita sans jamais atteindre son objectif final. Je pensais relancer ce projet par de nouvelles négociations. Ma seconde démarche me conduisit dans un secteur qui aiguisait ma curiosité d’architecte. Il s’agissait spécifiquement de restauration de bâtiments. Dans ce cas précis, de restauration de bâtiments monumentaux et d’anciennes bâtisses affectées par le temps, situées dans la zone de « Havana vieja ». Ces chantiers étaient conduits par l’Office de l’historien de La Havane (Oficina del Historiador) qui est l’organisme chargé des travaux de restauration dans la capitale cubaine, en collaboration avec l’Unesco. Ces projets revêtaient une telle importance qu’ils étaient considérés comme les plus novateurs et les plus intéressants de la renaissance urbaine dans le monde. Bien que ne faisant pas partie de cet organisme, on me permit de prendre notes et d’observer les différents genres d’actions adaptées à ces types d’interventions. Dans mes espaces de liberté, ma curiosité toujours en éveil me poussa à m’intéresser à d’autres aspects de ce pays, qui de plus en plus me surprenait. Il me paraissait invraisemblable qu’un pays du tiers monde ait pu résister, et résiste encore, à un embargo de près de soixante ans ! Avant de chercher une quelconque réponse à mon questionnement, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement avec l’isolement dont fut victime notre pays après l’indépendance de la part des puissances coloniales et esclavagistes de l’époque. Tout comme Cuba, nous fûmes mis au ban de la société des nations par les États-Unis d’Amérique durant une soixantaine d’années. Inutile de dire que cet anathème frappa ces deux peuples de la Caraïbe du fait qu’ils aient osé se rebeller contre l’oppression. Attitude susceptible de porter préjudices aux intérêts des puissances dominantes. Justement intrigué par cette « réalité cubaine », je voulais comprendre, définir les idiosyncrasies particulières de ce peuple. En fait, déterminer les traits caractéristiques de cette population, tout en étant conscient que l’opinion qui s’en dégagerait ne pourrait être que subjective et ne saurait en établir un profil psychologique exact. Mon ignorance en la matière ne me limitant qu’à de simples suppositions. Je me laissai aller tout de même à des observations et emporter par la sensation qu’elles me procuraient. Mes premières impressions furent, en tous points, positives. Un accueil sympathique m’avait été fait à l’aéroport de même qu’à mon lieu d’hébergement. Mes relations avec le personnel administratif et médical de l’hôpital se déroulaient dans la plus grande cordialité et une attention particulière m’était accordée, ce qui ne pouvait que me rassurer. La Havane me surprit sur bien des points. Tout d’abord je découvris une ville ouverte aux visiteurs, où la vie foisonnait de mille feux. Dans la zone commerciale longeant le bord de mer, un bouillonnement d’activités remplissait les rues de vendeurs ambulants, de taxis-motos, de vélos, de piétons, s’entrecroisant dans tous les sens dans un va- et- vient tonitruant et perpétuel. Par-ci, par-là, un troubadour ou un trio créait l’animation en offrant aux passants et promeneurs quelques airs du répertoire traditionnel local d’où se dégageaient des mélodies immortelles d’autrefois : « Manicero », « angustia », « Historia de un amor » et tant d’autres, sur des airs de « boléro », « Mambo », « Guaracha » etc. Spectacle offert à chacun, dans tous les coins et bistrots de la ville. À cet aspect charmeur de la ville s’oppose l’autre face de la médaille. Celle qu’on répugne de montrer parce qu’acerbe. Une île frappée d’ostracisme dont la population souffre énormément, conséquence inévitable des lourdes restrictions résultant de l'embargo. Infamie qui pousse l’observateur à questionner les vraies raisons de telles sanctions, qui causent tant de nuisances et de préjudices à ce petit État des Caraïbes déjà en butte à de nombreux problèmes. Ce constat m’a poussé, en effet, à étendre mes observations pour en découvrir les impacts et évaluer la résilience de la population face à ce mal. Je suis allé, j’ai vu et j’ai compris. Avec lucidité et discernement, j’ai approché cette société en me gardant d’ébahissements euphoriques ou d’aversions présupposées. Laissant à mon seul jugement le soin d’approuver ou de rejeter, selon mes critères éthiques et moraux. Il n’y a de meilleur exercice d’équilibre psychique que de chercher à distinguer le vrai du faux. En Occident, le nom de Cuba est inévitablement associé à la problématique des droits de l’homme. Les médias européens et étasuniens stigmatisent la plus grande île des Caraïbes de manière réitérée sur cette question. Aucun pays du continent américain n’est autant pointé du doigt que la patrie de José Martí, qui dispose d’une couverture médiatique disproportionnée par rapport à sa taille. En effet, des événements qui passeraient inaperçus dans n’importe quel autre pays d’Amérique latine ou du monde sont relayés par la presse internationale quand ils concernent Cuba. Il ne s’agit pas d’affirmer que Cuba est irréprochable sur la question des droits de l’homme et qu’aucune violation n’y est commise. En effet, Cuba est loin d’être une société parfaite et il y existe des atteintes à certains droits fondamentaux. Ainsi, comme l’illustre le rapport d’Amnesty International, Cuba n’est pas irréprochable en matière de respect des droits de l’homme. Certes, des exécutions sommaires ont eu lieu à la chute de la dictature de Batista pour châtier les anciens sbires et tortionnaires du régime déchu, comme on a eu à le déplorer à la suite de renversement de gouvernements dictatoriaux ou lors de mouvements révolutionnaires, partout dans le monde. Les radicaux diront : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Selon un rapport présenté en 2016 par Amesty International, il n’a été signalé aucun cas de violences physiques de la part des autorités contre les opposants ou les citoyens, ni de cas de mauvais traitements, de torture, de disparition, ou d’assassinat commis par les forces de l’ordre, et n’a été dénombré, à ce jour, aucun prisonnier politique. De l’opinion de Salim Lamrani, de Amnesty international, « beaucoup de prisonniers politiques ont accepté de toucher de l’argent de l’étranger, ce qui en droit international, les classe non pas en opposants politiques, mais en agents d’une puissance étrangère, et tombent sous le coup de la loi pénale. Ils étaient dès lors considérés comme des agents déstabilisateurs de l’État cubain ». Que dire des centaines d’attentats commis contre un chef d’État en exercice ? Cependant « on voit la paille dans l'œil du voisin et on ne voit pas la poutre dans le sien ». « D’après Amnesty International, à la fin de l’année 2016, cent sept personnes étaient toujours détenues illégalement sur la base navale de Guantanamo, sans inculpation, depuis sept ans. Au moins cinq détenus se sont suicidés. De plus, les détenus ont été jugés par des tribunaux militaires qui n’offraient pas toutes les garanties d’un procès équitable. Il a été également dénoncé le programme de détentions secrètes de la CIA et révélé des actes de torture et autres formes de mauvais traitements infligés aux personnes détenues. » Ces conditions de détention ne sont-elles pas assimilables à celles infligées .aux Juifs dans les camps de concentration Nazis, durant la Seconde Guerre mondiale ? Parlant d’actes arbitraires, comment pourrait-on qualifier l’opération dénommée « Tempête du désert » menée par les E.U. à la tête d'une coalition internationale en Irak en 1991, sous le fallacieux prétexte que Saddam Hussein possédait des « armes de destruction massive (ADM) » et qu'il était prêt à s'en servir dans le cadre de ses visées expansionnistes ? Opération qui causa la mort de milliers d’innocents irakiens. Y a-t-il pire barbarie que celle-là ? Fort de ces constats, je compris que dans ce monde de psychopathes il y a toujours deux poids, deux mesures. Et que, « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Cuba est victime de cette indéniable calamité. Depuis lors, il se trouve bercé par deux réalités. D’une part, un romantisme charmeur qui l’aide à supporter ses déboires et, d’autre part, un pragmatisme avisé, en fonction de la conjoncture, qui lui procure les moyens de faire face à ces nombreux défis. Après avoir passé trois mois sur le sol cubain, après avoir roulé ma bosse un peu partout et fouiné dans diverses sphères d’activité, je pensais pouvoir me faire une idée plus ou moins juste de la « réalité cubaine ». Tout en étant conscient qu’en si peu de temps je ne saurais appréhender toute la complexité d’une telle société. Je fus tout de même réconforté du fait de constater que mes observations rejoignaient celles de nombreux touristes, journalistes et visiteurs qui, comme moi, s’étaient frottés à cette réalité. De leurs réflexions et discours, j’ai pu déduire que mes analyses étaient assez bien fondées. Ce qui me porta à fustiger les bobards et les propos propagandistes des anticastristes qui inondent la presse internationale. Certaines « révélations » ont constitué une source d’enrichissement, en produisant des « Best-sellers » à n’en plus finir sur la révolution cubaine et son leader. On ne saurait toutefois nier que certaines publications sont quelques fois inspirées de faits réels, même si elles forcent un peu la note. D’ailleurs, Fidel Castro n’a-t-il pas reconnu humblement, dans ses écrits, avoir commis des erreurs ? Qui n’en commet pas ? « Quoi qu’il en soit, pour les observateurs impartiaux, la Révolution cubaine dirigée par Fidel Castro est l’événement le plus marquant de l’histoire récente de l’Amérique latine. Son leader demeure comme l’une des figures les plus controversées du XXe siècle. Néanmoins, même ses plus farouches détracteurs reconnaissent qu’il a fait de Cuba une nation souveraine et indépendante respectée, sur la scène internationale, aux indéniables réussites sociales dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la culture, du sport et de la solidarité internationale. Il restera à jamais comme le symbole de la dignité nationale. En reconnaissant qu’il s’est toujours aligné aux côtés des opprimés et qu’il a apporté son soutien à tous les peuples qui luttaient pour leur émancipation. » (Salim Lamrani). Sans être exhaustif, il importe de mentionner quelques conquêtes de la révolution cubaine : • L’espérance de vie du Cubain est la même que celle de l’Américain, soit 79ans (PNUD 2016), une des dix meilleures nations au monde sur la dernière décennie, alors que celle de l’Haïtien est de 63 ans; • L’IDH (indice de développement humain) publié par le place Cuba en 67e position, devançant le Costa-Rica (69e), le Venezuela (71e), le Mexique (74e), le Brésil (75e), la Jamaïque (99e), La République dominicaine (101e) et Haïti (163e). • Taux d’alphabétisation à Cuba= 99.91% (deuxième au monde, après la Géorgie), contre 99.04% aux Etats-Unis, 89.1% en République dominicaine, 86.4% à la Jamaïque et 62.1% en Haïti. Ces chiffres attestent du niveau de vie de la population cubaine. À ceci, nous pourrions ajouter que l’île demeure un havre de paix comme il n’en existe, actuellement, que très peu à travers le monde. Durant mon séjour de trois mois, jamais ne me sont parvenues des nouvelles d’actes de terrorisme, de vandalisme, de trafics de drogue, de crimes dans des écoles, des aéroports, ou dans des transports publics. Qui dit mieux ? De plus, on peut noter : Cuba est le seul pays de l’Amérique latine qui ait éliminé la malnutrition infantile (Unicef). Le taux de mortalité infantile est de 4% (Unicef). Il n’existe pas d’enfants errant ou dormant dans les rues (Unicef). Le pays a formé 130 000 médecins depuis 1961. De ce fait, il dispose d’1 médecin/130 habitants. De plus, il a contribué à aider, sur le plan médical, plus de 60 pays à travers le monde, et a formé 1 500 médecins étrangers/an, soit au total 25 000 diplômés de 84 nations. Il est l’unique pays latino-américain sans problème de drogue. Dans le domaine de la recherche scientifique médicale, les chercheurs cubains ont été les premiers à mettre sur pied un vaccin contre la grippe et à expérimenter quatre vaccins contre le cancer. L’unique traitement efficace contre le vitiligo a été découvert dans des laboratoires cubains. Cuba est le pays latino-américain ayant le plus grand nombre d’athlètes médaillés aux jeux olympiques. Ces pages m’ont été inspirées par le désir de témoigner de faits que j’ai vécus durant un séjour de trois mois à Cuba pour raisons de santé et l’envie de partager les découvertes que j’y ai faites. J’ai pensé que certains aspects de la « réalité », de la culture et des arts cubains méritent d’être mieux connus. Mes propos sont dépourvus de toute intention apologétique à l’égard du régime cubain, même si d’aucuns pourraient y voir l’expression d’une très grande sympathie empreinte d’estime et de respect à l’endroit de ce peuple héroïque et de son leader historique, Fidel Castro. Ce témoignage prend encore plus de valeur quand on sait que cet homme d’exception, faisant fi de la vanité humaine, eut à demander, avant sa mort, au Conseil d’État de voter un projet de loi interdisant que son nom ou son effigie figure dans aucun lieu public. Ce qui fut approuvé à l’unanimité par l’institution. Je me réjouirais de savoir que ces pages aient servi à désembuer l’esprit de ceux qui se sont laissés prendre au matraquage d’une désinformation qui n’a pour seul objectif que de continuer à maintenir Cuba dans l’antre infernal du sous-développement.