Dans sa dernière parution, Haïti : Changer le cours de l’histoire, le professeur et historien Watson Denis a eu le courage de vouloir rompre avec l’historiographie traditionnelle haïtienne. La problématique de départ se situe autour de cette question : comment penser l’histoire en Haïti ? S’il est vrai que les possibilités d’angles de vue sont choisies par l’historien, il est tout aussi vrai que l’acte d’écrire est œuvre schématique collective. Dans une recension d’écriture, l’histoire d’Haïti serait-elle victime des historiens écartant toute éthique de responsabilité ? Pourquoi l’auteur présente ses velléités de valoriser le présent à travers l’espace public quand l’avenir paraît incertain ? Le discours véhiculé par l’auteur (un peu cohérent en soi) propose de réconcilier science et société, compétence et rationalité, savoir et pouvoir, autonomie et ouverture, intentions et actions, intelligence et prise de conscience. Il se veut un ferment médicament contre le pessimisme ambiant. L’historien, en sa qualité de sociologue du temps présent, reconnaît que « son discours peut éclairer, perturber, faire prendre conscience, influencer d’une façon ou d’une autre, et interpeller ses contemporains ». Toutefois, dans sa confrontation au réel, il manque encore au récit une maturité certaine pour être une pensée complexuelle au sens d’Edgard Morin. Car, « si la complexité est non pas la clé du monde, mais le défi à affronter, la pensée complexe est non pas ce qui évite ou supprime le défi, mais ce qui aide à le relever, et parfois même à le surmonter. La complexité, c’est le défi, ce n’est pas la réponse ». Écrire l’histoire du temps présent pour le futur Écrire l’histoire du temps présent. Pour quoi faire ? Pour ne pas compromettre le futur. Pour éviter l’exode massif de nos jeunes vers les Amériques et les Caraïbes. Pour ne pas être complices de l’exil programmé de nos diplômés au Brésil et au Chili. Cela aussi mérite d’être dit à haute voix. Si l’historien a un changement prometteur à formuler, c’est avant tout sur son pays. C’est d’ailleurs son lieu principal d’intervention et d’évolution. Devrons-nous attendre l’ajout d’un cours de sociologie contemporaine haïtienne dans nos cursus académiques pour accomplir notre digne devoir d’exister en tant que peuple ? Pour réussir le pari, il faudra bien dompter la modernité et l’haïtianiser afin de changer réellement le cours de l’histoire. Qui peut réellement changer le cours de l’histoire en Haïti ? La Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie (SHHGG) se présente comme un microespace de diffusion du changement social où l’historien est l’exécutant principal. Il serait irresponsable de négliger le rôle de certains acteurs clés dans tout processus discursif de changement sociétal. Qu’en est-il du rôle du journaliste, acteur intermédiaire entre le politique et l’historien ? Le discours historique prend son envol à partir du discours journalistique qu’il dépasse. L’historien est certes appelé à relever les constances, les contradictions, et la voie à suivre, alors que le journaliste est baigné dans le factuel immédiat. L’historien doit-être ainsi vigilant vis-à-vis du journaliste et du politique pour que son œuvre ne soit pas une simple description du temps présent sans pistes d’alternatives et perspectives d’avenir. Dans l’histoire politique récente d’Haïti, il existe en effet très peu d’ouvrages abordant les défis nationaux à relever et proposant concrètement des solutions matérialisables. Chemin faisant, Haïti : Changer le cours de l’histoire constitue l’ébauche d’un appel citoyen à faire du temps présent un repère sociologique viable. Les concepts de temps et de démocratie Le concept de temps prédestine celui de démocratie. La démocratie comme système politique ou économique ne peut et ne saurait exister en dehors du temps. En dehors du temps universel, on peut relever la multiplicité des temps. Le temps européen est différent du temps dominicain, asiatique, haïtien, etc. Le temps haïtien désigne la gestion du tout social que les Haïtiens font de leur espace propre. À en croire l’historien, c’est là le constat d’échec le plus amer. De 1986 à 2016, environ trois décennies, ce temps s’est englouti « dans des projets sans grandeur, la facilité, la médiocrité et le laisser-aller ». La démocratie comme idéal de progrès doit subir des adaptations culturelles en fonction des spécificités nationales. On ne peut pas établir une démocratie solide sans prendre en compte la planification d’un projet sociopolitique à long terme. Méleck Jean Baptiste Politologue-Chercheur Spécialiste en Relations Internationales E-mail : mjbht2015@gmail.com