C’est une mutation profonde que va connaître Livres en folie cette année. Pas seulement parce que la foire change d’adresse, bien que cela soit un tournant majeur de l’installer au Champ de Mars. Pas seulement parce que Livres en folie accueille deux invités d’honneur, il y a de fortes chances que la paire devienne la norme.
Livres en folie change parce que pour la première fois, nous avons un écrivain invité d’honneur qui portait des pantalons courts au lancement de Livres en folie. Et cet écrivain, dans une longue interview accordée au Nouvelliste, a écrit les plus belles pages sur le rôle salutaire de la lecture dans l’Haïti d’aujourd’hui.
« De mes petits coéquipiers, il n'en est pas un seul qui soit vivant aujourd'hui. Ils sont tous morts, flingués, lynchés, d'épuisement. Toutes les conditions étaient réunies à Martissant pour que je devienne un voyou de grand chemin, finisse dans le caniveau, la tête trouée, dans une mare de sang », dit Makenzy Orcel à la une de l’édition du 7 juin 2017 du Nouvelliste.
Plus loin, l’auteur haïtien le plus primé à l’étranger l’an passé parle de sa plus grande honte en ces mots : « Ma honte était constante, d'autant plus à l'époque quand on habitait, aujourd'hui encore j'imagine, dans une rue qui s'appelle Soray, on était une carte marquée, un cas perdu, un vaurien. On n'avait le droit d'être ami qu'avec ceux qui habitaient dans la même rue. On venait au monde pour finir comme les autres, dans le caniveau. Mais ma plus grande honte de tous les temps était celle-là. J'avais dix ans, j'étais malade. Ma mère m'accompagnait à un centre hospitalier situé à Bizoton. Pour commencer, le médecin, un grimaud ventru, a rempli à la hâte mon « carnet de santé » qu'il a demandé à ma mère de signer. Naturellement, ma mère était incapable de le faire, parce qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Moi je pouvais, mais j'avais mal partout, pouvais à peine respirer, tellement je brûlais de fièvre. Bien sûr que sur le moment signer ce « carnet de santé » c’était pas le plus important, mais cette andouille de médecin nous avait quand même renvoyés. Il fallait trouver quelqu'un pour signer ce foutu « carnet de santé ». On lui avait fait perdre son temps. En écrivant ces phrases, je ne peux m'empêcher de pleurer, de revoir ma mère pleurer toutes les larmes de son corps, tout en tenant mon corps brûlant serré contre sa poitrine. »
Quand, comme à d’autres avant lui, on demande à Makenzy Orcel de parler de sa première grande passion, il n’hésite pas : la lecture. « Elle m'a permis de mieux questionner, cerner certaines problématiques de notre société. De comprendre pourquoi ce médecin avait humilié ma mère. La lutte des classes. Le racisme. Les inégalités sociales. Le monde des grands. Celui des petits. Grâce à la lecture, j'ai pu apprendre l'histoire de mon pays, du monde, me construire, tenter de me dépasser. »
La lecture sauve. Perpétuons la folie du livre.
Livres en folie changera, parce que la foire se renouvelle. Renouvelle sa clientèle. Dorénavant, un autre public viendra, de nouvelles têtes se fraieront une place sur la liste des auteurs. Les maisons d’édition devront être plus clairvoyantes pour détecter et accompagner les talents. Les critiques littéraires enfin critiques. Les pouvoirs publics se mettre au service du livre et de la lecture.
Livres en folie fait sa mue. Se renouveler est une nécessité. Rendez-vous dans les Jardins du Mupanah jeudi prochain.
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