Aujourd’hui, à l’instar de la pauvreté, la discrimination à l’égard de la femme haïtienne et la violation de ses droits fondamentaux devraient incessamment interpeller tout le monde. La lutte pour le respect des droits de la femme doit cesser d’être un slogan pour s’inscrire dans la liste des priorités de toutes les organisations et les politiques publiques des différents gouvernements. Consciente de ce fait, mon intention en rédigeant ce papier est d’attirer l’attention du grand public en général et les organisations concernées en particulier, sur des formes particulières de violence faites aux femmes via les réseaux sociaux. À l’ère de l’utilisation massive des Technologies de l’information et de la communication (TICs), les médias sociaux sont devenus presque incontournables dans la littéracie (Média Literacy) d’un nombre incalculable de personnes. Par ailleurs, il est tout aussi important de pointer du doigt une autre facette : l’utilisation des réseaux sociaux pour véhiculer de nouvelles formes de violence graves. En effet, ces violences se développent et se propagent à une vitesse qui devrait faire peur. Il devient donc nécessaire de proposer aux intéressés (es) dans la lutte contre les violences faites aux femmes un cadre de réflexion et d’action capable de les aider à définir des stratégies plus efficaces et adaptées à un environnement fortement influencé par la globalisation et les avancées technologiques majeures. Je dois d'abord affirmer que l’idée d’écrire ce texte m’est venue après de nombreuses observations faites pendant plusieurs mois sur des réseaux sociaux. Au cours de mes premiers moments d’observation, j’avais souhaité avoir tort, et comme pour confirmer mon éventuelle erreur de jugement, j’ai décidé de questionner des amis/es qui sont très actifs/ves sur les réseaux sociaux. Cependant, à mon grand étonnement, cinquante-et-huit d’un échantillon de soixante amis/es interrogés/es avaient fait le même constat que moi : avec les réseaux sociaux, il y a une intensification croissante de nouvelles formes de discrimination et de violence faites aux femmes. En particulier, cette violence est de plus en plus visible sur au moins deux de ses formes: psychologique et symbolique. Dès lors, cette observation commune mérite d’être approfondie afin de révéler les contours d’un fait social en pleine expansion et de contribuer à le prévenir. Voyons de plus près certains éléments notés durant nos observations. D’abord, nous avons remarqué que les réseaux sociaux font naître beaucoup de « pseudos comédiens » qui découvrent dans la nouvelle technologie un moyen efficace pour toucher une plus grande quantité de personnes et ainsi faire connaître plus rapidement leurs œuvres. De plus, bon nombre de ces pseudos comédiens, semble-t-il, n’ont presque pas d'autres sources d’inspiration que de vieux clichés discriminants portant sur la femme tels que : « femmes aux grosses fesses », « femmes infidèles », « femmes en chaleur », « femmes excessivement matérialistes », « femmes qui aiment se faire battre », etc. Par ailleurs, il y a la vulgarisation de clichés photographiques et/ou vidéographiques à l'insu de la personne dans le but de la tuer émotionnellement et socialement. C'est une atteinte grave à la dignité humaine, une violation flagrante de la vie privée. Hommes et femmes en sont victimes certes, mais ces dernières sont touchées plus fréquemment ; et pour elles, les impacts de tels actes sont plus dévastateurs dans notre société, compte tenu de la discrimination permanente à l’égard de la femme et de la persistance des inégalités entre hommes et femmes. Comme mentionné plus haut, la quasi-totalité des répondants ont affirmé avoir fait le constat de la prolifération sur les réseaux sociaux — Facebook, Instagram, What's App, YouTube, etc.— de clichés (photos et vidéos), de propos et d’histoires dévalorisantes entachés de discrimination et de violence envers la femme. Ils ont aussi pointé du doigt un style de musique populaire communément appelé « Rabòday » qui est un puissant véhicule de ces propos discriminatoires et violents à l’endroit de la femme. On dirait que ce rythme n’a été inventé que pour cela. Il reste à savoir si c’est le sujet qui aide à populariser le rythme ou au contraire c’est le rythme qui sert à vulgariser de plus en plus cette violence. Mais il semble que plus la musique parle mal de la femme, plus elle est vendable. À ce titre, on connait les fameux hits « Fè Wanna mache », « Ti Mamoun », et plus récemment « Madan papa » et ses dérivés. Fait bien étrange ! Bien de jeunes femmes (de toutes couches sociales et de différents niveaux académiques) figurent parmi les fans les plus fous de ces hits populaires combien sexistes, machistes et violents. Tout compte fait, il ressort que l’utilisation des réseaux sociaux par des sexistes, machistes et misogynes pour faire passer leurs violents messages tend à développer une culture de banalisation de la violence faite aux femmes. Ce qui rend de plus en plus difficile la lutte contre cette violence qui était déjà compliquée. Car, en plus d’être un lieu de divertissement, les réseaux sociaux sont pour beaucoup un lieu d’éducation, de formation et de socialisation. Prenons l’exemple d’une situation dramatique récente pour illustrer la banalisation de la violence faite aux femmes dans la société haïtienne à l’ère des réseaux sociaux. Il y a quelques mois, quatre jeunes garçons ont battu et violé une adolescente de 16 ans, filmé leur atrocité pour ensuite la divulguer sur les réseaux sociaux. Leur vidéo choquante et répugnante a défrayé la chronique et a provoqué sur la toile de vifs échanges et discussions. Mais, dans cette affaire, la question qu’on ne s’est peut-être jamais posée est la suivante : qu’est ce qui fait qu’au lieu de cacher leur acte, ces violeurs (kadejakè) ont eu le réflexe de le publier ? Bien avant la banalisation de la violence contre les femmes sur les réseaux sociaux, ces jeunes se seraient sentis gênés même pour en parler à d’autres amis/es. Bien plus, ils auraient eu peur de divulguer sur le Net ces images horribles. Mais aujourd’hui, dans ce nouvel atmosphère social, ils ont vu cela comme le fait d’obtenir un grand trophée. Il y a là une sérieuse matière à réflexion. À travers ce drame, une sonnette d’alarme est tirée: la normalisation ou banalisation de la violence faite aux femmes sur les réseaux sociaux est dangereuse et atroce. Considérant la vitesse avec laquelle et la façon dont les messages sont vulgarisés __ à travers des photos et vidéos, des blagues et musiques, le plus souvent à caractère comique __ il devient très difficile même pour les jeunes les plus avisés voire pour ceux qui ne sont pas suffisamment saisis par la question de questionner les présupposés culturels et idéologiques qui se cachent au-dedans d’eux. Aujourd’hui, presque tous les jeunes disposent d’un téléphone intelligent pour se connecter avec facilité sur Facebook, Instagram, What's App, YouTube ou d’autres réseaux. Si nous prenons le cas du « Rap kreyòl », quand Team Lòbèy feat Isolan & Trouble Boy chantent, par exemple, « ou mèt pile madanm mwen, pa pile tenis mwen », ou quand Wendyyy fait son « Livrezon », toute la toile s’enflamme en quelques secondes et se met à vibrer au rythme entraînant et endiablé de leurs hits. L’apprentissage de telles narrations étant de loin beaucoup plus doux, facile et invisible avec ce moyen, même quand ses musiques traitent la femme haytienne comme une chose, tous (tes) les jeunes Haytiens/nes (tant en Hayti qu’à l’extérieur) courent le risque d’assimiler en si peu de temps ce mauvais message. Comme les poststructuralistes l’ont si bien noté, « life takes a narrative form » (ma traduction : la vie prend une forme narrative) (Rehm, 2012, p. 15) (1). Beaucoup de pratiques sociales peuvent donc être construites à partir des discours et narrations véhiculés par des individus influents. Aussi, ces informations, prises au premier degré, ont-elles le pouvoir de façonner au fur et à mesure la perception, la façon de penser, la conception et le comportement des jeunes. En conséquence, ces attitudes discriminatoires et violentes contre les femmes tout en étant vues et considérées comme banales et normales pourraient devenir de plus en plus difficiles à combattre. Face à ces nouvelles formes de violence, il serait capital d’explorer des pistes de solutions dans les douze propositions qui suivent. Mislie Pierre, M.SC. travail social Pierre_mislie@yahoo.fr Tel (438) 879-3126