Par Fritz DORVILIER, Ph. D.
L’hypocrisie est l’une des variantes culturelles de la société haïtienne. Elle est certes un moyen permettant l’harmonisation sociale, mais gardant un fondement archaïque dans une mouvance inéluctable de modernisation, et poussée à l’extrême, elle peut devenir nocive et constituer un frein au progrès sociétal.
Cette considération liminaire fait référence, entre autres, aux critiques grégaires sinon naïves ou démagogiques soulevées par mon dernier article sur l’émigration choisie, et à la problématique de l’intégration de la jeunesse mise en scène par le Pouvoir exécutif haïtien. Car, au lieu d’une posture rationnelle et pragmatique face à la misère objective des jeunes Haïtiens, certains agents de la société civile se vautrent dans une bien-pensance, comme si on pouvait penser le changement avec une vision borgne quasi magico-symbolique. Et à la place d’un plan d’actions concrètes, certains responsables politiques mettent en place une Commission, comme si les problèmes socioéconomiques auxquels celle-ci est confrontée n’étaient pas déjà étudiés et donc connus.
En guise de rappel, ces individus doivent savoir qu’Haïti est un pays très jeune (15 à 24 ans). En disant cela, je ne fais pas référence à nos 213 ans d’existence pénible dans le monde. Je veux mentionner, sur la base des données de l’IHSI (Grandes leçons sociodémographiques tirées du 4e RGPH, février 2009), que 50% de la population a moins de 20 ans, que l’âge moyen de la population est de 25 ans, et l’âge médian – celui qui partage la population en deux parties égales de telle manière que 50 % se retrouvent en dessous de cet âge et 50 % au-dessus – est de 21 ans. Et les enfants et adolescents de moins de 18 ans comptent pour 43,6 % de la population totale. En conséquence, le rapport de dépendance pour cause de jeunesse est de 63 jeunes pour 100 personnes d’âge actif, ce qui traduit une fécondité élevée dans notre pays.
Ils doivent aussi savoir que « L’enquête sur la jeunesse d’Haïti » réalisée par FAFO/IHE en 2009 fournit ces principaux résultats sur la situation de la jeunesse haïtienne : 63% des jeunes estiment qu’ils savent lire et écrire avec facilité et 22 % avec difficulté ; 35% des jeunes sont au chômage ; 18% des jeunes de tous âges (10-24 ans) ont des activités générant des revenus ; 60% des jeunes actifs travaillent à plein temps ; 28% des jeunes pensent qu’ils peuvent faire confiance à la plupart des gens ; 13% seulement des interviewés affirment que des personnes sont dignes de confiance ; la grande majorité des jeunes voient le futur avec optimisme ; environ 4 jeunes sur 5 estiment que leur vie s’améliorera dans le courant de l’année prochaine ; les jeunes les moins âgés sont plus optimistes que les plus vieux, de même que les garçons et les jeunes des villes ; environ 3 foyers haïtiens sur 4 se disent insatisfaits de leur actuelle situation financière ; 2/3 des foyers considèrent que le niveau actuel de consommation alimentaire est moins élevé que ce qu’il devrait être ; 75% des ménages s’inquiètent fortement de la possibilité de subvenir aux nécessités de base et en alimentation de leurs membres ; les foyers gérés par les femmes sont encore plus inquiets.
En attendant une autre enquête sur la jeunesse haïtienne, ce que le Pouvoir aurait du faire réaliser par l’IHSI ou une firme privée au lieu de mettre en place une Commission, on peut avancer l’hypothèse que, notamment après le catastrophique séisme du 12 janvier 2010, la condition de vie des jeunes haïtiens s’est nettement détériorée et a en conséquence fortement changé leur sentiment d’optimisme puéril en pessimisme réaliste.
Ces données, si on les met en parallèle avec l’évolution de la situation socioéconomique de notre pays depuis les quarante dernières années, sont effectivement très inquiétantes. Sur le plan économique, comme l’a rappelé la Banque mondiale (2015), « De 1971 à 2013, le PIB par habitant a reculé de 0,7 % par année en moyenne, ce qui fait qu'en 2012, 59 % des Haïtiens restaient pauvres et près du quart vivaient dans une extrême pauvreté. Autrement dit, près de 6,3 millions d'Haïtiens étaient incapables de subvenir à leurs besoins fondamentaux, et 2,5 millions ne mangeaient pas à leur faim. »
Et sur le plan social, le pays accuse un criant déficit de services sociaux. En effet, nous avons un système éducatif dominé par le secteur privé et de piètre qualité ; et, selon, l’EMMUS-V (2012), 44 % des ménages ne disposent pas de toilettes améliorées ; seul 38 % de l’ensemble des ménages enquêtés avaient l’électricité, lequel service est près de cinq fois plus rare dans les zones rurales qu’en milieu urbain ; une très faible proportion de femmes et d’hommes (4 %) ont déclaré avoir une assurance médicale ; 35 % des femmes en union ont des besoins non satisfaits en matière de planification familiale, soit environ 16 % pour l’espacement des naissances et 20 % pour la limitation ; un peu plus d’un cinquième des enfants de moins de 5 ans (22 %) souffrent de malnutrition chronique (modérée ou sévère) ; près de deux enfants de 6-59 mois sur trois (65 %) sont atteints d’anémie : 31 % sous une forme légère, 34 % sous une forme modérée et 1 % sous une forme sévère.
Il nous faut donc planifier l’avenir des jeunes à travers des actions concrètes et durables. Cette planification, parallèlement à la politique d’émigration choisie qui doit être objectivement considérée comme un palliatif conjoncturel (durant au moins 25 ans), doit particulièrement concerner deux secteurs : l’éducation et l’emploi.
S’agissant du secteur éducatif, hormis l’amélioration de la qualité de l’éducation dispensée aux cycles fondamental et secondaire, il faut mettre l’accent sur la formation professionnelle. Car celle-ci est d’une grande importance pour Haïti. Dans cette perspective, les dirigeants doivent résoudre les problèmes de l’offre de formation professionnelle qui est dérisoire et éclatée entre plusieurs ministères sectoriels sans normes communes et sans orientations d’ensemble, de la duplication des programmes de formation alimentant la confusion et la méfiance à l’égard du sous-secteur ; du déficit du cadre légal de gouvernance accentué par l’inexistence de mécanismes de concertation entre l’État et les partenaires sociaux et économiques ; et du manque de financement chronique auquel est confronté le sous-secteur.
Pour ce qui a trait à l’emploi, élément central de la stratégie d’intégration des jeunes, il est évidemment fonction de la politique économique globale de l’État haïtien. Autrement dit, sortir les jeunes de l’abject creuset du chômage implique la restructuration du décroissant champ économique haïtien caractérisé par l’extraversion, la concentration, le déficit de protection de la propriété privée, le très faible accès au crédit, la précarité des infrastructures (électricité, transport) et l’absence de main-d’œuvre qualifiée.
En somme, l’intégration des jeunes Haïtiens ne peut pas être une stratégie de communication politique. Elle doit pratiquement passer par une politique de planification familiale, par l’amélioration de l’accès à l’éducation fondamentale et secondaire et de la qualité de celle-ci, par le vote et la publication des lois sur la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et le crédit-étudiant, par la construction de grands Centres de formation professionnelle et technique, par la construction d’au moins 3 grands campus universitaires publics où l’innovation scientifique et technologique sera véritablement possible, par une grande amélioration du climat des affaires, par la facilitation des investissements directs étrangers dans des secteurs à forte valeur ajoutée, et par la réduction des actes de violence.
Sinon, l’émigration, qui occasionne la mobilité sociale individuelle et générant environ un quart de la richesse nationale, demeure et demeurera pour longtemps, pour la majorité des jeunes Haïtiens, la seule solution rationnelle et salutaire. Et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas partir, le cœur gros de désespoir, vont grossir les troupes des églises en attendant le retour de leur mythique ou divin sauveur personnel, ou les bandes criminelles.
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