(Deuxième Partie)
Par James Boyard
b) Les mécanismes d’asservissement politique du système de construction de la connaissance

(Deuxième Partie)
Par James Boyard
b) Les mécanismes d’asservissement politique du système de construction de la connaissance
Le phénomène qui explique le mieux cette situation de subordination du système de la construction de la connaissance aux intérêts de la politique étrangère des puissances occidentales, notamment des Etats-Unis reste le régime de financement des universités et des centres de recherche. En effet, en dépit de leur statut juridique, majoritairement privé, les universités américaines recueillent près de 45% de leur budget total, des financements directs du gouvernement et des contrats de recherche passés avec les grands organismes fédéraux (Chiappori, 2011).Ainsi, seul 36% en moyenne de leur budget provient des droits de scolarité et une autre partie moins importante encore découlerait des fonds collectés auprès de riches particuliers, anciens étudiants, parents d’étudiants ou du moins, des intérêts du capital placé en bourse sous forme d’actions et d’obligations (endowment). Lorsqu’on considère l’importance du financement direct du gouvernement fédéral au fonctionnement et à la promotion de la recherche scientifique au sein de ces universités, on ne peut qu’imaginer combien le système de production de la connaissance académique peut être transformé en voie conductricedes intérêts stratégiques ou idéologiques de l’appareil gouvernemental américain.
Evidemment, le poids de l’influence de l’Etat dans les universités européennes est encore plus important en raison du statut public de la grande majorité de ces institutions universitaires. Ainsi, quoique les meilleures universités britanniques arrivent par exemple à collecter plus de 30% de leur budget, grâce aux perceptions de droits d’inscription très « onéreux », venus de ce qu’on appelle, les « overseas students », la partie la plus importante du budget de fonctionnement et de recherche de ces institutions universitaires est fournie par le gouvernement et l’Union européenne. La situation de dépendance financière des universités envers l’Etat est encore plus prononcée en France, dans la mesure où les rectorats académiques ne peuvent même pas compter sur la manne que représentent les « overseas students », du fait que selon la loi française, ces derniers sont assujettis aux mêmes frais que les citoyens français. Toutefois, le plus important, c’est qu’en dehors des fonds publics réguliers qui sont annuellement alloués à toutes les universités, les gouvernements des principales puissances européennes mettent en place un système de financement sélectif, afin de subventionner certains programmes académiques spécifiques ou certaines bourses d’études au profit de ressortissants africains, latino-américains, asiatiques ou de l’Europe de l’Est sur la base d’excellence ou d’intérêts idéologiques.
En ce qui est plus particulièrement des centres de rechercheindépendants en sciences sociales et humaines aux Etats-Unis, ils ont la particularité d’être financés par des sources variées et décentralisées, tels, les universités, le secteur privé des affaires, les fondations privées de philanthropes, les collectivités territoriales, les institutions internationales et bien sûr l’Etat fédéral, à travers la fameuse « National Science Foundation »(NSF) qui se charge depuis 1950 de développer et encourager une politique nationale de promotion de la recherche fondamentale et d’éducation scientifique ( Harter, 2007). Cependant, malgré la diversité de leurs sources de financement, les contrats de recherchesfondamentales ou appliquées passés avec le gouvernement, représentent depuis la naissance des sciences sociales aux Etats-Unis un atout considérable non seulement pour le développementde ces de ces institutions, mais aussi et surtout pour leur crédibilité médiatique.
En effet, malgré le fait que la majeure partie du financement en « R&D » américaine est financée par le secteur privé lucratif (firmes, industries, sociétés commerciales…) et que les principales agences fédérales réalisent à presque 95% leur propre recherche interne, ces efforts de financement ne concernent néanmoins que la recherche appliquée ou des thématiques prioritaires. Ceci dit, si on prend pour référence la structure budgétaire du gouvernement américain de 2015, le grand effort dans le domaine de la recherche fondamentale est réalisé par une centaine de grandes institutions universitaires et centres de recherche qui partagent plus de 80% des budgets alloués par le gouvernement fédéral à la NSF, soit 5,934 milliards de dollars sur un total de 7,172 milliards destinés au fonctionnement global du secteur d’enseignement : recherche, construction d’infrastructures, recrutement de ressources humaines, etc. (NSF, 2015).Autant comprendre que c’est justement grâce à ce partenariat « public/privé » florissant que ces universités et centres de recherche finiront par se transformer en de véritables« niches institutionnelles » pour la promotion de savoir technocratique au profit du gouvernement américain (Medvetz, 2009 : Pp. 82-93).
Fort de constat, on ne doit pas s’étonner que des instituts de recherche les plus prestigieux, comme le « Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences », l’« Institute for Government Research », le « Council on Foreign Relations », l’« Institute for Policy Studies », le « Committee for Economic Development », le « Center for Strategic and International Studies » (…), soient aujourd’hui plus ou moins généreusement rémunérés par le gouvernement américain pour servir à la foisde « think thank » dans la formulation de politiques publiques et d’instruments de promotion de la vision,de l’idéologie, des valeurs,ainsi que de la culture intellectuelle américaines à l’étranger.
B.- Les mécanismes d’instrumentalisation du système de validation des résultats des recherches scientifiques
Les outils de production de la connaissance, tels les centres et instituts de recherche, les revues spécialisées, les universités (…) ne suffisent pas à eux seuls pour consacrer le succès d’un paradigme, d’une théorie ou d’un savoir académique nouveau. Il est indispensable que la valeur scientifique de la nouvelle connaissance produite soit entérinée et reconnue par les pairs, c’est-à-dire, les membres de la communauté des chercheurs opérant dans le même champ académique considéré. Ce que nous voulons dire c’est que la valeur scientifique d’un savoir n’est pas donnée ou ne s’impose pas naturellement. Pour être incorporé dans le corpus officiel du savoir scientifique déjà accumulé, le discours scientifique ou les résultats des travaux de recherche concernés doivent être conventionnellement validés par la communauté scientifique. C’est justement ce système de vigilance collective qui expliqua malheureusement que les travaux sur l’héliocentrisme de Galileo furent malheureusement longtemps rejetés au profit de la thèse de géocentrisme stable, que consacra le courant traditionnel ou que la théorie de la relativité de Einstein énoncée depuis 1905 a dû attendre jusqu’en 1919 pour se voir reconnaitre le statut de théorie scientifique (Gerini, 2016 : p5).
Evidemment, malgré ces cas d’invalidation injustifiés du discours scientifique, nous admettons que la fonction de validation de la connaissance est tout de même nécessaire pour s’assurer que les membres de la communauté scientifique respectent les codes, les règles de fonctionnement de la science, ainsi que les critères de recherche, de sorte à éviter les risques de charlatanisme ou les dérives d’ordre éthique. Là où le bât blesse, c’est lorsque ce processus de validation en sciences sociales et humaines qui est censé assurer la promotion des nouvelles connaissances récemment produites, évaluer l’authenticité du progrès scientifique et légitimer, selon le fameux « test de falsifiabilité » de Karl Popper (1953 : Pp. 319-320), les changements de paradigmes proposés, se retrouve confisqué par les élites politiques et intellectuelles des puissances occidentales. Dans le cas des Etats-Unis, il s’agit surtout de la puissante Association américaine de science politique, dont le sigle en anglais est APAS et de sa filière de publication scientifique, APRS (Revue américaine de science politique). Les deux instances sont composées par une bureaucratie non élue, affichant un parti-pris dogmatique en faveur de l’approche théorique du choix rationnel et de la méthode de modélisation mathématique et qui se renouvelle à la tête de ces instruments de validation de recherches en sciences sociales par cooptation.
En effet, la réalité est que, dans le souci de continuer à maintenir leur domination sur le champ ontologique, épistémologique et méthodologique des sciences humaines et sociales et s’assurer que la nature occidentalo-centriste de leur pédagogie d’enseignement permettra toujours d’influencer les mentalités et par conséquent, le destin des autres peuples, l’« establishment politico-académique » occidental ne cesse de s’organiser en diverses comités élitistes, à savoir, « comité d’éthique », « comité de sélection », « comité de recrutement » ou « communautés épistémiques ». Forte de ce système de « réseautage » restreint qui exerce un pouvoir quasi-monopolistique tant sur les critères d’évaluation des projets de recherche que sur les critères de validation des résultats dans le domaine de la production du savoir en sciences sociales et humaines, l’élite scientifique conservatrice implémente trois stratégies de « délégitimation » contre tout type de savoir qu’elle considèrerait comme étant « hérétique ou séditieux ». Il s’agit d’une stratégie de « Marginalisation », d’une stratégie de « Disqualification » et d’une stratégie d’«Assimilation ».
a) La stratégie de Marginalisation
Ce procédé est destiné à empêcher catégoriquement toute possibilité d’expression et de diffusion crédible de tout paradigme, thèse, doctrine ou idéologie qui ne cadre pas avec la pensée « meanstream » ou qui serait trop étrangère à l’approche orthodoxe d’acquisition de la connaissance et à la pédagogie d’enseignement des sciences humaines et sociales.
En d’autres termes, la stratégie de marginalisation veut s’opposer radicalement à la reconnaissance et à la validation de tout résultat de recherche idéologiquement réformateur ou de toute nouvelle approche théorique dissidente qui tendrait soit à remettre en cause le paradigme préexistant (suivant la logique de progrès de la science de Popper) soit plus modestement à limiter la « validation » temporelle ou même spatiale de celui-ci (pour ne pas remettre en cause les fameuses méta-théories occidentales sur les « area studies »).
Pour mettre ainsi en œuvre cette stratégie de marginalisation du savoir « non orthodoxe »,« non conformiste » ou « dissidente »,les élites politiques et intellectuelles des pays occidentaux s’accordent à utiliseralternativement deux techniques particulières : le « refus du débat » ou le « theoretical containement ».
- La technique du « refus du débat » :est destinée à exclure les penseurs ou chercheurs, partageant des théories jugées irrecevables dans les schémas de pensée officiels de tout espace d‘échange et de dialogue avec le courant traditionnel et dominant. Ce refus pour l’élite académique conservatrice de débattre et d’être en contact professionnel avec les représentants d’autres courants hétérodoxes permet non seulement de rejeter (de leur côté) toute possibilité de concession paradigmatique à l’avenir, mais aussi et surtout d’empêcher que les adeptes du nouveau courant théorique ne puissent bénéficier soit d’un espace médiatique susceptible de donner échos à leurs travaux soit d’un auditoire de jeunes chercheurs risquant d’être séduits et de devenir les disciples du nouveau paradigme proposé (comme cela a été le cas en 1950 avec la Révolution Behavioralisme).
Evidemment dans leur tentative délibérée de museler la parole scientifique et de réprimer passivement les opinions contraires, les élites académiques occidentales s’interdisent de « citer » dans leurs propres écrits ou travaux les auteurs ou les recherches jugés séditieux, dans le but ne pas créer des opportunités de débat et de ne pas aiguiser la curiosité intellectuelle autour du nouveau courant. De même, s’entendent-elles pour exclure les représentants, ainsi que les adeptes ou disciples de la nouvelle école à prendre part à des colloques scientifiques internationaux ou des conférences académiques de restitution.
- La technique du « theoretical containement » : a pour objectif d’empêcher aux adeptes du nouveau courant théorique de bénéficier du financement de l’Etat ou de la générosité de certains grands instituts, universités ou fondations philanthropiques en rapport avec l’Etat. Dans ce cas, la technique du « theoretical containement » va plus loin que celle du « refus de débat », dans le sens qu’elle se fonde sur une répression active de la nouvelle approche théorique, à travers des mécanismes de discrimination financière étatiques ou quasi-étatiques.
En effet, sachant que la productivité des chercheurs dépend des moyens financiers dont ils peuvent bénéficier pour exécuter leur protocole de recherche, l’usage de la technique du « theoretical containement » va permettre de confiner les précurseurs, fondateurs ou disciples de la nouvelle approche dans un inconfort matériel, tel qu’ils seraient à l’avenir incapables de réaliser de nouvelles recherches pour consolider les bases de leur théorie naissante. Pour ce faire, ces derniers seront délibérément exclus de toute subvention ou tout contrat de recherche financé par des secteurs étatiques ou des secteurs de la société civile en relation avec l’Etat. Il est bien sûr entendu qu’en interdisant aux tenants et adeptes du courant réformateur de bénéficier des contrats de recherche, cette technique empêche aussi à ces derniers de sortir de l’anonymat et d’acquérir de la notoriété et de la crédibilité, sur la base de la publicité des nombreux partenariats qu’ils auraientdéveloppés avec l’Etat, les grandes universités et les fondations privées. Dans ce contexte de censure active, la négation du droit d’expression du savoir (hétérodoxe) n’est plus simplement « relationnelle », mais plutôt « institutionnelle », vu qu’elle s’enracine dans les structures de prestation de service public pour s’opérationnaliser.
b) La stratégie de Disqualification
Contrairement à la stratégie de marginalisation qui cherche à maintenir le nouveau courant théorique dans une sorte de « black-out » médiatique, afin d’empêcher son émergence et sa reconnaissance comme « nouveau paradigme dominant » ou « paradigme alternatif », la stratégie de disqualification cherchera de préférence à profiter des atouts médiatiques pour tenter de dévaloriser le nouveau courant théorique, grâce à des critiques intentionnellement subjectives et foncièrement injustes. Cette campagne de discrédit conduite par communautés épistémiques conservatrices sera dès lors assurée par des procédés de propagande médiatique « déloyale » et la technique dite d’« argumentum ad personam » :
- La technique de propagande médiatique déloyale : elle s’opère en principe sous couvert d’organisation de colloques scientifiques, de conférences-débats académiques ou de publications d’articles intéressés dans des revues spécialisées ou les journaux, spécialement destinés à mettre l’accent sur les biais méthodologiques supposés du nouveau cadre théorique. Dans cette perspective, les tenants de l’école traditionnelle tentent le plus souvent de remettre en question tant la « validité interne » que la « validité externe » des résultats produits dans le cadre du nouveau paradigme.
En ce qui a trait en effet des critiques contre la « validité interne », les communautés scientifiques attachées au courant traditionnel capitalisent sur le concept de la « réflexivité » pour remettre en cause la neutralité des nouveaux chercheurs, prétendant qu’ils avaient développé un rapport trop personnel avec l’objet de la recherche. En outre, il peut arriver aussi que ces dernières tentent de dévaloriser la dimension scientifique de la nouvelle approche, prétextant que les travaux réalisés ne se sont pas suffisamment référés à des données chiffrées. En termes plus clairs, le système traditionnel de construction de la connaissance reproche souvent aux paradigmes alternatifs d’avoir été inspirés par une ontologie plus « constructiviste » que « naturaliste » et de s’être caractérisés par une méthodologie plus « qualitative » que « quantitative ».
Pour ce qui concerne les critiques formulées contre la « validité externe » du nouveau cadre théorique, elles tendent à contester la prétention du nouveau paradigme d’accéder au rang de « métathéorie », en raison de son incapacité matérielle à monter en généralité. Ainsi, les chercheurs associés au paradigme traditionnel estiment qu’en priorisant le plus souvent les « études de cas », afin de tenir compte du construit historique et des contingences contextuelles de l’objet social étudié, les adeptes de la nouvelle approche perdent la capacité de produire des résultats, susceptibles d’être généralisés. En d’autres termes, ce que le système traditionnel de construction de la connaissance reproche cette fois au paradigme alternatif c’est d’avoir le plus souvent priorisédes comparaisons « petit-N » que des comparaisons « large-N ».
- La technique d’« argumentum ad personam » : si l’enjeux de la technique de propagande « déloyale » portait sur la mise en relief des prétendus biais ontologiques, épistémologiques ou méthodologiques du nouveau paradigme, l’enjeu de la technique d’« argumentum ad personam » va plus porter sur la disqualification de l’auteur de l’œuvre considérée et non de l’œuvre elle-même. Il s’agit donc d’une rhétorique discursive non scientifique destinée à ostraciser ou déstabiliser les adeptes du nouveau courant théorique ou d’un discours scientifique non conformiste, en les qualifiant de toute sorte d’épithètes péjoratives, telles que :
• « antisémites » : s’adressant aux historiens ou penseurs qui tentent de « déhiérarchiser » les crimes contre l’humanité, en établissant le fait que l’esclavage des noirs et le génocide des amérindiens étaient des évènements aussi dramatiques que le génocide des juifs ;
• « révisionnistes » :attribuées aux chercheurs qui soutiennent une vérité historique contraire à celle qui est dominante ou traditionnellement admise;
• « tiers-mondistes » : désignant les penseurs qui militent en faveur d’un modèle endogène ou alternatif de développement économique des Etats du Sud, en substitution du modèle néolibéral dominant ;
• « anarchistes » : se rapportant à certains théoriciens socialistes, écologistes ou antimilitaristes qui plaident pour la primauté absolue du droit des gens ou des droits de l’environnement sur les intérêts des Etats ou des firmes multinationales ;
• « fondamentalistes » : se référant à des idéologues qui s’expriment en faveur du respect de l’exception culturelle musulmane ou pour la reconnaissance des droits du peuple palestinien (…) ;
• « anti-mondialistes » : désignant les penseurs sociaux, économiques ou politiques qui manifestent du scepticisme dans les vertus du néolibéralisme et qui plaident en faveur de la primauté des politiques macro-économiques, axées sur la lutte contre la pauvreté, plutôt que sur la croissance du PIB ;
Evidemment, cette technique de dénigrement personnel al’avantage d’exposer les penseurs ou chercheurs portant les discours scientifiques non conformistes à l’hostilité de nombreux secteurs sociaux ou politiques et surtout d’inciter les jeunes chercheurs à perdre l’envie de s’associer à ce mouvement intellectuel controversé, ce qui limitera certainement les possibilités de rayonnement et de pérennisation du nouveau paradigme.
En fin de compte, en raison de leur nature réactionnaire, les stratégies de « marginalisation » et de « disqualification » sont surtout mises en œuvre contre des discours ou thèses scientifiques dissidentes, relatives au domaine de l’histoire, de l’archéologie, de l’économie du développement ou de la transition démocratique et peuvent, bien sûr, être combinées suivant le cas, afin d’optimiser l’effet de censure. Pour illustrer nos propos, nous mettrons l’accent sur trois exemples empiriques d’application de ces stratégies :
1o) Pour ce qui est de l’exemple de « marginalisation », rappelons que le courant historique dominant en occident limite en principe chronologiquement l’histoire des noirs à partir de la traite négrièreeuropéenne et de l’esclavage dans le nouveau monde, soit à partir de 1647. Conséquemment, à ce fait, l’élite académique occidentale s’attèle à marginaliser tous les travaux et recherches historiographiques ou archéologiques faisant de préférence remonter l’histoire du peuple africain à plus de 3300 ans avant l’ère chrétienne. Ce choix chronologique délibéré du système de construction de la connaissance occidentale est destiné justement à passer sous silence le fait que le peuple noir ait été associé à de grandes civilisations à la fois florissantes et dominantes, telles, les civilisations égyptienne (3330 ans avant JC), carthaginoise (1450 ans avant JC), Swahili (entre le 8eme et 15eme siècle), Shona au Zimbabwe (1100 ans après JC), Maure en Espagne et Sicile (711 à 1492), du boucle du Niger (entre 750 avant JC et 300 après JC), du Benin (13eme siècle)…Evidemment, l’enjeu idéologique de la marginalisation de ce savoir historique est de maintenir le peuple africain et ses descendants dans un schème historique traumatisant et dans un état mental de mal-être permanent qui auront l’avantage de les prédisposer à un destin d’asservissement et une soumission naturelle vis-à-vis des intérêts géopolitiques de l’occident.
2o) En ce qui concerne l’exemple de « disqualification », il convient de faire observer que dans l’idée de prévenir toutes velléités du Tiers-monde à concevoir et expérimenter une voie autonome de développement économique, les grandes institutions financières et monétaires internationales, associées aux puissances occidentales tentent depuis la fin de la décennie 1990 de faire de l’orthodoxie du libéralisme le seul modèle de politique économique possible. Dans cette volonté de protéger les bases académiques du nouvel ordre économique occidental et d’imposer l’approche économique néolibérale comme « pensée unique », les grands centres de recherche et même des universités prestigieuses exigent de leurs doctorants ou post-doctorants, la reformulation des titres de leur thèse, jugés trop « anti-système » ou carrément l’abandon d’un schéma de recherche qui conduirait à une remise en cause des fondamentaux du libéralisme économique. L’effort déployé en 2002 par les écoles de pensée économique, à la solde du FMI et de la Banque mondiale pour discréditer l’ouvrage de Joseph Stiglitz, titré « Globalization and its Discontents » est justement un exemple empirique tres illustratif de l’application de cette stratégie de « disqualification ».
3o) En ce qui a trait à l’exemple conjuguant à la fois la stratégie de « marginalisation et disqualification », rappelons que l’intérêt accordé par le gouvernement américain à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à l’exportation de la culture démocratique américaine a conduit au financement par l’Etat fédéral de nombreuses recherches, présentant non seulement, le système démocratique, comme le seul régime politique légitime, mais aussi la démocratie américaine, comme l’ « idéal type » de démocratie au monde. Malheureusement, la résurgence depuis les années 2000 des régressions autoritaires dans des pays ayant pourtant déjà accédé à la démocratie (comme l’Egypte, la Turquie, les Philippines, le Vietnam l’Ouzbekistan, le Turkistan, la Birmanie…) contribue de plus en plus à remettre en cause le « paradigme démocratique » ou la doctrine de « transition linéaire » sur lequel était fondé les doctrines de « Transitologie » et de « Consolidologie » (Carrothers, 2002 : Pp.5-21).
Fort de ce constat d’echec des théories traditionnelles de la démocratisation, de nombreux chercheurs plaident en faveur d’une sorte de « décentration » des paradigmes sur les régimes politiques, de sorte que les régimes hybrides (Wiggel, 2008 : Pp.230-250) ou autoritaires soient considérés comme des modèles de régimes politiques alternatifs légitimes, plutôt comme une sorte de « pathologie » du système démocratique occidental ». Ainsi, pour ces chercheurs, en rupture avec les théories classiques sur la démocratie, au lieu d’évaluer systématiquement ces régimes hybrides à l’aune de l’idéal-type du régime démocratique occidental et de les qualifier de « democracy with adjectif (Collier)», d’« autoritarisme électoral (Schedler, 2006 : p.268) », d’« autoritarisme compétitif (Levitski, 2010 : p517) », d’« autoritarisme libéral (Brumberg, 2002 : Pp.56-68) »…, il conviendrait mieux de les traiter comme des régimes politiques normaux, correspondant seulement à des contextes et des défis historiques particuliers. Malheureusement, en dépit de la faveur de la réalité empirique, ces paradigmes alternatifs n’ont pas eu l’écho espéré au sein de l’élite politico-académique occidentale. De même, ne bénéficient-ils pas non plus d’une bonne presse dans les médias occidentaux.
A suivre !
Me. James Boyard
Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne
Enseignant-Chercheur à l’Université d’Etat d’Haïti
jboyard@yahoo.fr




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