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Opinions

Investir dans l’éducation pour la réduction de la pauvreté et pour la stabilité politique avec une bonne dose de gouvernance

YR
Yves Roblin, spécialiste en Planification de l’Éducation et Expert national en Système Éducatif Haïtien. roblinyves@yahoo.fr. et auteur :

August 20, 2018 · Lecture : 14 min

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Pour améliorer la qualité de vie de la population, les pouvoirs publics doivent mobiliser davantage de ressources vers une éducation de qualité, voire pertinente, en enseignant des choses requises au marché de l’emploi, vers la réorganisation du transport en commun, vers une véritable politique de logements sociaux, vers l’augmentation de la production en résolvant le problème de la sous-alimentation, vers un système de santé efficace et enfin vers un modèle économique s’appuyant sur la croissance pro-pauvre avec une allocation aux familles vivant dans des poches de pauvreté par une discrimination inversée. En ce sens, l’approche doit être systémique puisque les phénomènes sont globaux totaux.

Et sur ces entrefaites, je me permets de faire mienne l’intervention d’un grand homme politique dans un hémicycle dont le nom m’échappe qui s’exclamait, un jour, ex-cathedra avec un bon timbre de voix: « Que l’exécutif exécute, que le gouvernement gouverne, que le Parlement parlemente, que l’Administration administre, que le judiciaire rende la justice, que les forces de sécurité assurent la sécurité et que ces dirigeants qui nous dirigent s’imprègnent d’une morale moralisante. »

300 × 250

Comme soutiennent John DEWEY et Pierre BOURDIEU, les problèmes politiques, c’est le corollaire de l’école. Je ne peux pas dire comme Emile ZOLA, écrivain français de tendance socialiste, j’accuse. Mais l’école n’est pas innocente dans les turbulences qui assaillent notre existence. Elle a sa part de responsabilité dans la crise des valeurs à laquelle nous assistons tous impuissants. En témoigne le silence de cathédrale observé par l’Église, dernier rempart de la société, face au chaos régnant dans la cité. Et la population haïtienne est fatiguée des crises récurrentes qui émaillent l’histoire de notre vie de peuple, notamment pendant la tranche d’histoire de 1986 à nos jours.

Actuellement, notre seule planche de salut, c’est de mobiliser davantage de ressources vers une école utilitaire qui puisse répondre aux besoins du pays et aux exigences du marché de l’emploi. Car l’investissement dans ce secteur comporte toujours du bénéfice en termes de satisfaction psychologique, de savoir vivre ensemble et de réduction de la pauvreté ainsi que de diminution des tensions sociales, selon Maureen WOODHALL dans son ouvrage : Analyse coût-bénéfice dans la planification de l’éducation.

L’histoire de la formation sociale du pays est mal partie.

Parfois on se demande perplexe comment se fait-il que dans la Caraïbe, Haïti soit le pays le moins stable ? Est-ce l’histoire de la formation sociale du pays qui est mal partie avec la conjuration conduisant à la disparition du fondateur de la Patrie, Jean-Jacques Dessalines ? Est-ce l’Indépendance du pays qui a été acquise trop tôt et par rapport à cela qu’une punition lui a été infligée par les grands de ce monde visibles ou invisibles? Toujours des crises ponctuées de manifestations intempestives et de grèves sauvages, voire même des émeutes. Comme celles que nous avons connues le week-end dernier (6-7-8 juillet) et suivies de scènes de pillage à la suite de l’augmentation faramineuse du prix de l’essence à la pompe en marge du match Brésil-Belgique (1-2) de la Coupe du monde. L’indignation d’une défaite et l’éventuelle revalorisation du coût de la vie due à la hausse ont mis la capitale en cul-de-sac. Et les seules forces de l’ordre du pays, après le départ de la MINUSTAH, se croisaient les bras face aux actes de vandalisme des manifestants.

Des symboles de richesse, éléments de modernité de Delmas comme MEGAMART en couleur, ont en effet été la proie des flammes engendrées par une foule en délire après cette mesure prise par le gouvernement qualifiée par les observateurs avisés de « folie furieuse ». Et l’économie haïtienne déjà peu développée a pris un coup de massue et soudainement une crise de confiance s’y installe.

Bien avant le samedi noir du 7 juillet 2018, ceux qui ont défrayé la chronique dans les médias et sur les réseaux sociaux étaient entre autres : l’augmentation du prix à la pompe. L’interpellation du Premier ministre, l’OAVCT, le Parlement, l’ONA, les états généraux, Venezuela-USA,Taiwan-Chine, Le Conseil électoral permanent, le Conseil constitutionnel, la zone de non-droit de Martissant, Le départ des jeunes pour le Chili et le Brésil, la Coupe du monde de football.

Dans la même veine, des scandales de corruption partout au niveau de l’administration dans le pays que le président de la République, Jovenel MOISE, avait dénoncés récemment lors de la dernière session de l’ONU.

Aussi, j’apprécie les mesures prises par certaines institutions étatiques, dont le ministère de l’Éducation dans le sens de l’assainissement des finances publiques en dénombrant plus de 150 millions de gourdes de chèques zombis, c’est-à-dire des chèques appartenant à des fonctionnaires résidant à l’étranger.

Puisque c’est transversal, l’État peut canaliser ces ressources vers le recrutement des jeunes en provenance de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle par le biais de concours avec l’appui de l’Office de management et des ressources humaines (OMRH), créé à la suite du décret du 22 juillet 2005. Et d’en profiter pour activer le processus de départ à la retraite de ceux qui en ont fait la demande selon les prescrits de la loi et dont les dossiers sont en souffrance dans les différentes directions du personnel des ministères. Même si cela va avoir des incidences sur l’efficacité administrative et la didactique des cours dans les structures formelles d’éducation, toutefois, ce mécanisme entraînera l’intégration des jeunes diplômés dans l’administration. Et, pourquoi pas? de couper certains privilèges de grands commis de l’État comme le président du Parlement haïtien Joseph LAMBERT en a annoncé la couleur dans un fameux communiqué daté du 25 juillet 2018. Faut-il bien se souvenir que le rôle de l’État en tant que symbole de puissance publique et ayant un pouvoir régalien, c’est la recherche de l’équité.

Des stratégies pro-pauvres à cibler.

De surcroît,toujours dans la démarche de réduction de la pauvreté, les pouvoirs publics peuvent cibler, à partir d’une cartographie, des stratégies pro-pauvres aux fins d’une allocation aux familles nécessiteuses vivant dans des poches de pauvreté par une discrimination positive. Et d’augmenter le pouvoir d’achat, par un ajustement salarial, de ceux évoluant dans le formel et le non formel et dont le revenu mensuel n’arrive pas à subvenir à leurs besoins. Ne peut-on- pas parler de chômage déguisé ou sous-emploi pour cette catégorie?

Ainsi, je me réfère au prime abord à la Caisse d’assistance sociale du ministère haïtien des Affaires sociales et au soutien des bailleurs de fonds comme la Banque mondiale (BM) et la BID en termes de mécanisme de financement des politiques publiques y relatives. Dans ce registre, nous pouvons nous inspirer du modèle brésilien bolsa familia ou du modèle mexicain Opportunidades et, pourquoi pas? celui du Welfare des USA ou du droit de sécurité sociale du Canada.

Ceci devra s’inscrire désormais en ligne droite des efforts de l’État pour une croissance pro-pauvre en dépit de la persistance d’une politique néolibérale pratiquée par nombre de gouvernements qui se sont succédé au pouvoir en Haïti. Pour ainsi dire, une croissance qui va dans le sens des plus démunis.

Des économistes soutiennent qu’il peut y avoir de la croissance économique dans un pays avec le pullulement des banques, des chaînes de supermarché, de grandes compagnies de téléphonie, l’augmentation des recettes de l’État et de la circulation de monnaie. Et pourtant, les pauvres vivant dans des cours des miracles s’enfoncent dans leur misère. Faute d’une économie sociale de marché ou d’un modèle économique réaliste. C’est le cas d’Haïti.

Aussi cette stratégie ne peut-on pas l’inscrire dans une démarche de politique de rétention pour freiner l’hémorragie de la fuite des cerveaux, notamment vers l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord? Alors que c’est un fort coût d’opportunité pour le pays qui a besoin de tant de compétences pour son niveau de modernité et de progrès social dans la lignée de la reconstruction du pays, discours véhiculé depuis le séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Hormis le transfert de la Diaspora comme valeur ajoutée pour renflouer aléatoirement le Produit National Brut (PNB) dans le cadre de l’analyse coût-bénéfice (ACB).

Bonne gouvernance : moins de concussions, moins de malversations

La question de corruption qui décrédibilise les institutions haïtiennes donne au pays une mauvaise presse au niveau de l’étranger. Ce qui fait monter le thermomètre de la Transparency International avec ses fameux indices de corruption. Quand il y aura de la bonne gouvernance, dont la marque de fabrique est le respect des normes, la corruption va diminuer dans le pays.La corruption est pensée, « Dans l’éthique et corruption dans l’éducation de Jacques HALLAK et Muriel POISSON de l’IIPE/UNESCO », comme l’utilisation systématique des charges publiques pour un usage personnel qui se traduit par une disponibilité moindre des biens et services publics ».

Tout en donnant raison au Dr Charles TARDIEU, l’ex-ministre de l’Éducation (1990) en Haïti, c’est comme si on a l’impression que le système éducatif haïtien possède un curriculum caché pour déverser des corrompus, des égoïstes, des gens sulfureux, des acculturés et évidemment des chômeurs. Parce que nous avons toujours eu une école de compétition de type bovaryste marquée par une culture de miroir et de tricherie pour répéter Roger GAILLARD, mon professeur à l’École normale supérieure, de regrettée mémoire.

Le retour au petit manuel de civisme

Le diagnostic est très accablant eu égard à la déliquescence de cette société.

Toutefois, il faut revisiter les curricula officiels en revenant avec le petit livre d’Instruction civique morale et religieuses que l’on utilisait autrefois dans les écoles en Haïti. Ce que nous appelons aujourd’hui l’éducation à la citoyenneté avec une bonne dose d’éthique pour modeler le comportement de l’apprenant comme rentabilité de l’éducation pour qu’il devienne plus tard solution aux problèmes de la société et non l’inverse. Et qu’il pratique une morale moralisante si on me permet ce pléonasme. En clair, quand il accèdera à des postes de responsabilité, il ne transforme pas son administration en caverne d’Ali Baba où les gens s’impliquent à longueur de journée dans des opérations marginales et des trafics d’influence, voire une forme de brassage comme l’on dit tantôt dans la sociologie haïtienne.

Des cours d’esprit d’entreprise conduisant à l’autoemploi.

On peut ajouter au cours de civisme en classe, comme contenu d’apprentissage à leur formation, des modules de PME, de gestion et d’entrepreneuriat pour les finissants du secondaire, des centres professionnels et universitaires. Les diplômés vont avoir deux opportunités. Ou bien ils sont salariés ou bien ils sont patrons. Grâce à la méthode de l’emploi ou l’esprit d’entreprise qui n’est autre que la limite de l’approche main-d’œuvre comme l’une des méthodes de la planification de l’éducation, ils peuvent s’adapter au marché du travail ou créer leurs propres microentreprises, génératrices d’emplois et de croissance. Quitte à ce que l’État, de son côté, favorise la microfinance comme au Bangladesh. Aussi doit-il freiner le marché des articles usagés (pèpè) et la contrebande, manque à gagner pour le fisc. Bref, une véritable politique de protectionnisme aux fins de rééquilibrage de la balance commerciale (import-export) et de la balance de paiement (contrôle des devises).

J’avais même demandé aux étudiants de différentes filières de monter des projets et de se mettre en collégial pour se partager le marché local en offrant des produits standard comme l’habillement, le matériel didactique, la pêche, le cosmétique, le poulailler, etc.

Toujours est-il qu’il faut rechercher le rapprochement école-entreprise en impliquant les chefs d’entreprise lors de l’élaboration des modules aux fins d’une meilleure adéquation entre l’offre de formation et la demande du marché de travail. Ceci va également modeler la pensée des outputs du secteur et permettre du même coup une mobilité intergénérationnelle, voire sortir de l’ornière de la pauvreté. En regard des horizons divers qui s’ouvrent devant eux en termes de création de richesses et de perspectives d’avenir.

Une bonne dose d’éthique professionnelle et d’éthique chrétienne

Il faut vulgariser les finalités humaines de l’éducation en Haïti en termes d’inculcation de valeurs sociales avec une bonne dose d’éthique. Ces finalités comportent les grandes valeurs des temps modernes, savoir : l’amour de la Patrie, la fierté du drapeau, le savoir-vivre ensemble, l’estime de soi ou compétences comportementales, la socialisation, la conscience citoyenne, la solidarité, le sens du partage, la responsabilité, l’imputabilité, le respect des deniers publics et des biens d’autrui, le respect de l’environnement, le respect de la Constitution et des lois de la République. Et j’ajoute les valeurs chrétiennes dont l’enseignement des Saintes Ecritures dans les principales écoles du pays comme font les écoles congréganistes et les écoles de mission protestante. Voir quelques écoles laïques ou publiques où l’on intègre dans la formation quelques cours de religion et de savoir-vivre.

Peu de bénéfice social

Convient-il de mentionner que le bénéfice social est très faible en Haïti si nous tenons compte du comportement de nos compatriotes qui sont au timon des affaires de l’État et de la représentation critique des pouvoirs publics en Haïti faite par les jeunes. Car nous avons une anthropologie teintée de méfiance, de laxisme et de mysticisme nous empêchant d’arriver à la stabilité politique et par ricochet à la réduction de la pauvreté. C’est ce qui explique en grande partie le marasme dans lequel s’enlise encore le pays.

Les gens sortaient major de leur promotion avec des connaissances encyclopédiques, pour utiliser une expression militaire. Ils ont réussi bon gré mal gré pour l’école et pour eux-mêmes en termes de bénéfice individuel. Mais non pour l’avancement de la société en termes de rentabilité par rapport à son comportement dans la vie sociale, politique et économique. Certes,le fossé devient de plus en plus grand dans la société. Ils ont amassé beaucoup d’or, comme métaphore,qui ont des représentations en de grands comptes en banque, en de belles maisons et même de grandes fonctions dans l’État, considérés comme des biens temporels.

Et les Saintes Écritures nous enseignent que servirait-il à un homme ou une femme de posséder toutes les richesses de la terre et de gagner tout le monde, s’il ou elle perdait son âme? L’âme s’apparente ici à la conscience. Un évêque haïtien définira plus tard la conscience comme la présence de Dieu dans le cœur de l’homme. Et pour renchérir, la justice élève une nation, mais la corruption fait la honte des peuples ainsi que de leur gouvernement.

Et en dépit de cette « réussite », il y a une peur bleue de l’insécurité comme phénomène social en raison du pullulement des bidonvilles, corollaire de l’exode rural et de la pauvreté abjecte dans les grandes villes. Où des gens vivent dans des conditions infrahumaines pour ainsi dire dans la promiscuité et dans le cloaque. Aussi de jeunes diplômés végètent-ils dans la précarité et le chômage. Force est de constater que, dans certains endroits, il y a une crise de modèle scolaire.

L’école n’est plus perçue comme une promotion sociale.

Dans la sociologie de l’éducation en Haïti, les élèves qui sont dans les classes humanitaires ne perçoivent plus l’école comme une bonne chose, voire une promotion sociale. En regardant des aînés qui évoluent dans un temps symbolique où ils passent toute la journée à jouer au bésigue, au domino, au poker et au football. Et les jeunes filles vivant d’expédients dans les quartiers populeux et populaires s’adonnent aux commérages et à la prostitution.

Ces catégories-là vivant dans l’oisiveté deviennent souventes fois des proies faciles pour les malfrats qui les enrégimentent dans des gangs armés et qui les contraignent à la drogue et à l’alcool comme, éléments addictifs pour semer le deuil et la désolation dans les familles par des cas de kidnapping et d’assassinat crapuleux que nous avions récemment connus dans le pays. Il faut dire en passant qu’avec l’accession de M. Jovenel MOISE à la magistrature suprême de l’État, ce fait social a complètement diminué, toutes proportions gardées.

Faut-il bien se souvenir que, dans toutes sociétés humaines, il y a toujours des déviants et des criminels nés qui sont hantés par la nécrologie à donner la mort. Il faut qu’il y ait des institutions fortes comme la Police et la Justice pour les traquer et les mettre hors d’état de nuire. Par contre, le système de sécurité ne doit pas être lacunaire sous aucun prétexte. Et l’administration judiciaire ne doit s’adonner ni aux surenchères ni à la marchandisation voire même à l’instrumentalisation in limine litis au Temple de Thémis.

Ce nouveau paradigme qui sous-tend la revisitation des programmes scolaires appelle les autorités étatiques, comme l’Exécutif et le Législatif, à travailler en synergie d’actions à partir de véritables politiques publiques pour résorber le chômage des diplômés et réduire la pauvreté des familles. Tout ceci va nous permettre sans nul doute d’arriver enfin à une croissance inclusive et à la stabilité politique tant souhaitées par les groupes défavorisés longtemps croupis dans la plus déshumanisante misère.

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