Dr Jean Hénold Buteau
Depuis déjà quelques mois nous assistons à une véritable levée de bouclier contre les dilapidateurs du fonds PetroCaribe. C’est peut-être la première fois de toute l’histoire d’Haïti que nous vivons un soulèvement qui ne serait pas politiquement motivé de façon directe. Peut-être serait-il plus sage de dire de toute notre histoire avec Haïti et peut-être ne devrait-on pas minimiser les implications politiques de ce nouveau phénomène ?
Ceci ne devrait nullement nous étonner, car l’enjeu est vraiment de taille. En premier lieu, il est difficile de se représenter mentalement une pareille somme et elle ne peut l’être qu’à travers les œuvres qu’elle nous aurait permis d’accomplir. De plus, les projets exhibés presque avec fierté pour certains sont encore plus insignifiants que les explications fournies par les ordonnateurs et ils constituent déjà un legs affreusement insupportable pour nous-mêmes et pour les générations futures.
Personne jusqu’ici n’a osé contester les manifestations, leur justification ou leur déroulement. Il y eut bien sûr les quelques rares gesticulations de l’un ou l’autre des thuriféraires du pouvoir ou du régime (« Le monde est une cochonnerie en l’an 510 et aussi en 2000, disait le texte de tango Cambalache. Ce n’est donc pas étonnant que l’on en trouve encore en 2018. Ces manifestations planifiées, organisées et orchestrées par des groupes de jeunes et surtout de jeunes femmes, paraissent acquérir de plus en plus de capacité de convocation, affichent une plus grande pénétration verticale ainsi qu’une évidente extension horizontale. Ce désir de voir la vertu gouverner nos mœurs et pratiques politiques provient des deux majorités démographiques de notre population, les jeunes et les femmes, qui sont aussi les deux catégories les moins représentées dans les hautes sphères de décision de l‘État et surtout les plus durement frappées par la crise sociale permanente que connaît notre pays.
Tout cela ne serait ni anormal ni surprenant et ne mériterait pas non plus les tracasseries d’un texte. Sauf que de plus en plus de voix apparemment « neutres » sembleraient s’élever, non pas directement contre, mais plutôt dans le but de mieux orienter ou mieux « directionner » (souffrez de ce néologisme) le mouvement.
Le philosophe danois Søren Kierkegaard, cité par Miguel de Unamuno, dans le prologue de son roman philosophique « San Manuel Bueno, Mártir » disait:
« Cela aurait été la plus grande farce du monde si celui qui aurait exposé la vérité la plus profonde ne serait pas celui qui rêve mais plutôt celui qui doute. Et il n’est pas insensé de dire que personne ne peut mieux exprimer la vérité positive que celui qui doute. »
À la lecture de cette citation, il est aisé de comprendre que je ne saurais prétendre faire l’économie du doute. La production philosophique, scientifique ou artistique a toujours été le fruit d’un doute. La pensée humaine, en général exprime le doute. Cependant, comme Kierkegaard l’a insinué, je veux parler du doute de l’inquiétude, celui de la quête incessante et inlassable de vérité. Ce doute qui envahit et enflamme les jeunes de PetroChallenge. Cependant, il est aussi de ceux-là qui se servent du doute, sèment le doute ou manipulent le doute. Leur dessein n’est pas nécessairement malsain ni malhonnête. Il peut simplement refléter une « forme de diletantisme », c’est-à-dire l’utilisation « de trucs logiques pour sembler dans le vrai, qui faussent délibérément les faits pour apparaître comme les vainqueurs, et qui pour s’enivrer de la victoire d’un instant, d’insincérité et de précipitation ».
Dans bien des cas, douter est noble : cependant dans beaucoup d’autres, semer le doute est ignoble. Le premier argument de ce doute, à vocation paralysante, est celui de réclamer l’inclusion de tous les suspects et de les citer nommément comme on le fait pour ceux des pouvoirs Tèt Kale. Cela aurait été certainement juste et personne ne saurait contester une telle démarche. Malheureusement l’histoire ne choisit ni ses victimes ni ses protagonistes. Louis XVI ne fut certainement pas plus roi et n’incarnait pas plus la royauté que ses ancêtres. Ce fut cependant lui qui se retrouva sur le chemin de l’histoire et lui aussi qui dut prendre celui de la guillotine. Même si toutes les statues de ses prédécesseurs furent déboulonnées des places royales de Paris. En ce qui concerne les autres prédateurs, je me contenterai de dire, comme les anglo-saxons, « follow the money (suivez l’argent) » et les autres têtes de la dilapidation tomberont elles aussi une à une.
La seconde ligne de doute est celle qui consiste à invoquer la présumée innocence. On le sait et on ne pourrait pas non plus le nier. Encore une fois nous devons rappeler que les responsables publics ne sont pas passibles devant la justice uniquement pour les crimes, les délits ou les fautes. Ils le sont également pour les irrégularités. Les noms qui sont cités ne sont pas ceux de paisibles personnalités ou de citoyens ordinaires sur lesquels pèserait un quelconque soupçon pour des crimes, délits ou fautes commises dans la sphère privée. Il s’agit de personnages publics, responsables de la gestion de fonds publics ou bien ayant eu accès à ces fonds, qui n’ont pas été, de toute évidence, utilisés à bon escient. La nation demande des comptes.
La troisième opération de créer le doute est sans conteste la plus ignoble de toutes. Il s’agit de cette odieuse mais,heureusement stérile campagne de décrédibilisation, menée sur les réseaux sociaux contre les jeunes qui ont dynamisé cet effort et cette quête de justice. Elle traduit l’angoisse et le désespoir de ceux qui sont concernés par cet immense crime. Je ne m’attarderai sur cette misérable démarche que pour dire aux compagnons de « PetroCaribe Challenge » et de « Kot Kòb PetroCaribe a » de ne point se laisser distraire par ces spasmes.
Toute cette fébrilité, au fait, ne sert qu’à rendre compte de l’énorme vitalité que le mouvement « Kot kòb PetroCaribe a » a acquise, tant de façon autonome qu’au sein même de la population. Les prédateurs ont déjà utilisé presque tout leur arsenal. Après les tentatives de silence ou celles de détourner l’attention, la toute dernière, celle de la pitrerie, s’est brutalement retournée contre son auteur. Il a dû avaler sa morgue et son arrogance, et sa piteuse lettre d’excuse n’a convaincu personne, encore moins ses destinataires.
Ce mouvement trouvera aussi sur son chemin certaines voix de la presse et des élites politiques (sénateurs, ex-ministres, etc) pour invoquer le « sens des responsabilités », pour exhorter les uns et les autres à faire confiance aux institutions, à laisser celles-ci « faire leur travail ». Et ils appelleront cela « être raisonnable ». Quoi de plus déraisonnable que de laisser uniquement à ces responsables qui avaient assisté passivement à la dilapidation du fonds du programme PetroCaribe alors qu’il était de leur ressort de veiller à leur bonne utilisation, le soin de rendre justice au peuple? Quoi de plus révoltant que d’entendre des élus proches du pouvoir se vanter d’avoir fait acheminer le rapport sénatorial à la Cour des comptes dans le but de s’assurer que justice soit rendue alors qu’ils avaient si longtemps et volontairement « laisser faire ». Le citoyen a le droit et même le devoir de douter de ces institutions et de se rebeller contre elles.
Même si cet immense effort, cette merveilleuse énergie devait rester lettre morte (ne vous méprenez pas, Mesdames et Messieurs les dilapidateurs, ce ne sera pas le cas), une grande partie de la jeunesse et, avec elle le peuple (ceux sur qui ou contre qui s’exerce le pouvoir), auront démontré qu’ils ont abandonné la passivité et l’aboulie avec lesquelles ils s’étaient laissés mener à l’abattoir par les responsables politiques. Ou mieux encore, cette apparente apathie n’était point l’expression d’un incivisme, mais plutôt celle d’une défiance face au projet politique des élites décadentes.
Il faudra désormais se référer à une rhétorique et une pratique politiques d’avant et d’après « l’Affaire PetroCaribe ». Comme la révolution de 1789 qui avait inauguré une époque nouvelle, celle dite contemporaine, il faudra probablement accepter cet éveil des consciences que marque le mouvement « PetroCaribe Challenge », avec ses imperfections et même avec ses excès, pourvu qu’il mène à cette quête de vertus, de toutes les vertus, et surtout les plus républicaines de toutes le respect des biens publics la transparence dans la gestion des fonds publics et la culture de la reddition des comptes pour mieux conduire les affaires dans la cité, celles de notre Haïti.
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