« L’absence de développement justifie l’humanitaire », Fred E. DENIS, MS Développement International.
Lors de son discours à l’occasion de la 73e Assemblée générale des Nations unies le 27 septembre dernier, le président d’Haïti, face au déclin de l’aide externe, lance un appel pressant à la communauté humanitaire pour une solidarité active avec le peuple haïtien. Monsieur Moïse recommande une synergie entre l’État haïtien et les partenaires techniques et financiers internationaux, les acteurs du développement, pour construire l’avenir d’Haïti.
Resurgissant, la réalité force le président à adapter le ton. Dans la formulation de sa nouvelle quête, Il devient pragmatique, rasséréné et assagi. Assistons-nous à une redéfinition des relations de l’État haïtien avec la communauté des bailleurs ? Les événements de juillet ont-ils produit de l’effet ? Entre un Jovenel Moïse d'avant-émeute, fringant, fier, dédaigneux, exigeant le cheminement de l’aide par le biais des autorités du pays qui se chargeraient de son ordonnancement; ou qui annonçait péremptoirement, une gestion de l’aide suivant les procédures établies par le gouvernement d’Haïti; et le Jovenel Moise post émeute, affaibli et conciliant, appelant à la poursuite de la solidarité avec le peuple d’Haïti -- la différence est marquante.
L'aide au développement est un acte VOLONTAIRE d’un partenaire développé dont l’objet est de combler le manque de développement d’un autre en situation difficile. Loin d’être un devoir, l’aide implique l’existence d’un donateur et d’un bénéficiaire. Le mécanisme aboutit lorsque le donateur procure et que le bénéficiaire reçoit. Les deux sont astreints aux prescrits de l’efficacité de l’aide. Le donateur est assujetti aux exigences de l’alignement et le bénéficiaire à celles de l’efficacité de l’action publique.
Les pourvoyeurs de l’aide externe conditionnent leur appui aux exigences de saine gestion financière, de bonne gouvernance des fonds et de reddition de comptes. En effet, les organisations du Nord procèdent à des financements programmatiques et influencent le processus depuis l’identification, la planification et la mise en œuvre des programmes. Elles imposent des conditions sur la gouvernance, la gestion des fonds, les modalités de financement, l’évaluation et surtout la recevabilité.
Les autorités haïtiennes n’ont pas la tradition de rendre des comptes. Les rapports sont souvent défaillants et les enquêtes bâclées. Les organisations du Nord questionnent toujours la capacité des structures étatiques, étant donné l’insuffisance structurelle, la prévalence de la corruption et la gouvernance douteuse. L’administration haïtienne pourra-t-elle surmonter le népotisme et faire appel aux compétences et ressources humaines idoines du pays? Le coordonnateur général de l’Office de management et des ressources humaines (OMRH) révèle que l’administration publique fait face à une rareté criante de ressources qualifiées. « Il y a moins de 5% de cadres de la fonction publique possédant une licence », dixit Josué Pierre-Louis. L’État renforcera-t-il à temps sa capacité pour répondre aux exigences d’alignement de l’aide comme souhaité par le président?
L’harmonisation et l’alignement de l’aide sont des engagements pris par la communauté humanitaire. À l’exposé des résolutions, page 3, point 3, de la ‘’ Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement et programme d’action d’ACCRA’’ 2005 /2008, il est stipulé : « Alignement de l’aide sur les priorités, systèmes et procédures des pays partenaires et soutien au renforcement de leurs capacités ».‘’ Les donneurs veulent faire reposer l’ensemble de leur soutien sur les stratégies nationales de développement, les institutions et les procédures des pays partenaires’’, lit-on dans le document. Pour que l’aide soit efficace, les exigences programmatiques des donateurs seraient alignées sur les priorités nationales solidement amarrées à des stratégies clairement définies. Les vœux pieux présentés par le gouvernement comme axes prioritaires peuvent toujours servir de base pour l’élaboration de politiques publiques fortes qui représenteront l’armature d’une stratégie intégrée de développement national.
Je conseille à l’État de mon pays de mettre en place des politiques publiques saines, vigoureuses et robustes. Des politiques reflétant la réalité nationale et qui tiennent compte de la nécessité d’harmonisation avec les exigences internationales. Elles auront la vertu de renseigner les citoyens et les partenaires internationaux sur la vision et la stratégie ciblées pour atteindre les objectifs développementaux. Elles permettront aussi de juger sur la qualité de la vision et la pertinence de la stratégie. Les institutions internationales disposent de la cartographie de nos besoins et de nos ressources. Elles planifient leurs programmes en conséquence et embauchent les compétences dans les champs divers et variés de l’humanitaire et du développement. Dans la concurrence pour les ressources humaines, l’État en sort affaibli et recourt à l’amateurisme et à l’improvisation -- vestiges du passé. Il peut donc exister un rapport de cause à effet entre l’implication des ONG du Nord, la gestion de l’aide, l’incapacité de l’État à se renforcer, et le piège dans ce cercle perpétuel du sous-développement.
En Haïti, la déliquescence progressive des institutions de l’État non seulement annihile les capacités de l’Etat à fournir des services aux citoyens, mais surtout transforme les institutions en des instruments au service des groupes les plus violents de la société. La corruption ou les cas de gaspillage de fonds publics sont omniprésents. Multiforme et mode opératoire, la corruption infiltre tous les secteurs d’activité, y compris les affaires, le commerce, la santé, l’éducation, la diplomatie et la politique. Le budget de la République devient juste un mécanisme de partage du butin où les officiels et autorités s’accordent, avec désinvolture, de grands privilèges. Les institutions financières, comme l’ONA, regorgent de transactions au détriment des bénéficiaires légitimes : un transfert inconditionnel des ressources des plus vulnérables de la société vers les plus nantis, au vu et au su d’un exécutif prisonnier du Parlement et de groupes d’hommes d’affaires privilégiés du système. Un État en déclin et en pleine déliquescence. En dépit des rapports accablants faisant état du niveau de corruption dans le fonctionnement des appareils de l’État, les institutions de contrôle comme l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSCCA) assistent, impuissantes, aux dérives et concussions administratives.
Les donateurs affirment que « la corruption et l’absence de transparence, qui hypothèquent l’adhésion de la population, représentent un obstacle à la mobilisation et à l'affectation efficaces des ressources et détournent des ressources d'activités essentielles pour faire reculer la pauvreté et instaurer un développement économique durable. Là où elle existe, la corruption empêche les donneurs de s’appuyer sur les systèmes des pays partenaires ». Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement et programme d’action d’ACCRA’’ 2005 /2008.
Les institutions de l’État, jusqu’à présent, demeurent incapables d’instruire, de façon impartiale, l’affaire PetroCaribe. Des milliards de dollars de ce fonds se sont volatilisés sans aucun projet d’envergure justifiant leur utilisation. Des rapports du Sénat de la République initiant un début d’analyse de l’utilisation des fonds révèlent des anomalies majeures dans la mise en œuvre des projets retenus. L’État haïtien doit mettre en œuvre un ensemble de principes, de mesures et de règles qui permettront de renforcer son système juridique et réglementaire de lutte contre la corruption. Dans la mesure où les partenaires internationaux n’engageront pas l’argent de leurs contribuables sans des signaux fermes de lutte contre la corruption et sans une bonne garantie de transparence et de respect des normes, l’État devra privilégier un modèle de cogestion ou de responsabilité partagée. La carence de ressources compétentes réapparaît.
L’aide à Haïti a chuté de façon significative. En mai 2017, l’Agence américaine de Développement, le plus important partenaire humanitaire d’Haïti, avait envisagé une baisse de 18% du support à la République. Les acteurs internationaux, les institutions financières internationales, les agences de développement procèdent avec prudence. Le gouvernement antérieur s’est constamment plaint du manque d’appui au budget. La communauté internationale semble avoir d’autres priorités. À moins d’un changement majeur ou un concours de circonstance positive, ce qui parait hypothétique, l’appel à l’aide de Jovenel Moïse risque d’être ignoré. Selon la communauté humanitaire, « la corruption empêche les donneurs de s’appuyer sur les systèmes des pays partenaires ».En attendant, les choix publics devront consister au renforcement progressif de la capacité des structures étatiques, d’envoyer des signaux clairs de lutte contre la corruption et de mettre fin à la gouvernance douteuse.
Fred E. DENIS, Maître Es Sciences Administration Développement International et Affaires Humanitaires
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