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Opinions

À l’école de l’histoire

JA
Jean Abner Charles Professeur d’Histoire Moderne et Contemporaine

October 18, 2018 · Lecture : 6 min

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« Les peuples qui ne réfléchissent pas sur leur passé sont condamnés à le revivre. » Cette opinion du philosophe américain Georges Santayana a été reprise plus récemment par Winston Churchill quand il affirmait qu’« un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre».

Certes, à la différence des faits sociaux qui présentent un caractère répétitif, les faits historiques sont uniques et ne se répètent jamais, si l’on tient compte, par exemple, des acteurs et de la chronologie. Cependant, pour répéter Hélène Miard-Delacroix, « à défaut de répétition à l’identique, on peut repérer des analogies, au moins dans les traits saillants».

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Ainsi, en est-il de l’histoire du monde en général et notamment celle d’Haïti. Il importe de se mettre à cette école afin d’éviter le renouvellement des erreurs d’hier, faisant éventuellement obstacle à la stabilité dans les sociétés par les soubresauts politiques et sociaux que les erreurs répétées sont susceptibles de reproduire. À moins de se faire prendre pour des comédiens par qui abonderait dans la logique de Karl Marx, selon laquelle « l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce».

Les XXe et XXIe siècles historiques sont en quelque sorte révélateurs. Les deux sont marqués, au premier quart, par une crise économique et financière majeure: la grande dépression de 1929 et la grande récession de 2008. La première crise résultant du krach de la bourse de New York du jeudi 24 au mardi 29 octobre 1929, la seconde consécutive au krach de l’automne 2008, suite à la crise des subprimes aux États-Unis d’Amérique.

Au-delà des différences entre les deux qu’il y a lieu de relever, particulièrement au niveau des solutions de sortie de crise, des facteurs communs sont à l’origine du déclenchement de l’un et l’autre évènement. De nombreux critiques, dont l’économiste et historien français, Nicolas Baverez, n’ont pas hésité, dans une démarche comparative, à abonder dans ce sens. Il s’agit, présentent-ils, de la spéculation comme source première du problème, de l’octroi du crédit facile et à un taux d’intérêt très bas. Ce qui provoqua, dans l’immédiat, une forte croissance de l’économie américaine, mais qui ne tarda pas à chuter, car ne s’appuyant pas sur du solide.

Il s’en est suivi l’endettement des ménages américains pris au piège de la consommation de masse. Leur incapacité à rembourser leur dette affecte d’abord les institutions financières puis, comme une spirale, rejaillit sur les entreprises de production de biens et de services et finit la course dans toutes les sphères de la société américaine avec toutes les conséquences que l’on connaît. Non seulement aux États-Unis d’Amérique, mais également partout ailleurs puisque, dans le deux cas, la situation s’est propagée à travers le monde, de l’Amérique vers l’Europe et suivants.

Ainsi, la grande récession de 2008 n’aurait-elle pas pu être évitée si les leçons de la grande dépression de 1929 avaient été bien apprises et appliquées ? Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, dans les mêmes circonstances, il convenait peut-être aux acteurs économiques d’agir sur les facteurs de déclenchement de la crise en 1929 et prévenir (ce qui vaut mieux que guérir) les manifestations de 2008 en termes de dysfonctionnement au niveau de l’économie mondiale.

Il en va à peu près de même dans notre histoire nationale. Nous avons la fâcheuse tendance à oublier. Autrement, la date du 17 octobre devrait interpeller la conscience citoyenne haïtienne comme un devoir de mémoire envers le principal père fondateur de la nation, notre Jean-Jacques Dessalines. Sauf ignorance des faits tels qu’ils ont été analysés ou volonté manifeste de réédition d’un parricide honteux, au nom d’un intérêt à déterminer.

Celui-là même qui a conduit l’armée indigène à la victoire sur celle de Bonaparte en Haïti (alors appelée Saint-Domingue), donnant ainsi naissance au second État en Amérique après les États-Unis. Il périt assassiné le 17 octobre 1806 de la main même de ceux pour qui il a combattu, du haut de son génie. Les causes de cette infamie ont été établies depuis.

Parce qu’il avait exigé la répartition équitable des richesses du pays entre tous les secteurs de la société de l’époque, les fils et filles d’une même patrie, et qu’une minorité de privilégiés était déterminée à tout accaparer, Dessalines devint l’ennemi public numéro un qu’il fallait abattre à tout prix. Jacques 1er s’est dressé comme un obstacle à l’ambition d’accaparement exclusif de l’aristocratie des mulâtres des terres ayant appartenu aux colons de Saint-Domingue, sous prétexte qu’ils étaient leurs descendants. Pour cette raison essentiellement, il fallait le faire disparaître.

Il restait à mettre à exécution le projet macabre, mais en obtenant l’adhésion de l’opinion, voire la participation d’autres secteurs. Lesquels ont été dûment manipulés et embrigadés. Dessalines s’est vu affublé de toutes les épithètes odieuses et, après énumération dans le document intitulé « Résistance à l’oppression » que les principaux auteurs de cet assassinat, Pétion et Gérin, ont présenté à la nation, ils décrètent, tel un justicier implacable: « tant de crimes, tant de forfaits, tant de vexations ne peuvent rester plus longtemps impunis. » Sans oublier, pour couronner leur entreprise de ralliement, de lancer des promesses tous azimuts: « soldats, vous serez payés et habillés; cultivateurs, vous serez protégés; propriétaires, vous serez maintenus dans la possession de vos biens… ».

L’empereur lâchement assassiné, tout l’idéal dessalinien est parti en fumée par la même occasion, l’idéal dessalinien axé notamment autour de la souveraineté nationale et la justice sociale. Car en 1826, deux décennies plus tard, le président Jean-Pierre Boyer avait transigé avec l’ancienne métropole sur la question de notre souveraineté en acceptant de verser à la France la colossale somme de cent cinquante millions de francs en retour de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti. Ce qui, bien évidemment, le conduisit pratiquement à rétablir l’esclavage dans les milieux ruraux.

L’assassinat du 17 octobre 1806 est donc un crime de lèse-nation, un acte anti-peuple et anti-progrès. Il faut avoir été atteint d’une grande infirmité mentale et politique pour avoir accepté de participer à la barbarie du 17 octobre, pour avoir accepté de tremper les mains dans le sang de Jean-Jacques Dessalines.

Nous en payons aujourd’hui encore les conséquences. Plus de deux siècles plus tard, en effet, voilà où nous en sommes, incapables de faire le moindre compromis politique en vue de l’avancement du pays. Nous n’avons pas réussi à élaborer un projet de société global, comme celui de Dessalines, au bénéfice des différents secteurs de la société haïtienne. Favorisant alors le développement socioéconomique du pays. Nous prêtons ainsi généreusement le flanc aux critiques justifiées des détracteurs d’Haïti.

En cette année 2018, alors qu’un mouvement citoyen prétend exiger la reddition des comptes autour des fonds PetroCaribe, voilà qui est légitime. Mais il va à contre-courant de l’histoire de profiter de cette date hautement symbolique pour provoquer dans le pays le « goudougoudou politique » dont parle le leader du parti Pitit Desalin. Le parti qui porte le nom de l’empereur, et aucun autre d’ailleurs, ne devrait verser dans cette ironie du sort, profanant ainsi le symbolisme du 17 octobre.

Le temps se prête plutôt à la réflexion, à la recherche constante d’une certaine cohésion sociale, digne de nos héros de l’indépendance, en vue de prendre en main notre destin. Car « dans tout évènement, même celui qui nous parait, dans un premier temps, le plus terrifiant, le plus catastrophique, il y a le possible d’un germe de changement ou de renaissance… ». Telle est l’une des précieuses leçons que l’histoire nous enseigne et qui nous évitera, si nous la mettons en pratique, les horreurs de la violence et de l’effusion de sang.

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