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Opinions

De l’instabilité politique en Haïti, regard d’un député

LN
Le Nouvelliste

February 19, 2019 · Lecture : 4 min

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De 1986 à nos jours, nous avons vu défiler une quinzaine de chefs d’Etat, vingt-deux (22) Premiers ministres et une volée de cabinets ministériels. N’est-ce pas curieux qu’aucun de ces « sauveurs » n’ait trouvé l’astuce pour soulager la misère de sept millions de nos compatriotes affamés ?

La lutte féroce qui se livre aujourd’hui sur la scène politique n’a malheureusement rien de politique. Cet état de fait me donne presqu’envie de crier : « Peuple, cette bataille n’est pas encore la vôtre ! » car qu’elle qu’en soit l’issue, elle n’apportera ni stabilité politique, ni prospérité économique. L’enjeu n’est d’ailleurs ni la défense de la production nationale ni l’amélioration des conditions de vie des masses populaires, déboussolées au point de confondre ses alliés naturels et ses ennemis séculaires. Cette bataille est totalement dépourvue de contenu idéologique contrairement à celle d’avant 1946, période dominée par de grands courants de pensée à savoir le nationalisme, le libéralisme, le marxisme, et enfin le noirisme qui finira par l’emporter. Je constate qu’à la faveur du vide idéologique actuel, les acquis de 1946 et 1987 sont gravement menacés. Nous entendons les bouches les plus folles nous encourager vers d’autres voies. Existe-t-il une « voie » capable d’aider un peuple à s’élever autre que celle du droit et du strict respect des lois de la République ? Qu’est-ce qu’une assemblée constituante permettrait de faire et qu’une révision constitutionnelle en profondeur ne permettrait pas ? Pourquoi se lancer dans une aventure à une époque où les repères idéologiques sont invisibles ?

Osons dire la vérité au peuple ! Aujourd’hui on se bat pour le contrôle des maigres ressources d’un état exsangue et en faillite. Contrairement à la fin des années 1980, le plus grand risque actuellement n’est pas un retour à la dictature. Dans un pays où l’Etat est perçu comme une grosse vache laitière intarissable où seuls les « élus » (au sens biblique du terme) ont droit à satisfaire leur appétit pantagruélique, le vrai danger qui nous guette est de glisser davantage vers une ploutocratie, une sorte de capture de l’Etat au profit d’une élite, entrepreneurs politiques ou oligarques mafieux. Les premiers sont membres de la classe dite politique (parlementaires, ministres etc.). Ils utilisent les couloirs politiques et leurs influences pour piller l’Etat. Les seconds, pires encore parce que plus coûteux à notre économie, appartiennent à cette oligarchie crado-compradore improductive et parasitaire. C’est cette dernière caractéristique de notre élite économique qui est à mon sens la plus nocive pour notre pays. Elle ne cherche pas de partenaire avec qui traiter d’égal à égal en se partageant un juste bénéfice honnêtement acquis. Elle vit de l’exploitation de son réseau d’« amis ». De la même manière qu’elle a détruit l’économie paysanne par des rapports inéquitables (commerce du café par exemple), aujourd’hui comme une sangsue, elle suce l’Etat. Elle est prête à tout pour contrôler l’économie nationale, pour assujettir l’Etat. Il n’y a rien de plus destructeur pour notre pays que la collusion, la complicité de l’oligarchie mafieuse et de ces entrepreneurs politiques qui ont avili notre Parlement et pillé nos ministères. Un nouveau système réclame-t-on ? Pourquoi pas ? Mais avec quels hommes puisque le mal est en nous ?

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Depuis 2004, Jovenel MOÏSE est le premier Président à diriger le pays sans armée et sans la présence d’une force étrangère. Cela constitue un test, à la fois pour nous Haïtiens et aussi pour la communauté internationale, sur notre capacité à diriger ce qu’est devenue Haïti. Ce que nous constatons aujourd’hui n’est pas seulement la faiblesse d’un chef d’Etat ni des institutions républicaines. C’est aussi et surtout l’agonie d’un Etat dépossédé : dépossédé de ses outils pour assumer ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre et de la sécurité publique, comme par exemple l’armée, mais aussi dépossédé de ses ressources pour investir dans le sens du bien-être de ses administrés. Les détenteurs du pouvoir public sont désormais à la merci des oligarques et des entrepreneurs politiques de tout calibre. Notre démocratie est séquestrée. Le péché impardonnable de Jovenel MOÏSE est sans doute d’avoir osé questionner les monopoles et cassé l’équilibre d’un système inique tout en voulant protéger ses amis. Il a le mérite d’avoir posé de vrais problèmes sans, malheureusement, y apporter de vraies solutions.

Qui peut aujourd’hui devenir président de la République sans compter sur la « générosité » des possédants ? Qui peut aujourd’hui, une fois élu, tourner le dos à ses « bienfaiteurs » d’hier et oser prononcer la fameuse phrase prêtée à F. DUVALIER : « En politique la reconnaissance est une lâcheté. » ? Comment concilier les intérêts des masses paysannes que j’ai l’honneur de défendre au Parlement et les intérêts mesquins des ennemis séculaires de l’avancement de l’arrière-pays ?

Tant qu’un homme d’Etat ne trouvera pas le courage de libérer l’Etat de ses prédateurs tant dans la classe politique que dans le secteur privé des affaires mafieuses, il n’y aura pas de stabilité politique en Haïti. Ceux qui cherchent des explications politiques à notre instabilité font fausse route. Nous ne sommes plus dans le champ politique à proprement parler. Il s’agit d’économie, et plus précisément d’économie mafieuse.

Rolphe PAPILLON

Député de la circonscription de Corail

50e législature

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