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Opinions

Déclarons la guerre à nous-mêmes

FL
Fresnel Larosilière Port-au-Prince ce 21 mars 2019

March 29, 2019 · Lecture : 21 min

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Mon devoir de citoyen m’interpelle, comme celui de bien d’haïtiens, ici et ailleurs, pour lever la voix contre cette voie choisie par plus d’un, qui conduit notre Haïti et son peuple à son auto liquidation comme nation souveraine.

Chez nous, il est vrai, la parole est accordée beaucoup plus à ceux-là qui vocifèrent leurs frustrations, leurs revendications partisanes et leur haine, pour nous enliser un peu plus dans le bourbier de la déchéance. Le sensationnel et l’émotionnel l’emportent presque toujours sur la compétence et la raison. Une prise de parole de plus, un signe d’espoir de moins. De l’intellectuel au truand, du politique à l’indifférent, de l’opportuniste à l’anarchiste, de l’éditeur au casseur, des voix s’élèvent, pour le grand nombre, comme des projectiles empoisonnés, pour achever notre pays Haïti qui lutte pour sa survie. On dit, on manifeste et on écrit bien souvent que pour diviser, salir, flatter, mentir, menacer, haïr, dénigrer, avilir, leurrer et détruire. Nous choisissons d’être nos propres bourreaux au lieu d’être à notre propre chevet, pour trouver le traitement aux nombreux maux qui nous rongent.

Oui ! Nous sommes malades. Nous le sommes tous dans nos actions, nos omissions et même dans nos héritages. Nous nous contentons depuis toujours de chercher à nous soulager des symptômes de nos affections, sans les attaquer à leurs racines, afin de trouver enfin une certaine santé de peuple, une réelle fierté de nation. Cette démission nous conduit à un déni qui met en doute notre identité citoyenne. En effet l’haïtien ne sait pas ce qu’il est, n’accepte pas ce qu’il est et veut être ce qu’il n’est pas.

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Comment peut-on arriver à avoir un objectif commun, quand on n’est pas réconcilier avec son moi ? Le sauvetage collectif est le fruit d’une identité commune. Les différences évidentes ou insignifiantes, entre les citoyens d’une même nation, devraient être des facteurs de réflexions, d’enrichissement et d’épanouissement et non des parasites qui érodent le tissu social.

Dans la société coloniale, la rentabilité primait sur tout. Le social était mis au service de l’économie et ceci n’a pas changé depuis. L’indépendance, gagnée au prix du sang, s’affiche beaucoup plus comme une revanche qu’une conquête, un butin de guerre piégé qu’une fierté d’être le premier pays libre du nouveau monde et la première nation nègre de l’humanité. Le colon n’est plus blanc mais est toujours présent sous d’autres teintes. Les chaines de l’esclavage ne sont plus aux pieds, aux bras et aux cous, elles n’ont subi qu’un transfert, pour se loger confortablement dans les esprits et dans les cœurs. Voilà pourquoi, nous faisons presque toujours notre bonheur sur le malheur de l’autre.

Notre barème d’appréciation passe par le mal. Nous transgressons sur notre propre nature quand il faut accomplir un bien au bénéfice de la collectivité. Nous nous comparons toujours avec les plus faibles et nous prions pour que les plus forts chutent de leur piédestal. Nous nous contentons d’être le plus grand des petits, sans la moindre ambition de devenir au moins le plus petit des grands. L’individualisme chez nous est une tare viscérale, nous utilisons les autres pour être riches et forts, mais nous ne devenons pas riches et forts afin d’être utiles aux autres.

Ton teint clair et tes cheveux lisses sont appréciés comme un bonus colonial qui t’ouvre l’accès au domaine du bien-être économique et social, avant même de frapper à la porte. Toi, l’hypermélanisé, tu nais avec un complexe d’infériorité et tu te vois moins laid ou plus laid que tes congénères en te référant à un certain critère de beauté erroné et xénophobe. Hélas pour la mélanine, ce pigment, scientifiquement salvateur et enrichissant, qui se voit en anathème, par ceux-là même qui ont le privilège de le posséder abondamment!

Sachons, une fois pour toutes, que la laideur n’est ni un concept ni une convention, elle est une conséquence, une défiguration de la beauté. Elle se révèle dans la misère, l’égoïsme, la division, la violence, la guerre, le racisme, l’insalubrité, les mensonges, la coprolalie, la corruption, dans tout ce qui dégrade l’homme dans sa nature et sa dignité humaine. Personne n’est laid, mais l’on peut se faire laid et rendre laid.

Notre patriotisme reste guerrier et égotiste. Il se manifeste pompeusement quand il faut défendre la patrie de Dessalines et devient virtuel quand il faut travailler à l’édification de la nation. Ce paradoxe serait évité, si nous mettions nos valeurs d’esprit et de cœur, au service du bien-être collectif. Alors, nos nationalistes belliqueux et revanchards se retrouveraient presque toujours sur le banc du chômage.

Combien parmi nous se reconnaîtraient-ils dans cette allégation : Haïti est ma terre conquise et mon bien acquis, c’est mon droit légitime de l’utiliser pour mon bien être, même si mon devoir d’en prendre soin est loin d’être ma priorité. Les expressions ‘‘mwen pa esklav’’ ‘‘bondye bon’’ viennent presque toujours au secours, pour justifier ce droit d’user et d’esquiver.

Le colon et l’esclave cohabitent en nous, ils sont, l’un ou l’autre, dominants, suivant le contexte ou les intérêts. L’avoir et le pouvoir sont leurs chevaux de bataille. L’édification de l’être devient secondaire en tout et dans tout, puisque l’avoir, pour eux, peut tout acheter. Dans nos complexes et nos préjugés, notre avoir étouffe notre être pour nous abêtir ou bien notre être utilise son avoir pour abêtir les autres et c’est cela la monstruosité. Seul l’homme peut se transformer en monstre, l’animal est trop limité dans son avoir et dans son pouvoir pour le devenir.

Notre pays a été presque toujours dirigé et digéré par ces complexes et ces préjugés. Les valeurs humaines, citoyennes, culturelles et chrétiennes sont souvent éclipsées par la course marathonienne vers l’avoir et le pouvoir. Ce couple ‘‘avoir-pouvoir’’ s’entre déchire parfois, s’entrelace souvent, sans amour vrai, pour une futile gloire, toujours au détriment du savoir. Ce dernier s’il veut obtenir une honorable place dans l’arène politique, doit se mettre au service de ce couple affairiste, au détriment de ses valeurs intellectuelles, en déshonorant souvent ses distinctions académiques. Que dire de ceux-là, cossus d’avoir et de pouvoir et limités dans leur savoir, qui se donnent, à la vitesse d’un TGV, un brevet chimérique d’intelligence, leur octroyant automatiquement l’accès à la connaissance de tout et sur tout !

Je m’épuiserais si je devais mettre à nu, tous nos problèmes intimes de peuple, d’autant qu’ils se multiplient, depuis ces dernières années, comme les métastases d’un cancer. Nous sommes à un carrefour de nation où toute tentative de recherche de solution personnelle, de camp, de clan, de classe, d’institution, de parti, est vouée à l’échec. Nous avons utilisé toutes nos belles et grandes richesses humaines, historiques, culturelles, ethniques et climatiques pour un résultat qui nous conduit droit au naufrage.

Un naufrage est individuel ou pluriel, le sauvetage est collectif et singulier. Singulier comme des milliers de voix à l’unisson. Renonçons à cette stratégie qui veut nous soulager des symptômes de nos maux, ‘‘en déshabillant Saint Pierre pour revêtir Saint Paul.’’ Désormais les tenues sont transparentes et rien ne peut plus être caché. Nous devons attaquer nos maux à leurs racines, en nous unissant pour un traitement efficace. Cette union ne peut se réaliser que dans la paix. Cette paix ne peut être obtenue que par la guerre. Oui dis-je : par la guerre !

Les belligérants de cette guerre, l’ennemi comme le partisan cohabitent en nous. Nous devons faire violence sur nous-mêmes, faire la guerre contre nous-mêmes, pour éviter qu’elles ne se fassent dans les rues. La guerre déclarée, tous les citoyens doivent être, suivant leurs moyens et compétences, au service de la nation, pour lutter contre l’ennemi.

L’arme première est la motivation nationale. La presse parlée, écrite et télévisée du pays doit se mettre au service de la patrie en danger. Elle est l’organe de sensibilisation principale. La priorité doit être donnée aux informations, entretiens et émissions qui rehaussent et ennoblissent le pays et ses citoyens et les réseaux sociaux nous suivrons dans cette croisade progressivement. Que l’on cesse de dire le mal avec force et le bien avec faiblesse et d’offrir le micro et l’écran plus à ceux qui divisent et détruisent qu’à ceux qui veulent unir et construire. L’urgence est décrétée pour un programme éducatif intensif avec pour pilote des instructions civique et morale actualisées consacrant leur grande partie aux valeurs historiques, citoyennes et patriotiques qui ennoblissent et aux valeurs éthiques et spirituelles qui subliment. Au nom du patriotisme et de l’engament citoyen, les medias doivent consacrer des heures quotidiennes pour faire véhiculer ces valeurs et ces lois. Nous devons placer la barre bien haut après que nous soyons descendus si bas.

Nous sommes en guerre, l’économie doit être au service du social et de la patrie. Personne ne saurait se dire riche dans un pays où les inégalités sont plus que scandaleuses. L’un de nos ennemis majeurs est la misère, de nos frères et sœurs haïtiens, qui devient intolérable et explosive. Les nantis doivent savoir que l’abondance dans les coffres personnels n’est pas richesse. L’abondance est individuelle et le bien-être de l’autre est pour elle un moyen et non pas une fin. La richesse est collective, le bien être de l’autre pour elle est une fin et elle se pourvoit en moyens pour atteindre ce noble but.

Si quelqu’un se sent riche et satisfait dans notre pays, le plus pauvre du continent avec un PIB insignifiant et un revenu par tête d’habitant indigent, le cynisme et le rejet de son appartenance citoyenne ont déjà pris place dans son cœur. Nous devons combattre notre individualisme légendaire et notre égoïsme asphyxiant, pour arriver à faire du bien être de l’autre notre vraie richesse. Oui mes frères et sœurs nantis, pour gagner cette guerre il faut savoir perdre. Perdre dans votre abondance pour gagner en richesse. Le vrai riche travaille pour améliorer sans cesse la vie des autres, tout en s’enrichissant davantage. Il faut ouvrir son cœur et tendre la main aux ouvriers de la faim et aux marginalisés du bien commun, non par pitié ou par charité mais par responsabilité citoyenne et par solidarité humaine. En valeur absolue : Si gen moun ki gen plis ke lot, pa gen moun ki plis ke lot.

Dans cette guerre que nous livrons, l’ennemi le plus effroyable est la corruption. Ses bataillons sont les mieux armés et les plus redoutables. Ils sont presqu’invisibles dans leur camouflages et livrent bataille sur terre, sur mer et dans les airs. Elle est un serpent de mer, sans tête ni queue, mais peut se faufiler partout avec ou sans badge d’accès. Elle est gentille pour enrôler ses ouailles et impitoyable pour se débarrasser des fainéants et des traitres. La misère et les privations de toutes sortes lui offrent un champ d’action sans frontière, pour un recrutement minutieux de ses adeptes.

La course marathonienne vers l’avoir est une compétition dont la probité est exclue. De la convoitise aux premières conquêtes, elle devient passion. A l’image de toutes les passions, elle est insatiable. Le bien acquis n’est plus à l’ordre du jour, le bien convoité devient une obsession constante. Dans sa rapacité, elle se transforme en monstre, sans état d’âme, prête à se nourrir de trahison, de haine et de crime.

Je l’avoue, la victoire sur les bataillons de la corruption s’avère ardue. Il faut vaincre tous les autres régiments qui entravent notre édification de peuple, avant de faire face à cette pieuvre monstrueuse. Alors, devant l’évidence de la victoire des valeurs de toutes sortes sur les ennemis, corrupteurs et corrompus battront en retraite, grâce à nos guerriers qui planteront dans la durée, les drapeaux des valeurs civiques, morales et humaines dans les territoires conquis au détriment des faucons de la déchéance. Ainsi, cette corruption pluricéphale, s’amenuisera progressivement, pour devenir discrète, sans pouvoir la vaincre radicalement.

Le colon et l’esclave, ces colocataires ennemis, doivent être pilonnés dans leurs forteresses qui sont nos cœurs et nos esprits, pour les déloger définitivement. L’haïtien authentique naitra, pour grandir dans le moule libérateur qui lui fera prendre conscience de ses vraies valeurs dans sa vraie identité. Il ne se déclarera plus africain, quand dans son cœur souvent il le renie. Il ne maudira plus le blanc, quand dans son esprit il le magnifie. Un grand nombre de descendants des sang-mêlé ne bouderont plus leurs deux litres et demi de sang africain ou moins qui coulent dans leurs veines. Cependant ils s’en enorgueilliront, quand la science depuis a rectifié l’être humain dans ses origines, en confirmant l’Afrique dans son titre de berceau de l’humanité et de l’africain la réserve des valeurs essentielles, pour la survie de notre espèce. Dans ce monde ultra technologique desséchant et déshumanisant, la valeur d’un être humain semble être en rapport avec les choses qui lui sont esclaves et la valeur des choses est proportionnelle aux hommes qu’elles assujettissent.

Après toutes ces batailles gagnées ou en voie de l’être, nous adopterons, à cette phase de la guerre, la stratégie de la guérilla, contre certains foyers de résistance. Nous mènerons des combats ciblés pour freiner la déculturation qui phagocyte la plus riche culture caraibéenne, la nôtre. Pour redresser notre système éducatif et universitaire, autrefois l’un des fleurons des Amériques, et le rendre accessible à tous. Pour faire de L’État, au sein de ses trois pouvoirs, le modèle de compétence, d’honnêteté, de sobriété et d’efficacité. Pour traiter notre schizophrénie collective, notre défaitisme déshumanisant, notre procrastination démissionnaire. Pour exhorter L’Église à assumer ses responsabilités morales, sociales et spirituelles, beaucoup plus dans les actes que dans les mots et les oraisons. Pour dénoncer les meneurs de ces cultes qui exploitent l’ignorance, les misères et le désespoir de nos frères et sœurs pour les leurrer et s’enrichir. Pour apprendre, à ces faiseurs de miracles programmés et à ces prestidigitateurs des bas-fonds qui sèment la peur et la haine, que la religion ne doit pas être un opium qui zombifie mais un sérum qui vivifie.

Pour empêcher à nos ennemis de se revigorer et nous anéantir, nous devons attaquer L’État dans ses structures profondes, en adoptant une nouvelle Constitution conforme à notre histoire, nos urgences, nos exigences et nos aspirations. Désavouer le nombre pléthorique des partis politiques qui, pour un grand nombre, sont conjoncturels, peu structurés, voire virtuels : un constat manifeste de nos divisions et d’une déplorable immaturité. Faire comprendre à l’opposition et à un gouvernement légitimement établi, qu’ils ne doivent pas être dos à dos pour diviser et se détruire réciproquement mais se tenir face à face pour dialoguer, plaider leurs causes, défendre leurs idées et leurs revendications, afin de trouver la solution, sinon le meilleur compromis, salutaire au mieux-être collectif.

La guerre se gagne dans les batailles, la paix se confirme dans la lutte, dans cette lutte quotidienne contre tout ce qui peut l’entraver et dans la consolidation des nobles valeurs. Le génie nous a accompagné tout au cours de notre longue et douloureuse marche vers la liberté. Dès la naissance d’Haïti, les griffes des puissances esclavagistes ont tout entrepris, pour nous étouffer au berceau. Citadelles, forts et forteresses sont vite érigés, pour protéger le bébé sauveur, Haïti, contre la furie des Hérode d’un autre genre. Quelle édifiante analogie : Il y a 2000 ans, l’Amour s’est fait chair, pour redonner à l’être humain ses dimensions spirituelles éternelles. Il y a 200 ans, l’haïtien s’est libéré, pour redonner à l’être humain ses dimensions humaines universelles.

Oui ! Nous sommes des pionniers, malgré notre parcours qui ne fait pas honneur à notre vocation originelle. À la manière d’un génie qui ignore sa transcendance sur la multitude, nous nous sommes laissé piéger, pour nous enliser dans le bourbier de la déchéance. Oui ! Et plus que oui ! Nous allons nous ressaisir pour remplir le rôle planétaire qui nous revient. Aucun peuple, aucune puissance étrangère, aucune xénophobie ne peut nous ravir ce rôle d’initiateur de la liberté pour tous. Ce que la révolution française a légiféré dans des mots, nous, haïtiens, nous l’avons concrétisé dans des actes.

Ohé haïtiens ! Ohé haïtiennes ! De sang, de sol et d’adoption. Cette terre mère, Haïti, nous crie son désarroi et nous alerte sur les catastrophes qui la menacent. Plus que les tremblements de terre et les cyclones, notre auto destruction progressive et sans trêve peut nous rendre virtuels sur la carte des nations. Ils tomberaient des nues, les Pères de notre Patrie, s’ils revenaient pour constater l’anamorphose hideuse de leur Perle des Antilles qu’ils nous ont léguée.

Fils et filles des Héros de notre indépendance et de tous ceux qui durant ces deux siècles ont œuvré pour maintenir Haïti debout, réveillons-nous ! Le cordon ombilical qui nous relie aux nègres de Vertières est encore vivace pour nous transfuser le fluide révolutionnaire indispensable et conquérir notre vraie libération. Cessons cette guerre intestine plus que séculaire qui nous met tantôt dos à dos, tantôt face-à-face, jamais cœur à cœur, pour un tête-à-tête qui devrait nous mettre côte à côte, main dans la main, sur le même chemin, pour poursuivre un idéal commun, celui d’une nation haïtienne réconciliée avec elle-même, pour atteindre un même but : son édification et son rayonnement.

Oui ! Nous pouvons redevenir lumière, pour la terre tout entière, comme nous l’avons été en 1804. Une nouvelle révolution humaniste est indispensable, pour réorienter cette technologie galopante qui déshumanise et chosifie. Tout ce qui vit n’est pas matière, comme tout ce qui brille n’est pas lumière. La brillance est parfois la forme la plus aveuglante des ténèbres. A nous, haïtiennes et haïtiens, de transformer, nos complexes et nos préjugés, notre culte de l’avoir et du pouvoir, notre défaitisme, notre individualisme, nos misères multiples, en fumier incandescent, pour attiser en chacun de nous la flamme de la renaissance.

Au nom de la nation haïtienne, phare de la liberté pour tous, nous, haïtiens, gravirons les marches du podium de l’ONU et d’autres tribunes internationales pour déclarer, haut et fort, ces affirmations et ces revendications:

Être hypermélanisé est l’un des magnifiques cadeaux du divin à la terre. Que l’on cesse de parler de races humaines pour lesquelles il n’y a que des ethnies différentes qui font toute la richesse de la race unique. L’Adam de la Bible devrait être hypermélanisé, comme les habitants de l’Afrique dont il serait originaire. Les épithètes blanc et noir sont discriminatoires et dépassées. Blanc et Noir sont des couleurs, Métis et Nègre sont des saveurs. Les premiers sont une tradition, une convention, les seconds sont un cheminement, une rédemption. Depuis des siècles, le nègre porte son teint foncé comme un fardeau qui aurait dû être son ascenseur pour transcender. La lutte contre le racisme est souvent un alibi pervers pour conforter les différences raciales. L’identification des humains, à partir de leur teinte, doit être désormais échelonnée de l’hypermélanisé à l’amélanisé. Le métissage ne doit plus trouver sa signature seulement dans les traits et la couleur de la peau d’un individu, il est aussi culturel, spirituel et environnemental. L’Humanité dans sa globalité a bénéficié du métissage tout au cours des millénaires.

Nous, haïtiens caraibéens, qui avons le sang de trois continents dans nos veines : l’amérindien, l’africain et l’européen, sommes le résultat d’une odyssée qui fait de nous des nègres qui s’accouplent à notre métissage pour engendrer le Négrétisme, thème désormais qui nous unit sous une même identité. Le Négrétisme c’est le résultat harmonieux, enrichissant pour l’espèce, d’une aventure humaine intercontinentale, aux odeurs tropicales, douloureuse et héroïque, mâle et femelle, existentielle et culturelle, faite d’amour et de haine, de viol et de passion, de pleurs et de chants, de sueur et de sang, de couleur et de saveur.

Oui ! Nous ne sommes ni noirs ni mulâtres ni blancs, nous sommes des négrétis, identité sortie des entrailles, du cœur et de l’esprit du nègre et du métis. C’est sous ce vocable que notre appartenance commune pourrait œuvrer pour une cause commune, celle de l’édification de notre Haïti pour le bien-être de tous. Et notre drapeau s’harmoniserait avec le négrétisme s’il devenait tricolore : noir rouge et bleu, pour finir avec ces querelles incessantes plus ou moins légitimes et historiques. Chacun s’y retrouverait dans ses raisons et ses émotions.

Forts de nos actes de bravoure historiques et de notre résilience surhumaine, nous nous attèlerons en conséquence à transformer nos complexes et nos préjugés, venins séculaires, en potentiels de richesses humaines et culturelles. Mettre à l’honneur les valeurs éthiques, morales et civiques, fiches d’identité de toute nation digne de ce nom. Entreprendre un programme de reboisement draconien afin de conforter notre titre de Perle des Antilles. Apprendre aux nations qui nous aident d’un côté et nous humilient de l’autre, que nous méritons mieux qu’une assistance de survie, compte tenu de notre apport à l’émancipation des assujettis, tout au cours du 19eme siècle. Ces milliards, payés à l’ex-oppresseur colonial, pour notre indépendance conquise et non donnée, sont moins une dette d’honneur qu’une autre forme d’exploitation qui aujourd’hui encore mérite réparation.

La guerre terminée, la lutte continue. Nous sommes à un carrefour de peuple où l’alternative, entre l’enlisement dans une déchéance sans fin et le changement radical dans notre perception des êtres et des choses, devient impérative si nous voulons assurer, dans un engagement humain et citoyen, l’épanouissement de tout un chacun. Rien de grand ne peut se réaliser sans souffrance et dépassement. Nous ne pouvons pas nous débarrasser, sans transitions, de nos maux multiples et séculaires, comme on ne peut être guéri d‘une pathologie infectieuse, sans un apport adéquat d’antibiotiques spécifiques. La stratégie qui veut que la beauté et la grandeur transcendent sur tout, pour chasser les laideurs et les bassesses, est, pour notre rachat, la plus efficace et salutaire.

Galvanisons-nous alors avec les prouesses de nos Aïeux, la vaillance et la compétence de nos nombreux ainés et contemporains, pour nous lancer dans cette aventure révolutionnaire. Nous sommes la première nation nègre du monde et le premier pays libre de l’Amérique. Nous avons réussi la seule révolution anti-esclavagiste de l’humanité. Nous somme cosignataire de la charte des Nations Unies à San Francisco le 26 juin 1945 et notre voix a été essentielle pour faire homologuer certains pays classés antidémocratiques ou rebelles, dans le concert des nations. Au milieu du siècle dernier, des milliers d’haïtiens ont été sollicités tant en Afrique qu’en Amérique pour mettre leurs connaissances au service de l’éducation scolaire et universitaire dans bien de pays. Que dire de nos nombreux artistes, écrivains, poètes et penseurs qui ont maintenu notre prestige et notre fierté sur tous les continents.

Forts de ce passé héroïque et glorieux, fiers de tous ceux qui ont fait notre honneur ici et ailleurs, sûrs de notre immense potentiel jusqu’ici utilisé à notre détriment, conscients du danger qui menace notre identité et notre souveraineté, nous ne pouvons plus continuer à nourrir cette déchéance collective. De nouveaux ennemis, qui se disent nos amis, sont au seuil de nos portes. Ils rient de nos âneries, de notre cupidité, de notre cynisme face à la misère de nos concitoyens, de notre manque de pudeur dans nos mensonges, de notre délinquance au col blanc. Ils observent notre manque de vision pour construire, notre ingéniosité pour détruire, nos conflits fratricides sans rémittence et ils n’attendent que notre essoufflement dans cette décrépitude, pour nous offrir au prix de l’ingérence et au bruit des bottes, l’oxygène de la dépendance et de la soumission, insulte récurrente infligée à la première nation nègre du monde qui semble ne pas en être rebutée.

Non ! Et mille fois non ! Cet affront ultime ne verra pas le jour. Nous avons dans nos esprits et dans nos cœurs, les réserves de grandeur pour renverser la vapeur. Longtemps blasphémées et écartées dans notre quotidien, les valeurs civiques, morales, intellectuelles et spirituelles, catalysées par la détermination collective, sont nos uniques recours pour éviter le chaos et l’humiliation qui s’en suivra.

Ce sont là, les mots et les réflexions d’un citoyen patriote, amoureux de son pays et triste de son état, qui veut contribuer au redressement de sa seule terre légitime : Haïti. Cet élan du cœur et de l’esprit n’a rien à voir avec une ambition politique quelconque. Je ne suis pas un homme de parti, je suis une partie de tous les hommes. Ce n’est pas cette politique que nous pratiquons qui peut changer la vie de l’haïtien, mais c’est l’haïtien qui doit changer de politique de vie, en se faisant serviteur avant de vouloir être leader. C’est dans cette jeunesse haïtienne, bafouée et déroutée, que nous devons investir pour la former en vrais serviteurs compétents, honnêtes et patriotes. De ces derniers surgiront de vrais leaders qui assureront la noble mission de remettre notre pays défiguré et avili, sur les rails d’un développement global et durable. Le monde entier s’étonnera, encore une fois, de notre pouvoir de changer les ténèbres en lumière. Et nous, haïtiens de la génération déclinante, qui avons piteusement échoué dans notre mission, nous aurons la satisfaction de voir se lever l’aube de la nouvelle Haïti avant notre adieu définitif à cette terre qui nous est si chère et qui mérite bien qu’on en prenne soin.

Nous ne pouvons pas refaire l’histoire, ni la défaire, mais nous pouvons la faire. Faisons la ensemble !!!

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