Henri Piquion
19 février 2020
La dernière déclaration de Victor Benoit (on espère que c’est la dernière dernière) est la preuve qu’on peut parler sans avoir nécessairement quelque chose d’intelligent à dire, ou, au mieux, qu’on peut parler pour dire le contraire de ce qu’on pense avoir dit. Le Rassemblement social-démocrate pour le progrès d’Haïti, dernier mouvement en date fondé par Victor Benoit, « qualifie de faute grave la révocation des 5 policiers syndicalistes », mais il déplore que par leur comportement « les policiers ont semé la panique au niveau de la direction générale de la PNH lundi lors d’une manifestation. » Il s’agit d’une « panique », donc de presque rien. Pourtant Le Nouvelliste rapporte que « cette manifestation a été émaillée d’actes de violence, notamment de tirs dans les parages de la direction générale et l’incendie dans des stands érigés pour l’organisation du carnaval … » Le ministre de la Justice précise pour sa part qu’outre « les incendies des biens publics (il s’agit plutôt d’incendie de biens publics et privés), il y a eu tentatives d’assassinat. » (C’est moi qui souligne). Tous les Haïtiens, qu’ils vivent ou non dans le pays, savent que dans TOUS les pays que nous considérons comme démocratiques et qui se présentent à nous comme des modèles à suivre, des policiers qui se comportent comme viennent de le faire les membres de la PNH seraient révoqués, sanctionnés administrativement et condamnés à de longues peines d’emprisonnement à purger consécutivement, donc pendant de très longues années. S’ils sont bien sûr trouvés coupables.
Monsieur Benoit, cela s’appelle affirmation de l’État. Cela s’appelle réponse légitime de l’Etat à la défense de ses institutions. C’est pour cela que nous nous battons, monsieur Benoit. Non pas pour donner raison ou tort à Jovenel Moïse, mais pour convaincre nos compatriotes qu’ils n’auront pas de pays tant qu’ils n’auront pas appris à respecter les institutions de la République, à commencer par la présidence; pour convaincre le Président de la République qu’il ne sera jamais, en tant qu’individu, digne de ce poste et de cette fonction, et malheureusement aussi de notre respect collectif, tant qu’il n’aura pas appris à mesurer la violence, la vulgarité et l’insanité de ses paroles.
Monsieur Benoit, nous sommes sur le béton depuis plus de 50 ans, plus d’un demi-siècle, si vous préférez, parfois avec vous, parfois en face de vous, mais toujours avec la respectueuse conviction que nous voulons vous comme moi voir notre pays entrer dans la modernité, c’est-à-dire, les détails mis à part, dans le respect de soi en affirmant, en respectant, en consolidant ses institutions de toutes sortes. Même s’il s’agit de la PNH contre laquelle plusieurs compatriotes ont un lourd contentieux.
Je parle du respect et de l’évolution des institutions nationales. Cela veut dire la pérennisation de l’État. De l’État en tant que tel. D’une entité qui a le double caractère apparemment antinomique d’être absolument abstraite dans sa conception et sa compréhension et parfaitement concrète dans les domaines de son application, c’est-à-dire dans les conduites qu’elle exige et les bonheurs qu’elle procure. La pérennisation de l’État, la survie de l’État au lendemain du Grand Soir, la coïncidence spatiale et temporelle entre l’État et les ensembles humains. L’État ne disparaitra pas parce qu’il est la condition de la survie de l’humanité, le « moment » (spatio-temporel) où celle-ci a surgi de la nature pour advenir.
Le millénarisme selon lequel l’État disparaîtra demain dans une société sans classes ne peut se comprendre et se défendre que dans le contexte d’une société où les classes sont en perpétuel conflit, ce qui est historiquement vrai dans une temporalité vécue, mais historiquement faux et volontariste ou idéologique dans une temporalité projetée. Si l’humanité ne vit que d’avoir vécu, elle n’a vécu et ne vit que pour vivre, et c’est ce qui compte. D’où la nécessité d’institutions fortes, adaptées, adaptables qui la libèrent et l’emprisonnent.
Ce qui vaut pour l’humanité vaut aussi pour notre pays. Respectons-le. Protégeons-le. Aimons-le.
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