Henri Dorval en analysant les types de société et les représentations des maladies présentent plusieurs facteurs qui peuvent changer la représentation des maladies : le groupe ethnique, les classes sociales, le sexe et le rapport rural-urbain. Il souligne que la maladie c’est une chose ; l’idée qu’on fait de la maladie en est une autre. Il y a la réalité de maladie et les représentations de gens de la maladie. En dépit de facteurs objectifs de la maladie, on peut en aucun cas se passer des aspects subjectifs des individus de la maladie. Si la maladie est l’affaire de normes, on est malade à partir d’une dérogation d’une norme. On n’est pas malade parce qu’on veut. On est malade parce qu’on dit qu’on est malade.
La réalité dans tout cela, dans le cadre de la pandémie, on est tous malade. Pour répéter un entretien que Bernadin LARRIEUX a réalisé au journal Le National, la maladie frappe de deux façons : physiquement et psychologiquement (mentalement). Les gens sont malades avant même la pandémie. Le paniques des dirigeants et au niveau des réseaux sociaux constituent le socle à être malade. Certains ont eu les symptômes sans être atteints du COVID 19. Voilà la maladie. Donc, il y a la maladie et la représentation de la maladie. Ce qui cause problème aujourd’hui est la représentation des gens de la maladie. Par exemple, la représentation en termes de létalité des maladies rend les gens non solidaires. Cette propension à faire de la maladie la plus létale empêche les gens à faire de l’entraide. Les controverses au niveau des scientifiques en dépit de tout créent la méfiance et empêchent aussi aux gens à faire preuve d’humanité. Comment aider quelqu’un quand on ne sait pas les voies et vecteurs de transmission ? Les voies et vecteurs de transmission changent au quotidien. Personne n’est sûr de la vraie méthode. D’ailleurs, on estime que la probabilité de transmission par voie fécale de la maladie pour certaines souches. Autant d’informations qui invitent aux désengagements et à la désolidarisation.
Covid 19 et la réalité socioéconomique et politique en Haïti
Ce n’est plus un secret pour personne qu’Haïti est l’un des pays le plus pauvre de la planète. L’arrivée de cette pandémie dans les pays les plus structurés et particulièrement en Haïti officiellement le 19 mars 2020 nous permet de voir encore une fois la vulnérabilité socio-économique et politique au niveau des différents pays du monde. Au niveau des pays développés, la question de la mondialisation est remise en question et l’idée de progrès, en Haïti tout est remise en question (la société et ses mécanismes). Le capitalisme tue. On ne peut pas penser le monde comme avant. Si en 2008, la crise financière n’a pas apporté les résultats ou les réformes qu’on espérait, avec la pandémie, la structure financière, économique, sociale et politique du monde doit être repensée. La financiarisation du monde doit toucher à sa fin. On doit finir avec le financement du sous-développement. La pandémie nous demande de nous pas ériger en grand et petit. Elle nous ouvre la porte rendre pour rendre vivable et humain, l’individu quel que soit leur position géographique.
En Haïti, depuis l’indépendance à nos jours, l’économie est prise en otage par des compradores, incapables de produire un nouveau rapport entre ménages et l’Etat et industriels. La prise en otage n’est pas productive. Elle consiste à faire du statu quo le principe. Au niveau social, les élites n’arrivent pas à jouer leur rôle de civiliser les masses. La masse est privée de tout. Toute dérogation à cette privation est concomitante à des révoltes sociales dont une partie s’arrangent du côté de ceux qui ont déjà prive la masse de de tout. Le projet de société de 1804 n’a pas accouché la liberté des masses. Les créoles ou élites imposent leurs en politique et sur toute ses dimensions. En fait, le secteur économique primaire dominé par l’agriculture reste et demeure l’activité économique la plus pratiquée dans le pays soit près de 65 % de la population avec participation au produit intérieur brut de 20 %. Une agriculture par défaut de matérielles nécessaires et d’innovation technologiques et techniques et de politiques agricoles adéquates incapables de répondre aux objectifs en termes de besoins de la population. Les mesures agraires et agricoles prises par les différents gouvernements depuis les années 1970 répondent au projet de libération du marché prôné par les institutions internationales. Comme constat, les importations excédent les exportations.
Nous vivons dans une situation sociale très précaire où la misère s’accroît au quotidien. Tout le monde constate la dépréciation de la monnaie nationale rapport au dollar. En ce moment, le taux d’échange avoisine 97 gourdes pour un dollar américain. Pourtant, la plupart de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Pour un grand nombre de la population qui vit dans le milieu urbain, ils ont obligé de prendre la rue chaque jour pour survivre malgré les mesures de confinement prises par le gouvernement. Eu égard à cette situation, Comment peut-on demander à quelqu’un de rester chez lui sans avoir le minimum pour vivre ou encore le minimum pour faire résistance à cette pandémie ? Un pays où d’une part, la majorité de la population est asservie par la classe possédante et exclue de la répartition des richesses et du pouvoir et d’autre part, une minorité de la population possède presque la totalité des richesses existant. Cette situation sociale et économique dégradante de la population explique la non-application des mesures de distanciation sociale ou de distance réglementaire, de confinement prises par le gouvernement haïtien. Par simple dérogation de ces mesures, les individus cherchent d’exister au jour le jour, ils comprennent qu’investir les rues pour trouver quelques choses à manger est plus importante que de rester chez eux, mais aussi ils comprennent que la pauvreté est consubstantielle à l’assistance encore plus de l’assistance misérable promue par le gouvernement haïtien par ménage. Donc, Ils préfèrent mourir par la maladie au lieu de mourir de faim chez eux. Cela est signe et marque de leur dignité.
Un pays où l’Etat ne se préoccupe véritablement de l’aménagement du territoire représente une menace imminente en ce qui attrait aux catastrophes naturelles (cyclone, séisme, volcan, épidémie …). Cet Etat ne peut jouer que le rôle d’un Etat pompier qui à sa véritable mission d’éteindre le feu quand cela éclate. Pourtant dans notre situation l’Etat devrait être un Etat préventif. Mais. il a failli à sa mission autrement dit, l’état de cet Etat est en très mauvais état. Les habitats sont non seulement précaires mais aussi ils sont situés l’un à côté de l’autre même dans les zones les plus prestigieuses de la zone métropolitaine où la quantité d’individus par mètre carré dépasse la normale. Un individu en contact avec le virus peut le transmettre facilement car aucun contrôle n’a été fait avant le soi-disant confinement annoncé. Face à une telle situation que devons-nous faire ? Ou encore quel rôle pourrait jouer par l’Etat dans cet état de choses ?
En ce qui concerne les pays du sud, paradoxalement les catastrophes naturelles ou d’origine humaine ont une autre réalité que celle des pays du nord. Ces situations sont profitables pour les autorités politique de s’enrichir au lieu de repenser véritablement la société dans laquelle ils vivent. Après le passage de cette pandémie on aura de nouveaux riches et des gens qui deviennent beaucoup plus riches au détriment de la population. Les différents cyclones, le séisme du 12 janvier 2010 et la gestion du fonds Petro-Caribe par les autorités haïtiennes sont les exemples les plus concrets et récents qui prouvent cette réalité dans le pays.
A l’heure actuelle, le pays connait une administration politique qui croit beaucoup plus dans la propagande que mener une vraie campagne contre le COVID 19 déjà il était très impopulaire. Le fait que cette pandémie donne une trêve aux différentes activités politiques qui pourraient conduire à des contestations comme c’était le cas dans moins d’une semaine avant la déclaration des deux premiers cas du COVID 19. De ce fait, la présidence et le gouvernement profitent de cette occasion pour se transformer en bon sauveur en faisant du mensonge, la norme de sauvetage.
Analyse de la gestion sanitaire, sociale et politique de la pandémie en Haïti
Il faut rappeler que l’Etat haïtien n’a pas le moyen de sa politique mais figure parmi les pays les plus corrompus. Le minimum venant de recettes fiscales et des subventions sont mal gérées en dépit des problèmes sociaux, économiques en Haïti. Les mouvements populaires de 2019 à 2020 n’ont pas encore créé une nouvelle dynamique dans la transparence de la gestion des fonds en Haïti. En dépit de ces revendications et des mouvements pays lock, les dirigeants n’ont pas pris conscience de la situation. Le « il faut s’arrêter » n’interpelle aucun dirigeant. Au lieu de situer sur des bases nouvelles le politiques, la corruption se fait autrement. La gestion des fonds suit suivant une nouvelle logique de corruption. La logique de la corruption peut changer mais la logique de la gouvernance est toujours mauvaise.
La gestion de la pandémie est chaotique. L’Etat investit la vie comme l’ordinaire. Il n’a aucun contrôle sur la vie de la population. La réalité échappe à l’Etat ou méprise cette réalité géographique (accessibilité au territoire) réalité sociale (précarité, pauvreté, économique et morale), la réalité politique (effet du pays lock , des groupes armes , du kidnapping) le nombre de médecins par habitants) infrastructurelles ( absence d’hôpital et de routes, d’électricité et d’eau) et de capital humain ( autant de facteurs ne sont pas pris en compte dans la gestion de la pandémie.
Aucune mesure sociale et économique n’est prise. L’Etat contente de faire des promesses ou d’annoncer des mesures. Le mensonge est norme. La prise en charge des cas infectés n’est pas assurée. Si des gens sont mis en quarante ou en isolement, il s’agit d’un faire semblant parce que les conditions ne sont pas réunies. Un seul laboratoire pour faire les tests. Cela prend environs 48 heures. A titre de rappels, un test négatif dans le cas haïtien n’implique pas de non-contagion parce que les tests ne sont pas si fiables. 75 % de probabilités que les résultats du test soient vrais en cas de négativité. Il revient après le temps d’incubation considérée refaire le test pour justifier la négativité ou autre. Seuls les cas positifs, sont à considérer. En considérant, cet aspect de la question, l’Etat doit être une véritable machine à dépister des cas en sachant la réalité haïtienne.
La politique de gestion des cas liée aux manifestations de symptômes, en considérant que le confinement n’est pas possible, est génocidaire. Il faut gérer la situation en notre sens par une gestion de proximité et de solidarité pour éviter le pire.
Sur le plan économique, les mesures annoncées ne sont pas effectives. La distribution des sacs de riz sans le minimum de respect de la dignité de la personne ne peut être considéré comme mesure d’accompagnement mais un moyen d’humilier les gens en public. L’Etat ne doit pas se réjouir de la vulnérabilité des gens. Il doit être en mesure de rassurer les gens et de leur procurer de quoi vivre.
Entre mimétisme et réalité ; le choix est attendu
Le mimétisme dénature les individus de leur réalité. La gestion de la pandémie en Haïti est trop imitée des pays dits développés. Les mesures officiellement utilisées sont le confinement, la distance réglementaire ou physique et les mesures d’hygiène et des mesures cliniques pour des cas confirmés. Ces mesures sont mimées et ne participent pas à réduire le taux de contamination. Les haïtiens ont peur du confinement car ils ne leur permettent pas de se reproduire. Il implique la séparation du lieu d’habitude et l’encouragement de la promiscuité tenant compte du nombre de personnes par mètre carré. Face à cette situation, il faut appliquer les mesures qui sont liées à la réalité géographique, sociale, économique et politique des haïtiens.
Piste pour une gestion efficace de la crise
Par-dessus tout, les mesures prises généralement par les autorités ne tiennent pas véritablement compte de notre réalité sociale et économique dans laquelle nous vivons. C’est peut-être la raison de leur inefficience. Nous proposons dans ce papier de prendre des mesures adaptées à la situation d’Haiti en mettant en scène ces recommandations :
Réaliser des dépistage de masse suivant des carrefours interdépartementaux en mobilisant des équipes interdisciplinaires. Ces carrefours seront les points de rencontre ou limites des départements ;
Refaire le dépistage pour des tests négatifs en tenant compte du niveau de précision des tests réalisés ; car tester négativement sans symptômes n’impliquent pas ne pas avoir la maladie dans le sang ;
Garantir tous les vulnérables un panier de biens capables de les nourrir en respectant la ration alimentaire ;
Contrôler les espaces de marché en instituant l’espacement social ou la distanciation sociale ou physique comme élément de contrôle de de vente (via la police) ;
Interdire aux supermarchés et restaurants la consommation sur place des produits achetés (pour réduire les foules)
Faire respecter les principes élémentaires d’hygiène et d’instaurer des kits hygiéniques à l’entrée des bâtiments pour faciliter le lavage des mains ;
Former les étudiants de médecine et d’autres disciplines connexes sur la prise en charge de la maladie pour les insérer au programme de service civique en temps de crise (service à la nation en temps de crise et certification) ;
Garantir à la population et aux personnels médicaux les équipements de protection nécessaires.
Bernadin LARRIEUX et Bien Aimé ATTILA
Références
Bernadin Larrieux (2020). Comprendre la psychologie de la pandémie. Entretien réalisé par Lesly Succès, Le National, date de parution 31 mars.
Dorvil Henri (1985). Types de sociétés et représentations du normal et du pathologique : La maladie physique, la maladie mentale. In, Traite d’anthropologie médicale dir. Fernand Dumont et al. Québec : Presses de l’Université du Quebe.
Fischbach, Franck, (2015). Le sens du social. Les puissances de la coopération, Québec, Lux/Humanités.
Franck Fischbach (2009). Manifeste pour une philosophie sociale. Paris : Éditons la découverte.
Freud Sigmund (1921). Psychologie collective et analyse du moi. Classiques des sciences sociales. Chicoutimi: J.-M. Tremblay. DOI: 10.1522/cla.frs.psy1.
Freud Sigmund (1967). Abrégé de Psychanalyse. 5e ed. Paris: Presses Universitaires de France.
Hector Michel (1989). Syndicalisme et Socialisme En Haïti 1932-1970. 2nde ed. Port-au-Prince: Henri Deschamps.
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