Le 27 avril et le 1er mai 2020, le président Jovenel MOÏSE a communiqué des chiffres sur la commande et le transport de matériels et d’équipements en provenance de la Chine. Sa première communication a fait état de deux milliards (2,000,000,000) de gourdes de commande et de neuf cent millions (900,000,000) de gourdes de transport. Lors de son discours de commémoration du 217ème anniversaire du bicolore national, ces chiffres se sont augmentés : plus de quatre milliards (4,000,000,000) de gourdes de commande et près d’un milliard de gourdes de transport. Et l’on se pose des questions. Que s’est-il vraiment passé ? Le président s’est-il trompé ou y a-t-il eu effectivement une hausse dans les montants ? Le gouvernement a-t-il passé une nouvelle commande ? Le chef de l’État a parlé, point-barre ! Sans aucun souci d’être précis, il a juste voulu montrer qu’il maitrise les chiffres.
En outre, le discours du 1er mai a hébergé une erreur grossière : le président Jovenel MOÏSE a laissé entendre que la commune de Mont-Organisé contient trois (3) sections communales. En réalité elle en a deux[1] : Savanette et Bois-Poux[2]. Passons. Pour notre part, la Covid-19 ouvre les yeux sur la nécessité pour les hommes et les femmes politiques haïtien.nes de freiner l’imposture qui les a déjà trop dominé.es. Elle est dangereuse, l’imposture. Elle peut avoir de graves conséquences là où l’on ne s’y attendait pas. C’est le cas actuellement en Haïti où dans le contexte de la Covid-19 les citoyen.nes se montrent de plus en plus méfiant.es vis-à-vis des autorités. Ils.elles n’obéissent pas toute de suite à leurs ordonnances. Ce déficit de confiance est dû au fait que souvent les autorités font semblant quand elles ne mentent pas tout court.
En fait, il semble que le fait de vivre en communauté conditionne les êtres humains à être d’éternels imposteurs. Faire semblant serait le grand prix à payer par celles et ceux qui ont l’isolement en horreur ou qui ont tout simplement besoin d’approbation, de profit, de pouvoir, de réussite, etc. À ce stade, l’amour de la vérité serait une déraison et sa recherche cesserait d’être un intérêt pour la personne humaine. Tromper pour être vrai sonne alors comme une devise tant que l’on patauge dans les faux-semblants. On ne se ferait plus du souci pour ce qui est [réellement] vrai. D’ailleurs, on s’évertuerait même à occulter la réalité, voire la neutraliser. Tout ce qui resterait serait le règne de l’imposture pour laquelle on ressent d’ailleurs une sorte de fascination. En effet, l’imposture désigne une parole, un acte ou une manœuvre qui vise à tromper quelqu’un afin d’en tirer profit (www.linternaute.fr) ; c’est l’action de tromper par de fausses apparences ou des allégations mensongères, de se faire passer pour ce qu’on n’est pas (www.larousse.fr).
Selon Jean-Bertrand Pontalis, cité par ROLAND BREEUR, l’imposteur est « celui qui usurpe une identité, s’invente au point d’y adhérer parfois, une histoire qui n’est pas la sienne, se fait passer pour un autre et ça marche »[3]. Plus loin, ROLAND BREEUR lui-même « distingue les imposteurs mythomanes, les vrais faux, et les faussaires de la normalité, les faux vrais. Les premiers s’inventent une vie extraordinaire, les autres tentent de se faire passer pour normaux. Ces derniers — les faux vrais — cherchent donc avant tout à se faire accepter par ou à se fondre dans les normes et contraintes sociales quotidiennes. On les reconnaît à leur démarche souvent malhabile et leur excès de zèle : trop polis, trop avenants, trop instruits, etc. Cet excès afin de conjurer le manque qu’ils sont du point de vue social : ils ont souvent la posture du blasé. Les premiers en revanche — les vrais faux — veulent nous étonner et s’exposer comme exceptionnels et hors du commun.»[4] Ainsi exposées, ces données nous renseignent sur un fait : l’imposteur est un personnage vivant dans une caverne où se nichent le truqué et tout ce qui s’ensuit.
Des cas d’imposture pour des imposteurs de circonstance
Nous ne voulons pas faire de ces lignes un repère de cas d’imposture. Néanmoins, il importe de relater quelques-uns afin de faciliter la lectrice ou le lecteur à pénétrer notre exposé. Avez-vous déjà entendu un président qui change maladroitement le ton de sa voix lors d’une adresse à la nation juste pour essayer de montrer son autorité ou sa sympathie ? Et le Monsieur du quartier qui va régulièrement chez le coiffeur vu que sa coiffure serait l’expression d’une certaine « réussite professionnelle ou d’un statut social élevé » ? Quid de l’autre qui est contraint de porter une cravate derrière la caisse ou d’avoir une apparence prédéfinie[5] même si son revenu passe loin de lui permettre ce luxe ? Alors ils se défendent selon la logique du marché, n’est-ce pas ? En ce sens, souligne Roland BREEUR : « L’imposteur est contraint de jouer ou de mimer le vrai dans une société qui ne produit plus que du faux »[6]. Denise Bouchet-Kervella ajoute ceci : « Ce que cherche l’imposteur, c’est à faire vrai, faute peut-être d’avoir jamais pu être vrai »[7]. Même dans la peau de menteurs convaincus, seule la fin justifie les moyens, dit-on.
En fait, d’aucuns s’adhèrent à l’idée que la fin justifie les moyens. Afin d’avoir tel résultat, il serait alors légitime de poser toutes les actions que l’on croit être adéquates (mentir et tromper les autres aussi peut-être !), même si en réalité elles porteraient atteinte aux valeurs. Parlant de valeurs, il s’ensuit que, dans son incohérence, la société est favorable à cette pratique consistant à piétiner celles qu’elle a lui-même instaurées. On y reviendra probablement dans un autre travail. À ce stade, il convient de revenir à Roland BREEUR qui laisse entendre ce qui suit pouvant réconforter les imposteurs :
Le fait même de vivre en communauté, d’être des « moi sociaux » (comme disait Bergson) nous contraint à faire (bon) usage du mensonge et du semblant. Afin d’arriver à nos fins, il nous est parfois nécessaire « d’en imposer ». Tricher et duper les autres, ou absorber des traits et des habitudes afin de se faire accepter par un groupe : voilà le prototype même du caractère d’un acteur social habile et adapté (« branché »). Il joue pour faire vrai et imite ceux qui réussissent ou qui sont pris au sérieux. Comme le certifient les experts de la psychologie sociale actuelle : pas de vie sociale sans un minimum de mise en scène et de manipulation. Or, en cas normal, ces duperies ne servent qu’à nous affirmer en tant que personne réelle. Nos impostures font ici partie intégrante de notre auto-affirmation ou de nos identifications.
Voilà, comme dirait le feu Maurice Sixto, une prime accordée aux paresseux. Qu’elle aide, nous l’espérons, celles et ceux qui croient que les abysses de l’imposture sont les meilleures demeures possibles. Néanmoins, il est à souligner que les imposteurs ne bénéficient pas éternellement, ils finiront par être démasqués. La conception [machiavélique] selon laquelle un peu de corruption (d’imposture dans notre cas) est inévitable s’agit d’un dogme qu’il faut démanteler. L’imposture a déjà trop monté. Il faut s’atteler à rechercher collectivement la voie de sa chute, car l’être humain (l’être haïtien dans notre cas) possède une certaine faculté d’agir, par laquelle il peut découvrir et guérir tout ce qui est à la source de l’imposture.
Enrayer l’imposture dans la politique haïtienne
De notre lieu, nous optons pour l’immunisation de la personne humaine - l’homme et la femme politiques aussi - contre l’imposture. Mais à défaut, s’il faut un remède contre cette pathologie, nous croyons fermement qu’il doit être collectif. L’imposture n’est pas dans la nature des choses comme le voudrait la conception chrétienne. Plutôt, elle part du comportement humain. En effet, l’imposture offre la voie de l’approbation, du profit, de l’ascension sociale, du pouvoir, de la réussite, de la visibilité, de la domination, etc. Cela étant dit, fasciné par toutes ces choses, l’humain est fort souvent disposé à grignoter toute proie trempée dans la sauce de l’imposture. Pour la contrecarrer, il faut une action collective passant par les communautés (petites ou grandes). Il convient d’engager les communautés pour deux raisons. D’une part, la stabilité et la constance caractérisant les communautés sont un véritable atout. D’autre part, elles ont cette capacité de faire du combat contre l’imposture la responsabilité de tous : membres, sympathisants, etc. Pour se faire, il faut que les citoyen.nes soient parties prenantes. Ce sera au profit de la « vérité »[8] dont la recherche exige une passion inlassable et le courage de débusquer tout ce qui s’en oppose. La vérité a besoin de se révéler dans le monde et en Haïti en particulier. Si aujourd’hui face à la Covid-19, beaucoup d’haitien.nes refusent de respecter les mesures prises par l’État (ce que nous dénonçons), c’est parce qu’ils.elles sont conscient.es que maintes fois ils.elles ont été trompé.es. La Covid-19 impose aux autorités politiques haïtiennes d’enrayer l’imposture, car il se fait tard.
Wisvel MONDELICE
Journaliste
Etudiant finissant en Communication sociale à l’UEH
mwisvel@gmail.com
[1] http://www.fenamh.org.ht/commune/montorganise
[2] https://www.lenouvelliste.com/article/166875/mont-organise-une-municipalite-sans-les-moyens-de-sa-politique
[3] Roland BREEUR, « À propos de l’imposture », en ligne : https://popups.uliege.be/1782-2041/index.php?id=940, pp. 547 – 548, [consulté le 7 mai 2020].
[4] Roland BREEUR, « À propos de l’imposture », op. cit., [consulté le 7 mai 2020].
[5] Dans ce cas, les imposteurs de tout plumage parlent de protocole, d’éthique professionnelle, etc. Notre problème n’habite pas forcément ce lieu. Mais plutôt, l’absence de correspondance entre ces exigences et la qualité de vie au travail (QVT) en général.
[6] Roland BREEUR, « À propos de l’imposture »,ibidem, p. 550.
[7] Denise Bouchet-Kervella, « Psychanalyse de l’imposture d’Andrée Bauduin », Presses Universitaires de France, en ligne : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2008-1-page-217.htm, [Consulté le 11 mai 2020].
[8] Elle est riche la discussion autour du concept de vérité. Mais au-delà du débat sur la validité de ce qui est vrai, nous nous servons de cette formule de saint Thomas d'Aquin : Conformitas sive adaequatio rei et intellectus : la vérité est l'accord des choses et de nos pensées. De toute façon, la vérité ne peut pas correspondre au faux-semblant ni à la fraude.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.