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Opinions

La trajectoire inédite de la gourde face au dollar en Haïti

SL
Schamlie Lephnie DEMOSTHENE Economiste Email : shammademosthene@gmail.com Téléphone : (509)31296878-36444275

June 4, 2020 · Lecture : 11 min

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Un économiste est quelqu’un qui voit fonctionner les choses en pratique et se demande si elles pourraient fonctionner en théorie (Stephen M. Golfled). C’est-à-dire sa capacité d’effectuer des recherches sur les grands concepts et sur les phénomènes économiques, à interpréter les phénomènes ou les données pour produire des analyses, pour modéliser ou expliquer et surtout pour faire des prévisions sur les caractéristiques économiques des sociétés (Louis, 2020).

Selon l’économiste britannique Nicholas Kaldor (1908-1986), dans son fameux « Carré magique », la santé économique d'un pays repose sur quatre piliers : la croissance économique, le plein emploi des facteurs de production, l’équilibre extérieur de la balance commerciale, et notamment la stabilité des prix.

Toutes les « politiques économiques » (Guerrien, 2000) doivent donc au moins se constituer ou mener à bien autour de ces quatre éléments. La création de richesses qui passe nécessairement par l’utilisation des facteurs de production fait que les relations économiques internationales se réalisent à des fins de tirer des gains à l’échange et de la stabilité des prix pour maintenir les marchés à un niveau d’équilibre. De cette dernière survient le prix sur le marché de change : le taux de change, ceci à qui on est intéressé. Nous allons porter, dans cette communication, un regard sur une réalité socio-économique de notre société qui est la double circulation monétaire dans la limite où elle affecte le marché de change de la gourde/dollar tout en faisant des analyses et des interprétations. Pour mieux comprendre ces phénomènes, il faut un peu de théories économiques et des faits historiques.

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Si on remonte dans l’histoire, on verra que l’écart entre la gourde et le dollar ne date pas d’hier. Trois gourdes pour un dollar, tel a été le taux appliqué en 1843, sous le présidence de Jean-Pierre Boyer (Boyer, 1843). Par contre, des difficultés diverses ont surgi, entre autres : les dépenses incontrôlées, les guerres civiles... Cela met le gouvernement dans l’incapacité de financer l’impression des billets.

Les années 1980 constituent un tournant tant dans l’histoire économique mondiale (le début de l'application de la politique néolibérale, la hausse des prix du pétrole dans les années 1970, la récession du début des années 1980, l'éclatement de la crise de la dette en 1982) que dans l’histoire socio-politique et économique d’Haïti.

Au milieu de l’année 1982, on assiste à un phénomène que l’on pourrait qualifier de nouveau en Haïti : l’émergence d’un « marché parallèle des changes ». On avait besoin de plus de gourdes pour acheter les mêmes quantités de dollars qu’on achetait auparavant ; la gourde s’écarte de sa valeur de cinq gourdes pour un dollar, et fluctue vers le haut sans jamais revenir au niveau initial. Cette situation insérait l’économie haïtienne dans la structure de la dollarisation[1]. Ce qui a permis d’éliminer le marché parallèle de devises mais d'ajouter au lot de problèmes déjà existants dans cette économie.

La mise en place de la politique de change adoptée dans le cadre des « Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) de 1986 »[2] a conduit le pays à abandonner en 1990 le régime de change fixe pour l'adoption de l'autre ancrage de coin, le régime de change flottant. Dans ce contexte, les autorités monétaires se devaient, en adéquation aux prescrits de ces programmes, d'instaurer des politiques monétaires et de crédit afin de garantir la stabilité du taux de change et du niveau des prix. Elles se réservaient ainsi le droit d’intervenir au besoin, par l’utilisation des instruments de politique monétaire, en vue de contenir la volatilité du taux de change.

Ces politiques se voulaient « axées sur la restauration de la stabilité financière en assurant une augmentation de la masse monétaire qui soit adaptée aux objectifs de croissance, d'inflation, et de balance de paiement pour faire face à la réduction progressive des supports externes » (DESHOMMES,2006).

Malgré les mécanismes et politique de contrôle de change utilisés, le change reste toujours une variable macroéconomique très instable. Donc, on peut constater que notre pays n’a fait qu’assister à la montée vertigineuse du dollar (US) par rapport à la gourde. Actuellement, il faut environ 110 gourdes pour échanger seulement un dollar. Cette hausse est due aux comportements des acteurs politiques et aux acteurs économiques (taux d’intérêt) par rapport à leur utilisation du dollar, que ne nous produisons pas contre la gourde, la monnaie locale.

L’apparition de la Covid-19 a des impacts négatifs sur notre économie, notamment la paralysie des activités agricoles, la hausse du taux de change. Les nantis, étant détenteurs de plus de 90 % de la richesse nationale, utilisent leur position dans l’ordre social pour imposer leur dictature dans le taux de change. À titre de rappel, depuis 1991, le dollar américain n’a cessé de gagner de valeur par rapport à la gourde.

Par ailleurs, certains gens de la classe exploiteuse n’ont pas la possibilité d’avoir en leur possession de grandes quantités de monnaie de l’oncle Sam pour fonctionner au quotidien. Sauf qu’on leur met un couteau sous la gorge en les obligeant à faire des transactions qui leur coûtent les yeux de la tête pour avoir des dollars afin de pouvoir louer un appartement, se payer une voiture d’occasion, payer des frais de scolarité des enfants ; et aussi, ils se méfient de plus en plus de la gourde, veulent tous épargner en dollars. Une discrimination qui valorise le dollar mais qui va au détriment de la gourde ; c’est-à-dire que notre pays évolue sous une dollarisation de facto.

L’exacerbation du phénomène est due à la méfiance et à la baisse réelle de la confiance des agents économique dans la monnaie nationale. En perdant de jour en jour sa valeur, cette dernière laisse place au dollar qui, au même titre qu’elle, joue le rôle d’unité de compte, de réserve de valeur et d’instrument d’échange à l’achat ou à la vente de différents biens et services à l’intérieur même du pays. Autrement dit, les agents économiques choisissent de plus en plus de libeller la totalité ou une partie de leurs épargnes ou leur transactions (achat ou vente) dans la devise étrangère. C’est ce que l’auteur de Bernis appelle un cas pathologique d’une nation à ce point dominée et désarticulée que sur son espace juridique, circule une monnaie étrangère qui sert de moyen de paiement. (Doura,2012)

L’inefficacité de la politique monétaire a des impacts sur la montée du dollar en Haïti. Les effets de la politique monétaire ne sont toujours que provisoires sur l'économie. Autrement dit, elle ne produit que des impacts de court terme face à la dégringolade de la gourde. Plusieurs facteurs en sont responsables. Par exemple, l'accumulation de plus en plus importante des déficits budgétaires et commerciaux, la grande faiblesse de la production nationale, le déséquilibre entre les exportations et les importations, qui fait détériorer le terme de l'échange, les politiques fiscales de l'Etat, le faible flux de capitaux, l'instabilité politique, le faible revenu dans l’économie, la présence des marchés financiers peu développés, une information incomplète sur l’état exact de l’économie, ainsi qu’une plus grande fréquence des chocs extérieurs et intérieurs, la puissance d'un secteur informel pour lequel l’État dispose de moins d’informations sont aussi à considérer, entre autres, réduisent de plus en plus les marges de manœuvre de la Banque centrale et l'efficacité de la politique monétaire établie par ce dernier, l'empêchant ainsi d'atteindre les objectifs fixés. Cette politique monétaire trop souvent faite sans l'appui d’une politique budgétaire efficace n'influence pas assez l’économie pour qu'on puisse vraiment prétendre qu'elle permettra à la gourde d'afficher une meilleure posture face au dollar. 

Les indicateurs de dollarisation de la BRH, le ratio des prêts dollars / dépôts total en dollars sont passés de 5,84 % en septembre 1992 à 53,31% en septembre 1998, pour diminuer à 31,56 % en septembre 1999. Le pourcentage de ce ratio est passé à 49,26 % en mars 2002, puis à 51,00 en septembre 2005. Ce taux oscille aux alentours de 56 % pour 2010 à 2014. Ainsi, on peut dire que cette économie est devenue bien plus fortement dollarisée, car plus de 50 % des actifs dans le système bancaire sont en dollars.

En fin de compte, je veux surtout clarifier pourquoi je choisis de ne pas approfondir ceratines questions structurelles. Contrainte de temps et d’espace. Je peux cependant souligner que dans ce contexte d’état d’urgence sanitaire, nos dirigeants doivent pour une fois se mettre à la hauteur de leur responsabilité pour éviter la double circulation monétaire en Haïti, car la dollarisation a des conséquences profondes sur l’économie du pays. Quand il y a double circulation monétaire, la plus forte chasse au fur à mesure la plus faible (Loi de Gresham). Ce phénomène établit au fil du temps une sorte de déséquilibre et d’injustice parmi les utilisateurs et les consommateurs, et l’État perd toute capacité à ajuster les fluctuations du taux de change par la politique monétaire. Il perd la capacité à faire apprécier la monnaie locale.

Que doit-on faire ? Les autorités étatiques, pour remédier au problème de la double circulation monétaire dans l’économie haïtienne doivent mettre en place avec les autorités monétaires de nouvelles politiques de change capables d’aider au maintien de l’inflation, renforcer la stabilité et la crédibilité de notre système et des autorités. Les responsables doivent se positionner sur le développement de la production nationale, principalement dans les domaines où Haïti a des avantages comparatifs sur le marché, le développement de l’investissement privé par secteur, surtout dans le secteur agricole et le maintien de la stabilité macroéconomique. A défaut de poursuivre les réformes adéquates pour consolider les progrès accomplis dans les domaines précités, la pauvreté et ses corrolaires vont s'accentuer.

Une plus grande responsabiité de l’Etat dans l’établissement des politiques économiques consiste à faire appliquer et respecter justement les lois, décrets et directives de la République[3]. De plus, une meilleure coordination entre les politiques budgétaires, fiscales et monétaires pour une meilleure gestion des fluctuations du taux de change. Une telle manœuvre pourrait faire objet d’une politique de long terme, moyennant la fixation de ces objectifs. Ces mesures devraient également garantir : une amélioration au niveau de l’inflation ; une cohérence et cohésion dans l’établissement des politiques économiques ; une cohérence des politiques à la croissance économique ; une plus grande efficacité des politiques monétaires ; un suivi régulier de la mise en œuvre et une évaluation périodique. Pour cela, il faudrait que les autorités compétentes soient soucieuses de l’urgence de l’heure et des réformes économiques que nous devrions entamer dans les prochaines années.

Schamlie Lephnie DEMOSTHENE

Economiste

Email : shammademosthene@gmail.com

Références bibliographiques et Webographies

L’effet de la dollarisation de l’économie haïtienne sur les fluctuations des prix produits agricoles vu par Mikerly Mistral JOSEPH. Consultée sur le site Web Suivant : http://www.lenational.org/post_free.php?elif=1_CONTENUE/economie&rbmun=2343,    Consultée le 28 avril 2020 à 13 heures 08 minutes.

La Banque Mondiale envisage une monnaie sur l’ile consultée sur le site web suivant : Http://www.cpam1410.com/labanque-mondiale-envisage-une-monnaie-unique-sur-lile/, consultée le 29 avril 2020 à 22 heures 40 minutes.

 Le gouvernement veut faire de la gourde la seule et unique monnaie de transaction en Haïti. Voir l’URL suivant : https//lenouvelliste.com/article/183943/legouvernement-veut-faire-de-la-gourdes-la-seule-et-unique-monnaie-de-transaction-en=haiti, Consultée le 30 avril 2020 à 8 heures 20 minutes (AM).

Amina, LAHRÈCHE-REVIL, "Les régimes de change", Éditions La Découverte, collection Repères, Paris, 1999, 120 pages.

Fovet-Rabot, C. (2012). "Rédiger l’introduction de l’article scientifique en 5 points". Montpellier, France : CIRAD,2 pages. Disponible en ligne :  http://coop-ist.cirad.fr, consultée le 30 mai 2020 à 17 heures 07 minutes.

Fritz DESHOMMES, "La nation écartelée : « Entre plan américain » et projet national". Port-au prince : Cahiers universitaires.

Fred Doura, "Economie d’Haïti, dépendance, crise et développement" Ed. 2 DAMI, pp 345

"SRAS-CoV-2 : une potentiel crise économique et financière", publié dans le cahier de l’INAGHEI en mai 2020, Consultée le 23 mai 2020.

Jean Laforest VISENE, application d’une politique d’ajustement structurel : du concept original à l’adaptation au besoin du pays, in https://visenejl.blogspot.com/2012/03/application-dune-politique-dajustement.html ? m=1. Consultée le 30 Mai 2020 à 15h30 minutes.

Jean Pierre BOYER, Le système bancaire, pp 65

Kathleen Dorsainvil, Docteur en Economie, "La dollarisation de l’économie Haïtienne : une chronique inquiétante", par Le Nouvelliste : publié le 11 juin 2018, Port-au-Prince, Haïti. Consultée le 29 avril 2020 à 24 heures 05 minutes (AM).

[1] La dollarisation se définit comme la substitution d’une monnaie nationale par une monnaie étrangère ou le fait de lier le cours de sa monnaie à celui d’une autre, par exemple le dollar ou l’euro. Elle est dite totale ou officielle quand un pays adopte une monnaie étrangère comme monnaie exclusive, alors qu’elle est partielle quand il existe une co-circulation des monnaies nationale et étrangère.

Ce concept politique des années 1980 et 1990 se traduit par un accord entre les institutions de Bretton Woods (FMI, Banque mondiale) et les pays en déséquilibre macroéconomique. Il était inspiré des théories néolibérales de l’époque, et il visait à rétablir l’équilibre macroéconomique à travers la mise en place des mesures suivantes : contrôle des dépenses publiques, augmentation des recettes, privatisation des entreprises publiques), réduction des dépenses publiques, contrôle de la masse monétaire et la libéralisation monétaire (freiner le crédit, développer l’épargne), politiques budgétaires et restructuration de la fonction publique, la politique de change, libéralisation des échanges. Marc, RAFFINOT. Dette extérieure et ajustement structurel, EDICEF, pp 142 – 48, 1991

[3] L’unité monétaire est la Gourde : elle est divisée en centimes (Article 6 de la Constitution haïtienne de 1986). A partir de cet article de la Loi-Mère, tous les débats sur la circulation de la devise américaine ou toutes autres monnaies en Haïti n’ont aucun sens ni fondement.

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