L’espace de la pandémie du Covid-19 est un terrain favorable pour la bataille hégémonique dans un monde à tendance multipolaire. La crise sanitaire permet d’étudier aujourd’hui des enjeux de contrôle qui sous-tendent une approche géopolitique et stratégique des puissances par rapport au reste du monde. À plusieurs égards, la confrontation est préférée à la coopération. La stratégie des puissances vise à étendre, à approcher ou à envisager de nouvelles zones d’influence. Les États-Unis, la Chine, la Russie et des puissances régionales (en devenir) comme l’Inde, se sont impliqués dans une sorte de guerre d’influence par le truchement d’une diplomatie qui, dans une certaine mesure, peut être qualifiée de velléité hégémonique.
Des organisations internationales au premier plan desquelles l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est au cœur de cette conjoncture complexe et difficile à démêler. La position de Trump en 2020 concernant l’OMS traduit précisément ses désaccords par situation interposée avec la Chine qui, selon le président américain d’alors, se trouve favorisée par le dispositif mis en place au sein de cette institution internationale. L’une des demandes de Trump à l’OMS consiste à étudier le modèle de gestion de Taiwan du Covid-19, à intégrer Taiwan comme membre (observateur) à l’OMS. De toute évidence, cela est vu par la Chine comme une provocation. Au final, les États-Unis ont mis en branle une procédure de retrait de l’OMS sous la présidence de Trump, soit le 6 juillet 2020. Étant donné que cette procédure sera effective dans un an, et avec l’arrivée de Biden à la présidence, les Américains rejoignent l’OMS.
Le vaccin consolide la prépondérance des puissances
La lutte se précise dans le cadre des recherches pour mettre au point des vaccins contre le Covid-19. Les premières puissances qui ont mis au produit des doses ont été des gagnantes sur le plan économique et géostratégique, c’est-à-dire dans une perspective hégémonique.La vente assure une manne économique et contribue de la même façon à rehausser la force d’une puissance dans une quête de contrôle et d’extension à l’échelle du monde. Le vaccin est à la fois une arme diplomatique et économique.
Le Covid-19 permet sans conteste à la Chine d’étendre son hégémonie et gagner de l’argent dans des conditions de diplomatie vaccinale et d’exportation de masques dans un premier temps. Dans un article paru dans le Courrier international, la velléité de la Chine de couper de l’herbe sous les pieds des États-Unis en Amérique latine recèle une odeur de guerre silencieuse menée à travers une stratégie vaccinale qui cache les dessous d’une politique d’extension et de bataille entre les deux (2) géants. On lit dans un article du Courrier international la description suivante :
« Comme souvent au cours de ces dernières décennies, l’Amérique latine est revenue dans les premières pages de ce catalogue chinois. Elle apparaît non seulement comme un terreau propice aux affaires, mais aussi et surtout comme un moyen de gagner du terrain dans la guerre silencieuse que la Chine mène, également dans cette région, contre les États-Unis.»
D’autres pays dans cette course ont acheté des licences (brevets) dans le cadre d’une anticipation positive des résultats de recherches en cours dans des laboratoires occidentaux. C’est le cas de l’Inde qui a négocié une licence pour la production de l’AstraZeneca. Ipso facto, Inde est devenu un fabricant de vaccin contre le Covid-19 au début de 2021, par le biais de ce mécanisme. Ou encore, on a le cas d’Israël qui a passé des commandes à temps et à un prix plus élevé que d’autres pays. Ce mécanisme d’anticipation permet de faire de la vaccination un enjeu de mobilisation politique, dans un contexte de réédition des élections législatives en 2021, en Israël. Trump a fait du vaccin également un élément de politique et de campagne électorale tout en insistant sur les aides massives accordées au laboratoire. Et il a clamé, dans le contexte de son fin de mandat, qu’un vaccin sera disponible avant les élections présidentielles. Malheureusement pour lui, Pfizer a officialisé le 9 novembre les succès de son vaccin, six (6) jours après les élections présidentielles américaines du 3 novembre 2020.
Et de la lutte pour le contrôle vaccinal entre les puissances
La stratégie vaccinale à l’échelle d’une distribution géostratégique est considérée comme un enjeu de politique internationale de telle manière que l’on peut même arriver à dire qu’il s’agit, dans certains cas, d’un relent de guerre froide. Pour essayer de contrer la présence chinoise et russe en Amérique latine, les États-Unis se sont mis de la partie. Etant donné que le vaccin russe Spoutnik V est utilisé en Argentine en premier en Amérique latine, la velléité russe devient menaçante pour les États-Unis. En plus, les Russes ont renforcé leur présence en Argentine par le biais d’un accord qui permet la production du vaccinSpoutnik V sur place.Cet accord est passé entre le Fonds souverain russe (RDIF) et le Laboratoire argentin Richmond. La production devra avoir lieu au cours du mois de juin 2021[ii] et des tests de production sont en cours avant l’entrée officielle de l’accord.
Pour y faire face, la présence américaine se fait remarquer par une augmentation de dons dans le cadre de l’urgence sanitaire. Une contribution de 3.5 millions de dollars en équipement sanitaire octroyée dans le cadre de la visite officielle du commandant des Forces armées du Sud des États-Unis, en l’occurrence l’amiral Craig Faller, confirme la tendance. La visite de ce haut responsable militaire témoigne de l’importance de la question. Cette petite contribution de 3,5 millions est un signe de présence américaine sur le terrain en termes de rappel des donations déjà faites pour combattre le Covid en Argentine. À rappeler que, les donations américaines ont été insuffisantes. Le vide attire la Chine et la Russie, notamment dans le cadre des besoins en vaccin pour la population argentine au début de l’année 2021. Il en résulte de la réunion entre l’amiral américain et les ministres de la Santé et de la Défense de l’Argentine des annonces officielles qui visent à étendre la donation de l’aide américaine. À mentionner qu’il y a un enjeu économique qui consiste entre autres, pour les Américains, à repousser les investissements chinois dans le cadre de la 5G en Argentine[iii]. Au Paraguay, le seul pays de l’Amérique latine qui reconnait Taiwan comme État dans le monde, la bataille pour l’hégémonie n’est pas en reste quant aux velléités du géant chinois.
L’accès équitable au vaccin, malgré l’existence du COVAX[iv], instance qui devrait assurer une distribution selon les besoins des populations de n’importe quel pays, n’arrive pas à s’imposer et reste pour l’instant inefficace devant la pandémie.Le souci d’une influence politique des puissances est de l’ordre à phagocyter la politique d’accès équitable.
Vaccin contre le Covid-19 : arme diplomatique
Aussi le vaccin sera-t-il considéré comme une arme qui fait affermir les relations diplomatiques ou qui fait grincer, voire changer de position, vis-à-vis d’un pays ami. Il permet également de partir à la conquête de nouveaux espaces d’influence diplomatique et aussi il permet à l’interne à certains dirigeants politiques de marquer des points ou d’en perdre selon leur gestion de l’épidémie.Le positionnement au temps du Covid-19, dans la sphère géopolitique, est en relation avec une stratégie de conservation, d’élargissement du champ d’action des puissances économique et militaire dans une perspective d’étendre une influence diplomatique dans des pays qui sont aux abois suite au désastre, au dysfonctionnement des services de santé fragile.
Les exemples de puissances émergentes ou de puissances tout court qui font de la diplomatie du vaccin un enjeu géopolitique témoignent de l’importance de nouveaux rapports de force à l’échelle de la planète. La pandémie se transforme en une question géopolitique et tend du coup à influencer la marche du monde dans un fond de rivalités. Et l’on sait :«En géopolitique[v], chaque occasion est bonne pour avancer ses pions. La crise sanitaire du Covid-19, et tout particulièrement la course aux vaccins, l’a encore prouvé : les questions de prestige, de rivalité et de ‘’soft power’’, ont incité les puissances mondiales à se concurrencer plutôt qu’à travailler en commun.» La question des zones d’influence sur le plan de l’hégémonie et de la recherche des gains est en quelque sorte dominante dans cette crise sanitaire qui révèle comme la course à la production des vaccins prime sur la coopération et détermine du coup un enjeu d’extension de l’influence des puissances. Dans cette course, l’arrivée de Cuba au bon moment pourrait être un enjeu important à l’égard de certains pays. La liste fermée des pays qui sortent pour l’instant gagnants de cette course à la production du vaccin est la suivante hormis le cas cubain :des vaccins[vi] américains de Pfizer et de Moderna, du vaccin britannique AstraZeneca, des vaccins chinois,Sinopharm et Sinovacet, le vaccin russe Spoutnik V.
La Chine, dans une vision de politique vaccinale internationale, vise en priorité des pays en développement et qui se trouvent dans des conditions d’une impérieuse nécessité d’avoir des vaccins en vue de contenir la propagation du virus. Au début de l’extension du Covid-19, la Chine a eu une diplomatie du masque qui a suscité des remous dans des pays en voie de développement ou émergents. Les masques chinois étaient surtout vendus dans des pays occidentaux, en Europe, aux États-Unis au détriment des pays émergents. Contrairement à cette politique d’exportation, la Chine a changé de stratégie dans sa gestion internationale d’exportation de vaccins contre le Covid-19.
Josué Vaval, professeur à l’Université d’Etat d’Haïti/FASCH
[i]https://www.courrierinternational.com/article/pandemie-la-chine-rebondit-en-amerique-latine-avec-sa-diplomatie-des-vaccins
[ii]https://www.lemonde.fr/international/article/2021/04/27/diplomatie-des-vaccins-la-russie-installe-son-influence-en-argentine_6078222_3210.html#:~:text=Argentine-,Avec%20le%20vaccin%20Spoutnik%20V%2C%20la%20Russie%20renforce%20son%20influence,une%20premi%C3%A8re%20en%20Am%C3%A9rique%20latine.
[iii]https://www.cronista.com/economia-politica/ee-uu-avanzo-en-la-argentina-con-la-diplomacia-de-los-barbijos-para-disputar-a-rusia-y-china/
[iv]Le COVAX est un dispositif mondial qui vise dans le cadre de la crise sanitaire liée à la pandémie du Covid-19, de permettre dans le cadre d’une politique multilatérale, l’accès équitable au vaccin.
[v] Google.com/amp/s/amp.france24
[vi] Ibid.
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