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Opinions

Le But

RC
Ronald C. Joseph

June 14, 2021 · Lecture : 5 min

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Nous atterrissons dans un groupe facile. Par ordre d’importance : Haïti, Italie, Argentine, Pologne. Il est clair que nous irons au deuxième tour.

L’Italie sera périlleuse. Dino Zoff, leur gardien de but, demeure invincible. Aucun but concédé depuis plus de 1143 minutes de jeu.

L’Argentine, bof!, il n’y a que deux équipes valable en Amérique du Sud, le Brésil et l’Uruguay. L’Argentine n’est connue que pour son Tango. En toute honnêteté, pas vraiment une compétition pour notre compas direct.

300 × 250

Enfin, la Pologne!. Ce sera une promenade au parc. Une véritable comédie, leur meilleur buteur, Monsieur Lato est un chauve. Une rareté dans l’histoire de la compétition.

“Zim, Pim, Bo, Manno Sanon toup pou yo”. 24 sur 24 à la radio. Tous les Haïtiens connaissent le refrain. Haïti est prête. À cause du Brésil, nos chances de gagner la coupe sont limitées, mais brillants, vaillants, nous serons, comme en 1804.

15 juin 1974, Stade Olympique de Munich, Haïti affronte l’Italie. Tout est fermé à Port-au-Prince. Nos cœurs restent ouverts à l’éventualité de l’impossible. Première mi-temps 0-0.

À la 46e minute de jeu, Philippe Vorbe lève la tête. Un seul défenseur Italien couvre Manno Sanon sur l’aile gauche, un choix défensif suicidaire. Passe de Pipo, une feinte, deux feintes de Manno, l’Italien s’évapore. Zoff se retrouve seul avec notre buteur, face à face. Il éprouve le même sort que tous les gardiens avant lui. Sanon l’esquive, il est invariablement léthal dans ces circonstances. En moins d’une seconde, les filets de Dino, fatigués d’être vierges, explosent de joie et ne cessent de bouger. Haiti 1- Italie 0.

Notre pays est en délire. La prophétie se réalise. Tout Haïti danse. Bob Lemoine et Jean Claude Sanon abandonnent leur décorum, oubliant qu’ils sont sur les ondes. Le moment est unique et inoubliable. Nous n’avons jamais cessé d’en parler, depuis 47 ans.

Dans cette minute d’euphorie collective , je réalise qu’il y a un seul photographe derrière les buts italiens, mon ami Domi, un homme d'ordinaire réservé. Une fortune l’attend, à mon avis. Hélas, on le montre en gros plan à la télé. Ses caméras sont au sol, il a les mains en l’air et comme le reste d’Haïti, il s’oublie, jubile et danse. Une question angoissante succède à ma joie. Domi a t’il photographié le but ?

Des années plus tard, Domi est en visite à Miami. Dolfi et moi l’invitons au restaurant. Nos épouses sont avec nous. Inévitablement, l’histoire du but de Sanon est en grande manchette. Maria, ma compagne est soumise au supplice de cette histoire pour la cinq centième fois, mais il y a une différence. La mienne est légèrement remaniée pour la rendre plus intéressante, celle de Dolfi offre un luxe de détails spectaculaires et nous avons un témoin hors pair. Domi écoute poliment. Quand finalement Dodol et moi arrêtons de babiller, Domi annonce

“Messieurs, vos versions sont pâles et traduisent à peine la réalité de ce jour.”

Maria redoubla d’attention. Elle venait d’apprendre que ma version, à son avis fabuliste, pourrait être minimaliste.

Domi nous confia que ce jour-là, il utilisait pour la première fois une camera motorisée. Il n’était pas certain d’avoir capté la photo clé. À la réunion des journalistes après le match, il reçut plusieurs offres. Sentant son embarras, un étranger assis à côté offrit de l’aider. 

“Est-ce votre première expérience à cette conférence ?" il demanda 

“Oui”, répondit Domi

“Êtes-vous vous confiant d’avoir une bonne photo du but ?", les négatifs étant encore au laboratoire

“Non”  le photographe haïtien avoua.

“Alors, faites le mort. Laissez monter les enchères. Nous accepterons une offre après confirmation” suggéra le sauveur

Un technicien du laboratoire quelques minutes plus tard, se faufila entre les chaises et rejoint Domi. Il lui chuchota à l’oreille

“Bingo”

Ce jour-là Domi accepta l’alléchante offre d’un journal allemand et leur concéda les droits au précieux négatif.

À son arrivée dans la soirée au lobby de l’hôtel réservé pour les journalistes, il fut reçu par une ovation nourrie des autres membres de la presse. Il s’imagina que le monde savait qu’il demeurait le seul à avoir photographié le but de Manno. Les applaudissements durèrent trop longtemps. Un autre journaliste pointa du doigt tous les écrans de télévision de la salle.

Voilà. Tous, sans exception, montraient en loop Dominique Franck Simon, notre photographe, mains en l’air, caméra au sol dansant derrière les buts de Dino Zoff. D’un coup, Domi devint momentanément riche et célèbre.

D’un coup, j’avais une autre histoire à raconter. Maria tout de suite comprit que nous repartions pour une autre centaine de fois. Chaque parent, chaque ami devrait écouter la version moderne, encore et encore. Elle dissimula à peine son anxiété.

L’introduction était perpétuellement la même “Tandé non, le but de Manno en 1974...”. Invariablement, elle roulait les yeux et se tapait le front, la pauvre. Elle devait aussi écouter les versions de nos amis.

Le temps s'écoula. Nos habitudes ne changèrent pas.

Des années plus tard, nous sommes à un restaurant à Miami. Il y a un superbe soleil, paré d’une belle brise. Mon visage s’illumine, mais, pas à cause du beau temps

“Maria, devine qui est assis à deux tables de nous”, j'annonce, excité comme un gosse.

Elle fait un geste des sourcils qui en général signifie “Je ne sais pas et je m’en fous.”

Je continue.

“Tu te souviens du but de Manno Sanon” 

Elle esquisse un geste nonchalant de la main, pour certifier son manque d’intérêt, mais demande quand même par politesse

“Qui?. Celui qui a marqué le but dont toi et tes amis parlent sans cesse”

“Non, non”, je corrige.

“Celui qui a fait la passe. “ 

Philippe Vorbe était assis juste derrière nous.

L’autre jour, pour la première fois, j’écoute la version radiodiffusée du but, sans images, rien qu’une voix et les émotions. Encore mieux qu’à la télévision. Je ferme les yeux pour entendre.

“…Philippe Vorbe, passe, Manno, Manno, Manno….silence….BUT, BUT, BUT de MANNO, . BUT D’HAÏTI . VIVE HAÏTI, VIVE HAÏTI. VIVE HAÏTI …”

J’ai toujours les yeux fermés quand Maria me caresse l’épaule et me demande d’une voix anxieuse 

“Pourquoi pleures-tu ? Tu veux en parler ?”

Touché par sa gentillesse, Je m’essuie les joues et lui raconte l’histoire pour la millième fois. 

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