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La crise de l’autorité en Haïti : ébauche d’une réflexion sur la fondation de l’Etat et du problème politique haïtien

LN
Le Nouvelliste

September 24, 2021 · Lecture : 8 min

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En nous inscrivant dans la perspective de Hannah Arendt dans la crise de la culture[1], ce présent papier a pour objet de nous interroger[2] sur l’appropriation moderne voire post-moderne de la notion d’ « autorité » et de son expérimentation dans la vie politique en Haïti, que ce soit sur le plan de son évolution historique mais aussi sur la crise qu’elle connait actuellement et de son présupposé effondrement.

En effet, beaucoup de chercheurs et spécialistes des sciences sociales, politiques et de la théorie politique[3] partagent l’idée selon laquelle notre société est marquée par l’effondrement systématique de l’autorité à travers ses pouvoirs et institutions. Les récentsévénements tels : la caducité du Parlement, le dysfonctionnement du Conseil supérieur du Pouvoir judiciaire en particulier et de l’appareil judiciaire en général, l’assassinat du Président de la République, le fonctionnement de l’appareil politico-administratif en dehors du cadre légal et le dépassement de l’Etat face à la « gangstérisation » du pays sont des exemples significatifs.

Afin d’éviter tout malentendu, il est donc convenable de situer le problème de cet effondrement dans sa dimension théorique et conceptuelle en commençant par poser la question : qu’est-ce que l’autorité n’a jamais été en général ? Avant de nous aventurer dans la quête d’une possible démonstration de ce qu’elle est.

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Ce que l’autorité n’est pas en général

Dans notre tradition de vie de peuple et dans l’imaginaire social haïtien, nous nous sommes rattachés à la pratique d’une forme spécifique de l’autorité caractérisée par l’apparition de l’Etat moderne dans ses multiples facettes et expériences haïtiennes en matière de systèmes et de régimes politiques. Ainsi, deux caractéristiques ont été assimilées à cette forme spécifique. D’abord, l’autorité entendue comme « une forme de pouvoir ou de violence[4] ». Ensuite, la hiérarchie qui gouverne toute forme de pouvoir autoritaire.

La première caractéristique a pour référentiel la perspective wébérienne de l’Etat comme détenteur du monopole de la violence légitime. De fait, il n’y a pas d’autorité sans l’exercice de la violence par le déploiement des fonctions régaliennes de l’Etat puisque « l’autorité requiert toujours l’obéissance[5] ». L’autorité à cet effet se traduit par les pouvoirs de l’Etat à travers ses institutions. Or, si nous prenons le simple cas, bien qu’il soit aussi plus complexe, du dépassement de l’Etat face à la « gangstérisation » du pays, il serait naturel à tout citoyen haïtien de remettre en question l’effectivité de cette forme spécifique et de sa solennité dans l’imaginaire collectif.

Toujours dans la droite ligne de cette première caractéristique, l’autorité fait figure de domination davantage façonnée par les conceptions libérales et néolibérales de ce monde capitaliste et critiquée par les théories marxistes. La liberté des individus n’est qu’illusion et est assujettie au droit comme outil de domination et de maintien du statut quo.

La seconde caractéristique qui entretient une relation interdépendante à la première se réfère à la figure du chef dans le mode d’organisation de l’appareil politico-administratif et manifestée dans le discours politique. La hiérarchie également exige l’obéissance et assimile le dernier mot au chef. Ce qui fait qu’elle est « incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation. Là où l'on a recours à des arguments, l’autorité est laissée de côté[6] ».

Au fil de l’histoire de ce pays nous nous sommes ancrés dans une culture de discours politique traduisant le caractère autoritaire des chefs. « A mon âge, je n’ai point besoin de conseil. Mon devoir, en toutes occasions, est mon conseiller » affirma Henri Christophe ; « Konstitisyon se papye, bayonèt se fè[7] », disait Paul Eugène Magloire ; « je veux et je peux[8] » pour Jean Bertrand Aristide ; « le Président a parlé. Point barre ![9] » pour Jovenel Moïse.

Cependant, en dépit de l’exercice de la violence légitime et de pratique de la hiérarchie, depuis le 17 octobre 1806, l’Etat n’a cessé d’être en crise et nous vivons peut-être aujourd’hui son étape la plus sombre. Le cas d’Haïti démontre l’hypothèse arendtienne selon laquelle l’autorité ne peut résider dans la manifestation de sa forme spécifique. D’où la nécessité de réorienter le débat sur l’autorité vers un autre paradigme et saisir la nature du problème de la fondation de l’Etat haïtien dans une dimension plus profonde. C’est pourquoi il nous parait opportun de formuler ces autres interrogations : qu’est-ce que l’autorité en général ?Avons-nous eu une culture de l’autorité en Haïti ? Comment peut-on comprendre la crise systémique de notre société à partir de cette notion ?

Ce qu’est l’autorité en général et ce qu’elle devrait-être en Haïti

« Le mot et le concept sont d’origine romaine[10] » et non grecque. « Autoritas » qui signifie faire augmenter ce qui a été fondé c’est-à-dire « une fois que quelque chose a été fondé, il demeure une obligation pour toutes les générations futures. S’engager dans la politique voulait dire d’abord et avant tout conserver la fondation de la Cité[11] ». En ce sens, « ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment : c’est la fondation[12] ». Le corollaire à la fondation est la mise en place d’un corps politique qui exerce l’autorité en l’augmentant. Ce corps appelé à survivre et à progresser face aux désidératas spatio-temporels et aux vices quotidiens a pour mission de préserver le passé en « transmettant d’une génération à la suivante le témoignage des ancêtres, qui, les premiers, avaient été les témoins et les créateurs de la fondation sacrée et l’avaient ensuite augmentée par leur autorité[13] ».

L’acte fondateur de la naissance de l’autorité en Haïti fut la proclamation de l’Indépendance le 1er janvier 1804 par les pères fondateurs incarnés en la personne de Jean Jacques Dessalines. L’acte destructeur marquant le déclin, voire la fin de l’autorité fut l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 1806. De cet événement tournant dans l’histoire de notre nation s’ensuivirent les luttes acharnées et déloyales pour le pouvoir et la reconfiguration constante du paysage politique haïtien telles : la bataille de Sibert du 1er janvier 1807 opposant Christophe à Pétion ; la succession des gouvernements éphémères ; le conflit civil entre les partis libéral et national ; l’explosion du Palais national avec Cincinnatus Leconte ; l’assassinat de Vilbrun Guillaume Sam ; l’occupation américaine ; la dictature des Duvalier ; les gouvernements provisoires de l’après Manigat et Aristide ; l’opposition « lavalas[14] »/ « macoute[15]» ; l’opposition « lavalas »/ « GNB[16] » ; l’opposition « lavalas »/ « PHTK[17]» ; l’opposition « PHTK »/opposition plurielle[18]. Tous ces exemples jumelés aux diverses changements de Constitution expression des caprices des chefs[19] et de l’assujettissement de l’intérêt général aux intérêts individuels et de groupes démontrent tout le constat de ce déclin  ou de cette fin.

Dès sa naissance, l’autorité a perdu sa vertu originelle. Une vertu qui devrait servir de référence pour les serviteurs de l’Etat, les hommes et femmes politiques et les institutions. Elle a laissé sa portée générale pour embrasser une portée spécifique de son essence traduite par la coercition, la domination et la hiérarchie qui sont à leur tour effondrées.

En conséquence, est-il possible de rétablir l’autorité en Haïti ?

Le rétablissement de l’autorité par le rétablissement du climat sécuritaire, la poursuite des politiques de modernisation de l’Etat, une décentralisation effective, l’assainissement des finances publiques et autres, ne feront que résoudre le problème de l’autorité dans sa forme spécifique mais pas en général. Le problème doit-être abordé à sa source tout en tenant compte de toute sa complexité sur les plans historique, événementiel et de l’imaginaire. L’hypothèse arendtienne sur un possible rétablissement de l’autorité en Haïti est fondée sur la fondation d’un nouveau corps politique capable de rendre à l’autorité sa vertu originelle et qui permettra aux générations futures d’en bénéficier et de l’augmenter. Un nouveau corps imperméable au cercle vicieux de la vie politique[20] susceptible de fonder un nouveau système sociopolitique capable de tirer les leçons du passé et la restauration effective de la vision des fondateurs pour ce pays. Eux qui ont fait de ce pays « la première République noire et indépendante du monde » que nous en reste-t-il aujourd’hui ?

James Valentin

valentinjames19@yahoo.fr

Normalien supérieur, sociologue, juriste.

Master en philosophie et études post-graduées en Administration et Politiques publiques.

Chargé de cours à l’université.

[1] Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.

[2] Il s’agit jusqu’ici d’une ébauche qui sera approfondie davantage dans d’autres publications.

[3] On peut consulter, par exemple, les travaux de Kawas François dans « La crise de l’Etat en Haïti (1986-1990). Essai de sociologie de l’Etat haïtien », Claude Moïse dans « Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti », Jan Verlin dans « Haïti : Etat failli, Etat à (re) construire », Andreas Feldmann : l’Etat ‘’fantôme’’ d’Haïti, Laennec Hurbon dans « processus d’effondrement de l’Etat-pour une reconquête de la dignité d’Haïti » et Sauveur Pierre Etienne dans « L’énigme haïtienne. Echec de l’Etat moderne en Haïti ».

[4]Op.cit, p. 123

[5] idem

[6] Ibid, p. 123

[7] La Constitution n’est que papier, la baïonnette c’est du fer.

[8] Ces déclarations sont tirées du site : www.haiti-reference.com consulté le 18 septembre 2021

[9] Déclaration faite quelques jours après son investiture en prélude du carnaval national.

[10]Op.cit, p.138

[11] Ibid, p.159

[12] Op. cit, p.160

[13] Ibid, p.163

[14]En référence au Parti Fanmi Lavalas.

[15]En référence à l’idéologie duvaliériste et aux partisans du régime.

[16]« Grenn Nan Bouda » mouvement anti-lavalas du début des années 2000 ayant conduit au renversement du pouvoir lavalas.

[17]En référence au Parti Haitien Tèt Kale

[18]Mouvement anti-tèt kale issu de plusieurs partis politiques et secteurs de la vie politique contre le régime PHTK et de la présidence de Jovenel Moïse.

[19] La Constitution de 1987, par exemple, constitue une exception.

[20] Notamment de la corruption au sens de Leslie Péan et de la culture du détournement au sens d’Alain Gilles.

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