La réception d'une vidéo dans laquelle on voit danser un couple haïtien, la femme avec une cadence stylée, se mouvant au rythme de la musique « kompa » du pays, et le partenaire en parfaite complicité, savourant pleinement sa volupté, a évoqué en moi quelques souvenirs aigre-doux et m’ a servi de stimulant pour écrire cet article. Souvenirs aigres d'avoir passé tant d'années sans pouvoir m'immerger dans ma culture, dans son environnement, me recréer dans mon terroir, et de ne pas avoir la certitude, à cause de sa situation désastreuse, qu'un jour je pourrai participer à nouveau à l'une de ces fêtes et profiter de ses charmes, un désir qui me transperce ; et doux car ils m'ont rappelé différents événements et circonstances qui m'ont apporté de la joie et qui ont marqué mon existence là-bas.
Je vis comme un exilé, sans en être un officiellement, bien que ma situation soit très différente de celle combien rude de nombreux de mes compatriotes, éparpillés sur les différents continents, et des innombrables citoyens d'autres latitudes qui endurent stoïquement les embûches de la vie pitoyable qu’ils mènent, pour être simplement " coupables" d' avoir pris naissance dans des lieux qui ne leur offrent pas le minimum et qui leur sont aussi hostiles; scénarios d'extrême violence institutionnelle, de carences de différentes natures, d'inégalités sociales honteuses dues à une exploitation extrême, et d'une misère morale indescriptible; certains, provenant de pays en conflit et où, finalement, la vie n'a aucune valeur. Je suis rongé par l'impatience et l'impuissance : l'impatience de voir des éclairs d'espoir et de changement dans mon pays, et l'impuissance de ne pas être en mesure d'influencer directement dans une possibilité hypothétique d'y parvenir. Mais tout semble tramer à l´encontre de mes désirs profonds, et pour le comble, les forces de la nature, parfois, contribuent grandement à la manifeste dégringolade et à l'appauvrissement exponentiel de ma patrie.
Je sais que beaucoup de gens, et j'oserais inclure quelques amis, me traiteront de rêveur d'écervelé, pour continuer à couver en moi une illusion et nourrir l'espoir qu'Haïti puisse un jour connaître une métamorphose prometteuse, et ainsi cesser de reculer et sortir de cet anachronisme, mais je crois que penser autrement, élaborer d'autres idées ou essayer d' envisager une autre approche devient synonyme de pessimisme, de résignation et de démission. Pessimisme de ne pas pouvoir faire l'effort de prédire ou de visualiser de manière cartésienne une réalité différente de ce qu'elle est, résignation de s'accommoder à un état de fait immuable pour eux, et démission de ne pas être en mesure ou vouloir se sentir capable de lutter avec les moindres et maigres moyens à notre portée pour tenter cette tâche épuisante de transformer le statu quo. Je peux comprendre l'état d' âme qui habite un grand nombre de compatriotes, parce que ce sont des situations compliquées qui peuvent donner naissance à des manifestations psychopathologiques caractérisées par l' angoisse, la frustration, l'anxiété, le découragement, l'aboulie, le désespoir, etc.
Il y a quelques semaines, alors que les nouvelles d'Haïti continuaient et continuent d'être peu flatteuses, plutôt de plus en plus désappointements et inquiétantes, provoquant la stupeur et l'étonnement, me revinrent à l’esprit, peut-être pour calmer ma tension émotionnelle, certains épisodes de ma vie dans ce coin de terre où ma mère m'a donné la vie. De façon échelonnée, je me souviens de petites choses agréables de mon enfance en famille, de la vie quotidienne en général et de ma tendre jeunesse en compagnie de mes amis ; par exemple, la traditionnelle et riche soupe du matin le jour de Noël, après la messe matinale, suivie du copieux repas familial, et le jour de l'An, coïncidant avec la célébration de la Fête de l'Indépendance, accompagnée des succulents plats de la gastronomie haïtienne; les nouvelles tenues, l´éclat du foyer, les cadeaux du Père Noël, la joie qui règne dans les rues et le quartier, le chant lève-tôt des coqs, l'agitation de la capitale ; et avec des amis, assister aux passionnants derbies de football et matchs de volley et de basketball , aller prendre un bain à la mer durant l'été avec le délice du goût des huîtres arrosées de citron, boire du jus de coco... Nos balades nocturnes et les jours de cinéma, suivre avec passion la rivalité continue entre les deux principaux groupes musicaux, participer aux festivités carnavalesques, aux fêtes publiques programmées par les établissements dédiés au divertissement, et aux bals de salon chez des proches ou des connaissances en fin d' année auxquels nous assistions sur invitation, etc. . Et sans être, bien sûr, un motif de réjouissance, parce qu´il ne l'est pas, je me suis souvenu du voyage matinal, à travers des routes sinueuses et accidentées de quelques paysannes, vendeuses ambulantes chantant les marchandises disparates qu´elles transportent.Le tout soigneusement placé au dessus de leurs têtes, moyennant un équilibre parfait, dans un grand panier assis sur un fragment de tissu enroulé, quelques-unes de belles femmes calipigiennes, baignées de sueur, avec un petit sac en tissu artisanal logé entre leurs seins, où elles gardent jalousement les quelques monnaies gagnées de leurs ventes après leur périple kilométrique, sous le soleil, à travers le champ durant la journée.
Je suis parfaitement conscient que ma fixation sur les déhanchements de cette éblouissante femme, muse de l'article, est une manière grossière, compréhensible et peut-être acceptable de m´abstraire ou d'échapper un instant à la réalité impitoyable dans laquelle les politiciens de la pire espèce ont traîné le pays, le brouillant de plus en plus chaque jour sans le moindre souci apparent d' estime de soi ou de sentiment de honte. Tout ce qui est grotesque, vulgaire, abject, obscène, est associé ou ressemble à mon pays ; c'est l'image qui se vend, et je suis très affligé par ces identifications qui génèrent de l'amertume, des affronts, des complexes et une sensation d'étrangeté. A côté du chaos et de la corruption systémique qui caractérisent le pays, il existe de nombreuses situations malheureuses, telles que le calvaire des Haïtiens qui luttent pour atteindre le sol étasunien et leur dure vie en exil, les ravages causés par la montée des gangs dans le pays, l'assassinat affreux du président Jovenel Moïse, la crise sanitaire due à la pandémie, les dommages causés par le tremblement de terre du mois d' août dernier, l 'enlèvement audacieux, toujours non résolu au mois d´octobre dernier de 17 missionnaires étrangers à Port-Au-Prince.Ce sont autant de faits à énumérer , catalyseurs de sentiments d´accablement, de troubles émotionnels et d´exaspération qui s´approprient de la population auxquels s´ajoutent la faim, le manque de structures sanitaires, la mauvaise qualité de l´éducation, le manque d´emploi, l´aggravation vertigineuse de l´économie, et bien sûr, l´insécurité croissante et alarmante des rues.
Je termine en émettant une réflexion : si ceux qui prennent désormais les armes, ceux qui ont envahi les rues, les chefs de ces bandes criminelles, organisatrices de kidnappings, d’extorsions, de viols et de crimes, ces rancuniers qui ne cessent de proclamer, l'un d’entre eux prononçant soudainement des discours avec une nuance révolutionnaire, qui se sentent méprisés, se plaignant continuellement d'être humiliés, déshumanisés, pour des raisons différentes, principalement à cause de la coloration de leur épiderme et de leur humble extraction sociale, maintenant qu'ils ont usurpé l'influence et le pouvoir, pourquoi leur ressentiment, leurs plaintes, colères et rébellions sont-elles principalement dirigées contre ceux qui appartiennent à la même catégorie sociale ? Qu' offrent t-ils ? Absolument rien. Malheureusement, ils ne font que créer et favoriser la haine, la division et la destruction.
Article traduit en français, publié par le journal digital espagnol “ El Correo de Andalucía “ et “La Estrella de Panamá” respectivement le 16 et le 18 décembre 2021.
Séville, le 17 janvier 2022.
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