Par Jean-Marie Beaudouin
L’animalité humaine au service de la richesse
Depuis l’apparition de l’espèce humaine dans la nature, sa présence est marquée par l’animalité contre laquelle elle mène un combat sans merci en vue de s’en débarrasser, de la vaincre une fois pour toutes. Au Paléolithique, dans sa lutte permanente pour la survie, l’espèce humaine, telle qu’entendue par la communauté des scientifiques naturalistes, avait dû pratiquer le cannibalisme. C’est-à-dire parmi la population féminine et masculine qui la compose, celles et ceux qui étaient plus forts durent manger leurs semblables plus faibles pour continuer à exister. En plus d’une foule d’autres inconvénients auxquels ils devaient faire face tels que le climat et la météorologie du temps, l’absence de subsistance, des moyens de production, etc. Tout commencement est toujours difficile, croit-on savoir.
Il n’est donc pas sans rappeler que dans la vie animale, particulièrement chez les carnivores, cette pratique de cannibalisation préexista et c'est ce qui leur a permis de rester en vie. Pour puissantes que puissent être les nations fauves, elles se dévorent, elles se cannibalisent surtout quand elles rentrent bredouille de la chasse ; quand les Impalas de la famille des antilopes (des bovidés) se font rares, leur repas préféré. Le zèbre (famille des équidés) est réservé au repas familial des félidés. De telle sorte que l’herbe les nourrit pour les lions, tigres, guépards, léopards, cougar, etc.
A bien y regarder, la théorie darwinienne selon laquelle l’espèce humaine provient ou descend de l’animal paraît être plus proche de la vérité que la conception utopique de l’homme, telle qu’elle est racontée dans l’Écriture dite sainte. Même chez la Providence, l’animalité est toutefois présente. Dieu exige et adore que ses serviteurs lui offrent en sacrifice du sang humain, qui saigne au moment de l’offrande. La tradition juive ne laisse pas de doute : chaque année, le grand Sacrificateur doit remplir cette obligation : Abraham eût offert à Dieu son unique enfant légitime, Isaac. Selon la théologie dominante, Jésus de Nazareth se serait offert à son Dieu en se faisant crucifier sur la croix du Golgotha, une des collines de Jérusalem. Y est aussi déposé le crâne d’Adam, selon les exégètes de la chrétienté.
Dans la civilisation d’hier et d’aujourd’hui, l’animalité humaine est telle que les institutions dites morales, en particulier l’Église de Rome, avaient dû dans le passé recourir à l’esclavage des humains dans le but de faire progresser l’économie capitaliste dominante actuellement. Elles semblent avoir institutionnalisé l’esclavage pour toujours, sous ses formes diverses selon les temporalités qui traversent la civilisation elle-même. Dieu seul sait combien le traitement infligé aux esclaves était pire que celui des animaux, mais la conscience humaine se désintéresse. Le capitalisme a sa propre morale, qui est d’ailleurs supérieure à la morale ordinaire.
Bien que ses aptitudes psychiques lui confèrent la supériorité par rapport à l’espèce animale, le genre humain n’arrive toujours pas à se défaire de son animalité. Ce n’est donc pas peu qu’il domine la faune, la flore, les océans, l’espace aérien ; mais sa part animale reste encore une équation insoluble pour lui. Ce phénomène marrant semble expliquer à bien des égards que le couple femme-homme, dans sa conduite parfois animale, rappelle bien qu’il descend des animaux supérieurs, comme la catégorie des grands singes par exemple. Sa brutalité envers ses semblables l’empêche de sortir complètement de l’animal : il confond la sociabilité avec l’animalité, qu’il s’en sert selon ses caprices : il tue des animaux sur une grande échelle ; il tue également des humains grandeur nature. Que conclure ? Il faut peut-être arriver à la triste conclusion que l’humanité, qui est la représentation suprême de l’espèce humaine, est malade. Sa maladie ne date pas d’hier, ni d’aujourd’hui. Konsa, ann gade wè pou demen.
La bombe atomique, un stade supérieur de l’animalité de l’homme. Après avoir mis au point une panoplie d’armes létales : revolver, fusil, obus ou mortiers d’infanterie, grenades, engins antipersonnels, etc. Tous des moyens létaux contre le genre humain. Il est intéressant d’observer que, lors des guerres impérialistes-capitalistes, la presse bourgeoise évoque à grand renfort des victimes de la population civile. A l’occasion, le matraquage médiatique s’avère si nocif et corrosif qu’on oublie quasiment le militaire qui restait un être humain au même titre que le civil. Encore que le soldat de front soit une cible privilégiée pour le pays dans lequel la guerre a lieu sur son territoire. Il nous a donc semblé que les puissances militaires de l’Antiquité avaient eu une certaine retenue quant aux dégâts humains et matériels : elles firent la guerre, mais elles déterminèrent les lieux des combats en dehors de la population civile. A l’inverse, les conventions de la guerre moderne n’ont pas prévu un tel engagement moral. Doit-on parler de guerre totale ? L’auteur du présent article se réserve le droit d’y revenir, compte tenu de la controverse que ladite interrogation peut soulever dans l’opinion. Même si le principe des guerriers antiques reste particulièrement raisonnable par leur humanité et par leur condescendance inégalée qu’ils firent preuve durant les opérations militaires.
Aujourd’hui, l’homme a créé l’arme nucléaire, avons-nous dit. Pourquoi l’a-t-il créée ? Pour massacrer plus rapidement le genre humain et pour faire disparaître le plus grand nombre de gens possible. Vieux bastion de l’impérialisme capitaliste, l’empire du Japon reste jusqu’à date le seul pays à avoir fait les frais de cette nouvelle arme de l’apocalypse moderne, entre les 6 et 9 août 1945. La nature humaine, avec sa part animale, dénomme ladite arme nucléaire « armes de destruction massive » ak ti non jwèt li « ADM ». La pensée suivante en indique de manière plausible le caractère brutal de l’homme moderne, de la sauvagerie humaine eu égard à l’animal :
« Les singes ont dû rire lorsque l'homme de Néanderthal fit son apparition sur la terre. Les singes hautement civilisés s'élançaient gracieusement de branche en branche ; l'homme de Néanderthal était gauche et rivé à la terre. Il dévorait de la viande crue, massacrait des animaux et ses semblables. Il était grossier, cruel, dénué de toute dignité animale ; du point de vue des singes cultivés. Les quelques chimpanzés qui vivent encore lèvent toujours la tête d'un air dégoûté à la vue d'un être humain. » Le Zéro et L’Infini (1938). Page 275. Auteur : Arthur Koestler
La pathologie dont souffre la société humaine a été analysée et diagnostiquée, mais elle n’est pour autant guérissable. L’argent et le capital restent des causes principales et sont responsables de la brutalité du genre humain envers l’humanité, donc envers lui-même. Tant que l’argent sera la seule valeur d’estime dans la société capitaliste, la paix, la sécurité, la justice, l’égalité et la solidarité humaines et l’harmonie des rapports sociétaux seront un anachronisme dans la société bourgeoise chapeautée par son État d’une seule classe. La guérison du mal sera donc peu probable.
Examinons maintenant ce que révèle la guerre ukrainienne actuelle. Le pays dit agresseur, la Fédération de Russie, possède la bombe atomique. Sur la base de cette affirmation confirmée par les puissances nucléaires, on a habilement porté au créneau une bulle dont les arguments qui l’ont étayée sont parfaitement contradictoires et donc ne convainquent pas. Le gratin des gouvernements d’Occident affirme que l’Ukraine mérite d’être soutenue et sa démocratie est digne d’être connue vis-à-vis de la Russie, dont il précise être dotée d’un régime dictatorial, autoritaire et totalitaire. Selon lui – le gratin ou le gotha, la guerre est faite pour cette raison ; que la question de la menace otanienne n’est qu’une foutaise, sinon un fallacieux prétexte du président Poutine, jaloux de son homologue Zelensky. L’Occident consent d’utiles aides de toute nature à l’Ukraine, mais l’OTAN ne doit pas être engagé dans la guerre afin d’éviter une troisième Guerre mondiale, argumente-t-il. Entre-temps, les missiles destructifs pulvérisent le pays du peuple ukrainien de jour comme de nuit. Pourtant, si le gouvernement de l’Ukraine pouvait larguer une seule bombe classique dans Moscou ou dans Saint Petersburg, la guerre pourrait éventuellement s’arrêter.
Dans le cas précis de la guerre qui oppose des frères de même culture slave – guerre fratricide, il paraît que l’illustre patient (Le Gotha occidental) n’ait pas dit au médecin traitant la nature des symptômes pouvant aider à déterminer la cause réelle de la maladie. Il est dans la tradition du genre humain de ne pas toujours disposer à visiter son médecin, encore moins de dire exactement la vérité à ce dernier. Puisse ce bref aperçu jeter quelque éclairage sur cette situation en apparence simple, mais dite complexe selon les décideurs occidentaux.
Depuis la fin de la guerre froide, les nouvelles guerres qui s’ensuivent le sont dans les airs ; les savants de la stratégie militaire les dénomment « la guerre chirurgicale ». Le pays ciblé reçoit des bombes (ale pou tounen) jusqu’à ce que son gouvernement capitule, (oubyen li kraze rak). C’est-à-dire le pays victime assiste, impuissant à la destruction de ses infrastructures et d’une bonne partie de sa population, avant que la guerre ne commence réellement. Ainsi, les puissances militaires d’Occident n’envoient presque pas des troupes au sol. Or, dans sa mission historique, l’aviation assure le ravitaillement en munitions, en nourritures et en vêtements destinés aux troupes, en plus des aéroportés. Et les avions restent dans les airs en vue de protéger l’infanterie dans ses différents contingents – artillerie, cavalerie, etc. En outre le propre de la guerre, ce sont les combats de front, la conquête de territoire mètre par mètre, périmètre par périmètre, quartier par quartier, ville par ville jusqu’à ce que tout le pays tombe, en plus des batailles navales.
A la fin de la guerre, sous ce registre, on est susceptible d’obtenir un bilan moins épais en termes de perte de vies humaines et des dégâts matériels. Mais c’était le bon vieux temps des guerres d’avant la chirurgicale qui n’apporte que la détresse morale et la destruction physique. Avec une sorte de projet pathétique de reconstruction. Voilà donc le nœud de l’affaire russo-ukrainienne, dans laquelle l’Ukraine semble se prêter au jeu des dindons de la farce. Vu de l’intérieur, l’observatrice-observateur doute que l’on puisse se sentir fier d’une victoire dans une guerre qui aura laissé derrière elle un pays désertique, la désolation, le chaos, et une lourde hypothèque pour la postérité.
Jean-Marie Beaudouin
Avril 2022 ; coifopcha@yahoo.fr
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