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Opinions

Haïti : police-sécurité-pouvoir ; ce que Renald Lubérice n’a pas dit

JJ
Jean Jacques NOEL JEAN Maître en Criminologie.

November 4, 2022 · Lecture : 7 min

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L’actualité renouvelée de la criminalité et des troubles socio-politiques en Haïti coïncide avec les multiples rencontres ad hoc d’institutions onusiennes et/ou américaines. Personnalités publiques de dimension mondiale (Secrétaire général des Nations Unies par exemple), leaders d’opinions, politiciens ou simples citoyens haïtiens s’interrogent et interrogent sur l’issu envisageable en matière de sécurité pour le pays dans les jours et semaines à venir.

 A ce sujet, les avis sont partagés et les idées discutées entre d’une part, la nécessité d’une aide militaire et humanitaire au pays comme l’a demandé l’actuel 1er Ministre --non légitime et populairement contesté-- à la seule suite d’un conseil de ministres, et d’une autre part l’idée d’une remise en question des pratiques interventionnistes en Haïti.  Déjà deux à trois (2 à 3) missions sur les trente (30) dernières années. Elles ont comme résultats ; la multiplication de la misère et de l’insécurité, des épidémies (choléra par exemple), la reproduction de dirigeants dirigés, trouble socio-politique chronique, la disparition ou l’affaiblissement systématique des institutions républicaines dans le pays entre autres. Quelle solution pour Haïti ! Tout le monde en parle et tente naturellement de répondre. Ce n’est pas l’ancien Conseiller du palais national et ancien Secrétaire général au Conseil des ministres qui ferait le contraire. 

M. Lubérice dans la posture d’un spécialiste en matière de sécurité et en bon « fils héritier de la maison » sort de son silence. Dans son article publié chez le quotidien Le nouvelliste en date du 26 octobre dernier où il présente ceux auxquels convient l’ordre du chaos, il s’attaque à ce qu’il appelle les « amis d’Haïti » et fait des révélations. La présente communication s’attache à relever les quelques failles, contradictions et la forte « dimension projective » soupçonnées dans les propos du Conseiller de haut rang de l’ancien président qui s’était fait tuer à domicile le 07 juillet 2021. Ce, tout en dissipant les ambages pour arriver à poser les jalons pour une réflexion en termes criminologiques sur le triptyque police-sécurité-pouvoir en Haïti, dans son enjeu actuel, son implication et son caractère sensible.

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L’ancien conseiller soutient dans un ton plus que rassurant que les bandes armées en Haïti ne sont pas dangereuses et que l’appareil sécuritaire concocté par les amis d’Haïti qui empêchent Haïti d’avoir sa force militaire, est fait pour. Son message est clair, Haïti a besoin d’une armée professionnelle de 10 000 hommes et femmes et d’une police de 18 000 femmes et hommes. 

A notre regard, même s’il est un peu difficile d’apprécier les éléments chiffrés sans une contre-démonstration, il importe de souligner ici, que ces chiffres et affirmation relèvent du spontané et du domaine de l’opinion. De telles affirmations qui ne se fondent sur aucune enquête sur la population à sécuriser, sans diagnostic des réelles difficultés de la Police et qui ne distinguent même pas les fonctions assignées à la Police de celles assignées à l’Armée, ne paraissent pas être scientifiquement valides et ne pourraient être prises au sérieux. Comment sécuriser une personne que l’on ignore même son existence ? Haïti a présentement environ combien d’habitants et sur quelle tranche d’âge retrouve-t-on plus de délinquants ? Quel est le profil (trajectoire sociale) des dix derniers chefs de gangs les plus connus qu’a produits l’élite haïtienne ? La sécurité a-t-elle été une priorité au regard des budgets de la République sur les dernières années ? …. Le manque de probité et l’arrogance dans l’usage de la « connaissance spontanée » est le propre des dirigeants dirigés sans scrupule que produit Haïti depuis les dernières décennies.  Une méthode qui donne « du pouvoir » en manipulant l’opinion public, donc qui a marché, de la même façon, que le pays marche, si ce n’est pas courir, vers le fond, vers le pire. 

Ensuite, en ce qui a trait à la non-dangerosité des bandes armées haïtiennes, l’affirmation de M. Lubérice est aussi surprenante que « projective ». Quand l’éducation, la sécurité des vies humaines et des biens, la moralité, l’épanouissement de la grande majorité d’une population sont compromis par des actions de groupes particuliers, ces actions ne pourraient ne pas être dangereuses ! Kidnapping, vols, viols, assassinats ne vont pas de pair avec la bonne urbanité. Donc, si la criminalité telle qu’elle s’impose en Haïti depuis un laps de temps, n’était pas menaçante, elle ne le serait que pour une frange de l’élite socio-politique qui instrumentalise les mêmes groupes armés à leurs fins. Mais pas pour la grande majorité de la population des villes et des quartiers, maintenus dans la misère et pris entre une bataille entre bandes armées et gangs financés la plupart du temps par le pouvoir dont M. Lubérice était une figure de proue. Quel pays a déjà laissé entre les mains de l’ONU la professionnalisation de sa police ?

La projection (sa représentation d’Haïti) est encore plus parlante lorsque l’on sait que la criminalité que vise l’ancien Conseiller des deux derniers présidents « élus » d’Haïti (crimes commis par les bandes armés) ne concerne qu’une infirme partie du taux de criminalité du pays. L’esprit avisé qui aborde la criminalité et la situation chaotique actuelle d’Haïti, ne peut pas ne pas se rappeler la fameuse notion de criminalité en col blanc de Sutherland, c’est-à-dire la délinquance des élites politiques et de la classe d’affaires, lorsque que l’on sait que savoir dilapider et détourner les fonds publics maladroitement étaient une caractéristique constante des régimes phtkistes première et deuxième versions. Pléonasme utile. Où sont les fonds du Programme PetroCaribe qui devaient contribuer au développement d’Haïti ? Où sont les jardins de bananes des chantages de 2016 ?

Ces éléments d’interrogations sont importants pour penser la criminalité en Haïti où un sentiment général d’insécurité est installé comme étant la plupart du temps un conflit. L’enjeu, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’une délinquance acquisitive (lié seulement à la pauvreté) mais la plupart du temps d’une délinquance « symbolique » voir gratuite ; dont la majorité de la population doit payer les frais.  Les départs forcés des populations de Martissant en juin 2021, de Bel air en 2020, la paralysie du marché historique de la Croix-des-bossales, les assassinats du Bâtonnier Monferrier Dorval, d’Éric Jean-Baptiste récemment, pour ne citer que ces cas, en sont l’expression. Pour aborder ce problème d’enjeu majeur, la mission de la Police en vue d’une bonne gestion de la cité, de la ville (comme son étymologie l’indique) devrait impliquer une démarche aussi bien préventive, dissuasive que répressive. Envisager le règlement du problème par la seule augmentation de l’effectif et avec l’aide de l’internationale relève d’une conclusion impensée.

Pour arriver à protéger et servir, une Police a surtout besoin d’une autonomie et de n’être surtout pas un bras politique du gouvernement pour mâter les manifestations populaires. La Police n’est pas l’Armée, son efficacité professionnelle passera par sa connaissance de la population qu’elle entend protéger contre les incivilités qui sont inhérentes à toute société humaine. 

Ces propos pour lesquels j’ai des développements plus larges (dont je suis obligé de faire l’économie ici) prescriraient la réforme de la Police Nationale d’Haïti et sa duplication en corps de police qui seront municipaux dans leur recrutement, leur formation et leur mission. A quoi s’attendre lorsque l’on demande à un groupe de policiers de mener une opération dans une zone que ce groupe ne connait ou ne maîtrise pas ? Quelle leçon a-t-on tiré de la catastrophe du 12 mars 2021 à Village de Dieu ? La question policière en Haïti et comme ailleurs présente ainsi un caractère sensible. Un sujet de taille et un projet de société, d’urbanisation. 

En ce qui a trait à la question de l’homme blanc perçu comme un être supérieur par l’haïtien, on peut encore suspecter une projection. Le paysan moyen haïtien ayant une forte personnalité, qui croit dans sa capacité à travailler et sa respectabilité (honneur), peut ne pas avoir la même représentation de « l’homme blanc » que le politicien ou l’intellectuel instrumentalisé haïtien. Ce dernier se soucie que de la mamelle et il ne peut voir ni entendre que lorsqu’il n’est pas en train de « manger », de « boire » et de « fumer ».  Ces « hommes et femmes » dont les derniers dirigeants dirigés haïtiens --conseillés par M. Lubérice-- pourraient être considérés comme le prototype, en ont fait la démonstration. On n’oublie pas encore l’affaire des mercenaires américains retrouvés en Haïti en 2019 avec des armes illégales et qui sont retournés chez eux par voie diplomatique, ni le cas du vote contre la stabilité socio-politique au Venezuela en obéissant à la voix du « blanc ».

Jean Jacques NOEL JEAN

Maître en Criminologie.

jacko21nj3@gmail.com

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