Dans le lexique littéraire et historique, il est dit que Dessalines avait pris la décision politico-militaire d’embrigader le pays national dans l’éventualité d’un retour du colonialisme français ; c’est une interprétation, un point de vue passablement traditionnel et à courte vue. Nous concevons, pour notre part, que la défense de la souveraineté nationale et l’implémentation de la sécurité intérieure – protection des vies et des biens – restent et demeurent des ouvrages permanents en temps de paix comme en temps de guerre, dont les moyens ne sont pas toujours chastes. Nous ne nous attendons pas que notre brève théorie de la notion APL convainque compte tenu du conformisme petit-bourgeois qui s’enlise dans le barnum politique dont il en est l’incarnation, mais elle est digne d’être évoquée ici. Et les paragraphes conclusifs qui vont suivre en disent long quant aux débats de la cohue qui se tiennent actuellement.
Ces derniers temps, en Haïti occupé par des groupes armés illégaux qui ne cessent de semer le deuil dans la famille haïtienne, on parle souvent de « brigade de vigilance » dans les médias d’opinion. Ces interventions favorables à la formation célère des brigades de vigilance émanent naturellement des membres influents de la bourgeoisie et ceux de sa société civile embourgeoisée depuis des lustres. C’est ce qui explique la présente intervention, dont l’auteur veut espérer que la critique tardive bourgeoise a dû avoir eu une mémoire photographique de l’époque où des brigades de vigilance commençaient à se former et s’ébranler dans les quartiers populaires de la Capitale, en particulier. Les critiques acérées et virulentes, les stigmatisations et les clichés traditionnels n’étaient pas faits pour structurer les Brigades, ni pour leur donner une chance de s’éclore réellement. Or le gouvernement militaire établi, suite à la chute de la dictature des Duvalier (Février 1986), ne les voulait pas non plus mais s’était vu moralement obligé de s’en accommoder compte tenu du contexte sociopolitique de l’époque.
Par conséquent, la critique petite-bourgeoise (réceptacle de la grande) était alors perçue comme l’utile soutien au régime militaire qui en avait profité de l’opportunité pour éteindre les brigades de vigilance avant qu’elles ne s’allumassent. C’était donc renouer le fil de l’ordinaire selon le catéchisme universel de la droite haïtienne dominante. La même manœuvre médiatique, dix ans plus tard, s’émouvait et était emmenée par les mêmes têtes clivées contre l’institution militaire légalement et constitutionnellement reconnue – Forces armées d’Haïti (FADH). L’arrêté du 6 janvier 1995 qui les a dissoutes venait confirmer la demande de la bourgeoisie. Le parlementarisme bourgeois, par un acte législatif au mois de juin 1996, entérina ladite demande bourgeoise. Cela n’étonne pas une conscience critique qui ne soit pas étrangère aux politiques capitalistes : c’est une simple formalité administrative une fois que la propagande bourgeoise atteint, manipule et pollue l’opinion. « Mal sele ka foule », pwovèb lakay.
On a avancé l’idée selon laquelle le père Jean-Bertrand Aristide aurait eu la paternité des brigades de vigilance dans le sillage de l’année 1986, charnière de la débâcle de la tyrannie duvaliérienne. Là-dessus, nous n’avons pas d’opinion. Si l’initiative a été bonne dans une perspective tendant à renforcer la sécurité nationale qui se trouvait menacée par la nouvelle conjoncture, elle semblait bien pauvre de contenu : ladite initiative se limitait apparemment à la chasse aux miliciens/aux macoutes. Une peau de chagrin, ou une coquille vide. Le peuple méritait mieux.
Jean-Bertrand Aristide était à l’époque un prêtre très populaire connu pour ses prises de position contre la dictature, mais aussi pour ses discours qui furent perçus comme un réquisitoire contre l’impérialisme international. Néanmoins, un prêtre reste et demeure un prêtre. Un prêtre ne renie jamais sa foi : il suit toujours la voix intérieure qui lui dicte son comportement, son attitude, et l’engage à se détourner des déviations et des écarts radicaux qui l’amènent malgré lui à y renoncer. Cela est valable pour tous les prêtres qui exercent le sacerdoce du monothéisme dominant. Judaïsme, Christianisme et Islam, compris. Il s’agit d’une catégorie distincte de personnes appartenant à l’espèce humaine, qui souffrent d’une pathologie particulièrement contagieuse dont l’antidote n’existe que dans le paradis édénique.
Il serait intéressant de sonder ou d’examiner et de discerner le pourquoi du comment la disparition précoce de la théologie de la libération. Si le prêtre Karol Wojtyla désormais saint Jean-Paul II détient une partie plus ou moins essentielle de l’explication au terme de la Conférence de Puebla/Mexique tenue du 27 janvier au 13 février 1979, le reste est à chercher chez les disciples et adeptes du père Gustavo Guttierez. La théologie de la libération aura donc été une séquence non moins diachronique de la politique contemporaine : elle revendiqua courageusement l’émancipation des pauvres aux Amériques, Amérique du Sud en particulier ; mais l’on observe que la justesse de ses revendications devait finir par se dissoudre dans le mythe de l’idéal chrétien qui incarne la fiction de l’au-delà.
Jean-Marie Beaudouin
Avril 2023 ; coifopcha@yahoo.fr
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