La société haïtienne va mal. La crise qu’elle traverse est complexe et les valeurs qui en constituaient le socle disparaissent peu à peu. Les institutions démocratiques ne tiennent plus. Dans les établissements d’apprentissage, les apprenants sont de moins en moins motivés. Les parents que je côtoie dans mes activités professionnelles font montre d’une grande inquiétude pour l’avenir de leur progéniture. Anxieux, certains stimulent leurs enfants avec des cours supplémentaires et engagent des enseignants pour des cours particuliers durant les vacances. Ils se sacrifient pour garantir à leurs enfants un avenir sûr avec un travail gratifiant. Cet avenir, ils ont du mal à l’envisager en Haïti, car l’une des conséquences multiples de cette crise chronique est la peur dans les esprits.
Ce contexte que l’on peut qualifier de « polycrises » est marqué par la succession et l’enchevêtrement de crises sanitaires, sociales, économiques, politiques et environnementales, interroge non seulement les manières dont chacun fait l’expérience de crises vécues, mais aussi les opportunités qu’elles présentent d’être dépassées. Une fois cette étape franchie, nous pourrons en tirer des apprentissages qui conduiront à des transformations : une révision de la formation professionnelle, une réorganisation familiale, une restructuration institutionnelle, modes de vie, etc. Tout commence au sein de la famille, car non seulement elle est le fondement de l’organisation sociale, mais encore elle est un microcosme de l’État. Plus le cadre familial est rassurant, plus les enfants sont épanouis, plus le vivre-ensemble social sera harmonieux.
Pour un cadre familial plus rassurant
La peur qui ronge les parents provoque chez les enfants un stress majeur dont les parents ne se rendent pas compte. Cela explique la phobie scolaire grandissante observée chez de nombreux apprenants. Phobie qui très souvent a un impact négatif sur les résultats scolaires.
Cette crise paralysante trouve son origine dans l’éclatement des familles. La plupart du temps, les enfants se retrouvent avec l’un des deux parents qui se sacrifie pour leur assurer un meilleur avenir. Il se trouve aussi que les cas de recomposition sont multiples. Du coup, les liens affectifs unissant les parents à leurs enfants en pâtissent. On comprend l’impact de ces situations anxiogènes sur le potentiel des jeunes.
À cette crise de la famille s’ajoutent la crise sociopolitique récurrente, celle de l’emploi, du vivre-ensemble harmonieux, de l’autorité et plus dangereusement une crise fondamentale du sens de la vie. Il faut admettre qu’il n’est jamais confortable de vivre une période de crise. Cependant, une crise bien gérée constitue une excellente occasion de croissance, une opportunité. Car dans le processus de développement d’un individu tout comme dans celui de la société, la crise est inévitable (Freud S. 1985). Pour vraiment traverser et surmonter les crises et en faire une opportunité, nous devons être prêts à nous mettre à l’épreuve et à reformater nos schèmes de pensée.
Le cadre de vie participe à un besoin fondamental de sécurité pour chacun de nous. Il nous protège et assure la cohésion de l’ensemble. Il arrive que ce cadre soit dépassé et devienne inadapté. Ces passages représentent des crises incontournables, porteuses des changements à venir. C’est en ce sens que je peux dire que la crise profonde que connaît Haïti actuellement porte en elle des opportunités. Si on prend le temps de bien ausculter les choses, on peut entrevoir un nouveau rapport au(x) savoir(s) (Nelson, A. 2015), aux enfants, aux femmes et aux couches sociales défavorisées. Il revient à toutes les forces vives du pays en particulier à l’élite intellectuelle d’assurer une bonne gestion de la crise en vue de préparer les fondations de cette nouvelle société plus juste, plus respectueuse de l’environnement, plus solidaire, dont les enfants d’aujourd’hui seront les bâtisseurs.
La gestion de la crise
Le premier dégel de cette grave crise débutera par le rétablissement des organes démocratiques devant concourir à la paix et à la cohésion sociale et assurer la pérennité de l’État. Il faudra par l’éducation contribuer à l’érection d’un nouveau système politique qui redonnera vie aux classes moyennes comme aux personnels éducatifs, de santé, du système de protection sociale et un accompagnement avisé des couches actives dans les mouvements associatifs de toutes sortes.
Les conséquences visibles de cette crise profonde sont un appareil économique très affecté et une administration publique déstructurée et décriée. À cela, il convient d’ajouter les incertitudes raisonnables par rapport au processus de désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion des jeunes enrôlés dans les gangs armés qui terrorisent les paisibles citoyens et citoyennes. Ces défis politiques, économiques et sécuritaires sont à mettre en relation avec un autre défi, plus diffus : le besoin de réconciliation dans une société haïtienne encore traversée par des logiques de peur, de préjugés rétrogrades et de haine.
Le moment est venu de transformer notre peur collective en espoir, pour faire du XXIe siècle un siècle déterminant pour notre évolution, pour notre survie en tant que nation. C’est ainsi que des innovations scientifiques et technologiques permettront d’améliorer et de transformer les conditions de vie de notre peuple. Ces transformations profondes passeront par des rapports humains qui tendent vers plus d’humanité (Nelson, A. 2021).
Vers une transformation de la société
Les conflits mal gérés, la corruption, les catastrophes naturelles, les épidémies, la violence des gangs armés et l’intolérance ont tendance à faire fuir une frange importante de la masse critique qui pourrait contribuer à une transformation en profondeur de la société haïtienne. Les années se suivent et laissent derrière elles plus de misère et d’horreurs. Cette situation angoissante pousse certains à penser que le pire est à venir. Pourtant, en tant qu’à la fois homme de foi et homme de science, j’entrevois un nouvel élan vers une renaissance en Haïti. Oui, je garde espoir de participer à cette renaissance de la même façon que l’humanité a connu la période de la renaissance caractérisée par des innovations technologiques majeures, la découverte de nouveaux continents, le mouvement des idées, la libération des corps, etc.
Plus proche de nous, les années 1960 et 1970 ont été des moments de grandes transformations au niveau mondial. De Berkeley à Tokyo, d’Amsterdam à Mexico, de Rome à Madrid et Varsovie, des mouvements sociaux surgissent pour exiger de nouvelles sociétés. Ces mouvements quoique différents participent d’une même contestation du statu quo politique et social. Il s’agissait d’une remise en cause globale de l’ordre mondial, figé dans sa bipolarité, légué par la Seconde Guerre mondiale. Une chose fondamentale à retenir est que les fers de lance de ces mouvements étaient des jeunes ; or en Haïti en 2023 la population est estimée à 11,817,963 et l’âge médian est de 24 ans (Haïti - statistiques en 2023). Donc, l’histoire peut se répéter.
L’histoire doit se répéter puisqu’aujourd’hui le pays se trouve à la croisée des chemins. Autrement dit, le peuple haïtien fait face à l’obligation de choisir entre poursuivre sur la voie destructrice empruntée jusqu’ici et faire une halte puis réunir ses forces afin de développer des stratégies saines de croissance, créer un environnement commercial attrayant, améliorer les infrastructures et les systèmes de régulation et institutionnaliser une bonne gouvernance. Ce serait un pas géant vers le développement.
Il ne saurait avoir de développement sans des guides éclairés qui nous empêcheraient de rater une fois de plus la bonne sortie. Les dirigeants des cinq dernières décennies ont été incapables de conduire le pays sur la voie du développement tant souhaité. Ils ont rompu avec les valeurs démocratiques et de droits humains qui avaient conduit les ancêtres à la formidable révolution de la fin du XVIIIe siècle (Jabouin, E. 2020). D’où la nécessité pour qu’une nouvelle génération de leaders honnêtes, compétents et très humains, prenne le relai afin de relever les défis du moment. Une première rupture serait des initiatives qui vont dans le sens de faire advenir plus de solidarité en vue de prendre notre destin en main sans nous laisser dicter la voie par des puissances étrangères.
Cette crise, bien gérée, offre l’occasion de mettre en place des politiques adaptées pouvant favoriser ce rebondissement tant souhaité de l’activité économique. Ce bond en avant n’est possible qu’avec des hommes et des femmes qui s’engagent avec passion, empathie, honnêteté et intégrité. Le pays dispose de suffisamment de ressources humaines généreuses, qualifiées et compétentes, capables de penser une refondation de l’État, d’œuvrer pour l’instauration de la démocratie, des droits humains et la mise en place de nouvelles conditions de paix et de liberté, gage d’un développement durable.
Le pays réclame des assises nationales en vue de débattre de l’Éducation afin d’établir un diagnostic et un état des lieux sans complaisance de ce secteur vital et de dégager des propositions fortes en vue d’une refondation pertinente et efficace du système d’éducation et de formation en Haïti. Car, il faut investir dans la jeunesse : la clé indiscutable d’un meilleur avenir pour Haïti. Nous ne pouvons plus continuer à faire la sourde oreille aux appels au secours et aux cris de détresse de jeunes.
Une jeunesse qui appelle au secours
Actuellement, beaucoup de jeunes sont obligés de consommer des antidépresseurs. De plus, les maladies cardiovasculaires liées au stress sont en nette augmentation et sont à la base de nombreux cas de mortalité à tout âge. Cela traduit un mal-être profond. Notre peuple appelle à l’aide. Notre jeunesse crie au secours ! C’est le moment de les prendre en charge, de les encadrer de façon à leur permettre de réaliser leurs rêves, de se projeter dans un avenir qui ne soit pas triste, morose ni inquiétant, mais qui demande à être réinventé.
Que la couche saine de la société tant en Haïti que dans la diaspora se réveille afin de contribuer à cette nouvelle société que nous rêvons tous ! Redressons-nous et osons accompagner la volonté de changement qui anime notre peuple vers plus d’humanité et de respect de la vie ! Les questions cruciales à se poser sont bien celles-ci : quelles sont nos priorités et nos valeurs ? Dans un tel imbroglio politique et dans un pays où l’on sent monter la fièvre d’une aspiration collective à un changement qualitatif des conditions de vie, combien de temps encore pourra durer la tolérance à l’augmentation des inégalités sociales, politiques et économiques ?
En définitive, toute crise porte en elle les germes de la solution (Lescure, M-P. 2017). Cela revient à dire que cette crise complexe que nous traversons doit devenir un sérum qui circule dans les veines de chaque Haïtien, de chaque Haïtienne afin de se mettre enfin ensemble de façon à placer Haïti sur la trajectoire de changements vers une transformation en profondeur de notre société. Cette crise complexe sans précédent nous offre une opportunité de repositionner notre beau pays comme une économie moderne, inclusive et démocratique. Nous ne devons en aucun cas rater cette occasion encore une fois. Avançons au large avec confiance ! Haïti, terre de liberté, doit rester debout !
Par F. Augustin NELSON, Ph.D
Professeur à l’université
Pour aller plus loin :
Freud S. (1985). Psychanalyse et théorie de la libido, in Résultats, idées, problèmes. P.U.F.
Lescure, M-P. (2017). Pour une éducation apaisée « Même plus peur ! », Chronique sociale, Lyon-France
Nelson, A. (2015). Sens de l’école et rapport au(x) savoir(s) en Haïti, C3-Editions, Port-au-Prince-Haïti
Nelson, A. (2015). Éduquer aujourd’hui pour relever les défis de demain, l’Harmattan, Paris-France
Jabouin, E. (2020). « La crise contemporaine haïtienne : entre manœuvres politiques et corruptions », Études caribéennes [En ligne], 45-46 | Avril-Août 2020, mis en ligne le 15 août 2020, consulté le 09 mai 2023. URL : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/18916 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.18916
Haïti — statistiques. https://fr.zhujiworld.com/ht/, consulté le 10 mai 2013.
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