Au-delà de toute velléité patriotique je me sens obligé et contraint de produire cette analyse ô combien pertinente sur ce qui s’est passé et qui me ronge du plus profond de mon être. Fort de la nécessité d’objectivité qui a toujours guidé mes pensées, je me fais le devoir d’accepter ma subjectivité en tant qu’Haïtien touché par ce qui s’est passé. Car comme l’a dit Michel Onfray[1], l’objectivité commence quand par la force des choses vous finissez par accepter votre subjectivité.
Alors, doté d’une grande conscience philosophique, partisan des idées de l’auguste philosophe Emmanuel Kant, je me sens obligé de me référer à son texte « Fondements de la métaphysiques des mœurs » pour traiter du cas du pasteur Marco. En effet, avec pour base les deux maximes de l’impératif catégorique je vais, autant que faire se peut, essayer d’asseoir ma position sur la question.
-En quoi reconnait-on qu’une action est morale ?
« Agit uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle» (Kant, 1904), fin de citation. Que veut bien nous dire Kant par là ? En quoi cette citation est-elle pertinente pour notre réflexion. En réalité, Kant a voulu nous dire qu’on reconnait la moralité d’une action au fait qu’on pourrait vouloir que ce qui la guide soit partagé par tout le monde. C’est-à-dire, lorsque vous vous apprêtez à effectuer une action et que vous posez-vous la question si elle est morale ou pas, poser vous la question suivante : est-ce que ce par quoi je suis guidé actuellement, je voudrais que cela guide également toute l’humanité ? Est-ce que pasteur Marco aurait voulu que toute l’humanité soit guidée par le principe d’action qui l’a animé quand il guidait les brebis égarées dans la tanière du loup ? Seul le pasteur Marco et sa conscience pourrait répondre à cette question au oui. Car, comme l’a si bien dit son ancêtre, le magicien Jésus-Christ : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre », en conformité à la sanction qui était réservée à l’époque à la soi-disant femme adultère. Bref, continuons notre chemin avec Kant.
- Pasteur Marco avait-il respecté la dignité de ses fidèles ?
Encore, selon la deuxième maxime de l’impératif catégorique qui dit, et je cite : « Agit de telle façon que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans tout autre toujours en même temps comme fin et jamais simplement comme moyen »(Kant, 1904). Que veut bien nous dire Kant encore une fois à travers ce deuxième énoncé ? En fait Kant veut nous dire qu’une action est vraiment morale quand dans notre façon de traiter l’humanité nous ne voyons pas en l’autre un moyen pour atteindre nos objectifs, mais nous y voyons un être humain doué de dignité. Alors, quel autre regard pourrait-on porter sur ce qui s’est passé à la lumière de la philosophie morale de Kant ? Fort de la complémentarité des deux maximes je dirais que Kant veut nous dire par là que l’action morale c’est celle qui est guidée par la dignité. Mais, quelle dignité, la dignité du magicien Marco, celle des malheureux chrétiens livrés en holocauste, ou ironiquement celle des exécrables et barbares dénommés bandits ?
Oui, la dignité c’est ce qui confère cette valeur particulière qu’a l’être humain. Mais, très cher magicien, quelle a été la valeur de ces malheureux chrétiens livrés en pâture aux fauves ce jour-là ? Ces chrétiens livrés à ces grands sacrificateurs que sont ces dénommés bandits ?
En fait, ce qui structure la dignité de ces chrétiens lâchement assassinés, c’est le fait que Pasteur Marco devrait être porteur d’une raison morale qui fait qu’il se serait posé la question de la bonté ou pas de son action. L’avez-vous fait Pasteur Marco, L’avez-vous ? Vous-êtes-vous demandé : Et si je me trompais ? Et si j’avais mal interprété la voix que j’ai entendue et que j’ai cru être un appel de mon Dieu ? Et si le Dieu de la moralité judéo-chrétienne s’était trompé ? Ou encore, et s’il n’était pas vraiment le bouclier dont je pensais? Et si mes fidèles n’étaient pas vraiment dotés du fameux : « Pwen pa pran nan bal[2] » ? Non ! Le vrai chrétien n’a pas la liberté du doute. Il n’a pas le droit de soumettre au doute méthodique, la volonté et la voix de son Dieu. Hélas ! Oui, hélas pour ces martyres livrés en holocauste comme jadis on massacrait des êtres humains au nom de ce même Dieu lors des croisades.
L’action du pasteur Marco serait moralement bonne si dans sa manière de traiter ces brebis égarées et manipulables, il ne les avait pas considérés comme un moyen pour atteindre ses fous intérêts de faux prophète. Oui, s’il les avait considérés comme des êtres humains à part entière ; comme des êtres humains doués de raison et de dignité ; comme des êtres avec un souffle de vie qui peut passer de vie à trépas, dans une fraction de seconde ; des êtres humains sur lesquels il n’avait pas le droit d’appropriation ; je suis presque sûr et certain qu’il ne les aurait pas sacrifiés ainsi sur l’autel de Canaan, avec l’aide des bandits sans foi ni loi, à son Dieu assoiffé de sang de ces innocents chrétiens.
-Traité de la culpabilité du docteur Marco et de ses pairs
En réalité si le magicien Marco était vraiment doué d’une raison morale, ou du moins d’une dignité aurait-il guidé ses fidèles à l’abattage ? Les aurait-il traités ainsi comme des vulgaires bêtes de somme comme a été jadis nos ancêtres ? Qui avait la responsabilité de veiller sur le bien-être des âmes de ces chrétiens ? Est-ce le magicien Marco ? Est-ce ses supérieurs hiérarchiques, ou encore étaient-ce ses conseillers ? Étaient-ce ses pairs ? Était-ce l’archevêque de Port-au-Prince Mgr. Max Le Roi Messidor ? Était-ce l’évêque Grégory Toussaint, lui qui a un pouvoir de convocation incommensurable au point qu’il ne sait plus quoi en faire ? Était-ce le Grand Maitre de la Grande Loge de Port-au-Prince ? Était-ce le pape François lui-même ? Était-ce le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince ? Était-ce la ministre de la Justice Me Emmelie Prophete Milcé, elle que je considérais jadis comme une littéraire haïtienne avec une grande conscience morale et citoyenne ? Était-ce le ministre des Affaires étrangères et des Cultes ? Était-ce le chef du gouvernement, en la personne du soi-disant docteur, Premier ministre sinistre, Ariel Henry ? Était-ce le président Jovenel Moïse depuis sa tombe ? Était-ce ceux qui l’ont assassiné ? Était-ce l’ex-président de la République[3]Michel Joseph Martely et sa famille les ‘’bandits légal’’[4], non légaux ? Était-ce l’ancien Premier ministre du Salvador, non d’Haïti, Laurent Salvador Lamothe ? Était-ce les malheureux Colombiens qui, ce jour-là, était au mauvais endroit au mauvais moment ? Était-ce l’ambassade américaine, elle qui prend ce pays pour sa porcherie ? Était-ce l’ambassade de France, elle qui nous doit encore l’argent de la dette de l’Indépendance ? Était-ce l’ambassade du Canada ? Était-ce le fameux Core Groupe ? Était-ce nos voisins les Dominicains ? Était-ce les membres de la CARICOM, et de l’OEA ? Était-ce le président Joe Biden des Etats-Unis d’Amérique, le soi-disant pays ami d’Haïti ? Était-ce monsieur António Guterres, le secrétaire général des Nations unies ? Était-ce les membres de la mission du Kenya qui veulent venir souiller une fois de plus le sol de Dessalines ? Sinon Était-ce Dieu Lui-même ? Sinon était-ce les loas du Vodou, était-ce Satan finalement ? OUI VOUS ÊTES TOUS COUPABLES Et RESPONSABLES. Ne serait-ce qu’au sens philosophique de la culpabilité
- Du procès de mon état d'âme Au procès de mes concitoyens.
Vous pouvez remarquer le ton arrogant de mon texte : ce n’est pas ma nature. Mais, par la force des choses, par la force de ces vidéos pathétiques et barbares apparues sur mon téléphone le soir même de ce funeste sacrifice, je me permets de l’être. Néanmoins, je suis un modeste et humble citoyen de ce pays mal aimé. Et je vais vous en faire la démonstration de mon humilité dans la réflexion qui suit.
Oui, mon humilité tient du fait que depuis le jour où cela s’est passé je me suis senti coupable. Mais coupable de quoi ? Qu’elle a donc été mon implication dans ce qui s’est passé pour oser dire que je suis coupable. En fait, je me sens coupable pour plusieurs raisons. D’abord du fait de mon haïtiennité, de surcroit du fait de mon humanité, de plus du fait de mon intellectualité ; par ailleurs du fait que l’argent de ces citoyens assassinés a contribué à payer mes études à la Faculté des sciences humaines, et enfin, pour couronner le tout, je suis coupable du fait que je n’ai pas accepté ma vocation sacerdotale de prêtre. Car si j’étais prêtre je suis presque sûr et certain que toutes ces personnes assassinées auraient été mes fidèles et jamais, au grand jamais, je les aurais conduits à ce destin funeste. Oui, je suis coupable par omission, et pour non-assistance à personne en danger. Je me sens COUPABLE.
C’est Albert Einstein qui eut à dire : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire »(Einstein, 1935). C’est donc cette phrase qui depuis ce jour me tiraille et me traine jusqu'à venir accoucher mes réflexions hic et nunc. Car, comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, je me suis dit qu’il serait peut-être judicieux de chercher à me racheter à travers ce texte. Mea Culpa, c’est ma faute. À présent, après le procès de mon état d’âme, passons à celui de l’accusé.
- Du procès de pasteur Marco au procès de l’État haïtien ?
Fort de la présomption d’innocence que la loi garantit à l’accusé et son droit d’avoir un avocat pour le défendre, je vais essayer de jouer le jeu à la fois, de l’avocat, quoique à contre-cœur, du procureur, et du juge. Alors que vous, oui, vous chers lecteurs, vous serez les membres du jury.
-La défense : Considérant que mon client a le droit de se défendre, je me permets d’évoquer un vice de procédure pour couper court à ce procès incohérent. En effet, monsieur le juge, mon client est innocent et est même une victime. Oui, victime de la cruauté de ces bandits qui sévit dans le pays. Car c’est à cause de l’absence de l’État, de l’absence de forces répressives, c’est du fait de l’insécurité -insécurité dont l’État auquel vous, oui vous monsieur le juge, vous appartenez et que vous avez contribué à alimenter, ne serait-ce que par omission- et que mon client a dû se sentir aussi désespéré pour aller se confronter à ces bandits notoires. Oui, animé d’un esprit patriotique, grâce à son pouvoir de convocation, et grâce à la confiance que ses fidèles lui a accordé et accorde encore, pasteur Marco s’est embarqué dans une quête héroïque avec ses fidèles pour sauver la nation. Oui, c’étaient des fidèles conscients, majeurs, vaccinés, sexuellement actifs, détenteurs de toute leur lucidité cognitive, qui l’ont accompagné.
-Le procureur : Objection magistrat !
-Le juge : Objection accordée Maitre, qu'y a-t-il ?
Le procureur : Je conçois parfaitement la magnanimité ainsi que la malhonnêteté intellectuelle et la malice qui se cache derrière la réflexion de mon collègue. Cependant, il y a un vide ou un sophisme dans son argumentation.
-Le juge : Venez-en au fait maitre.
-Le procureur : Oui Monsieur le juge, d’ailleurs mon collègue n’est pas psychologue, comment peut-il attester de la lucidité cognitive de mes clients assassinés? Au contraire je vais vous faire la démonstration, Monsieur le juge, de l’envoûtement psychologique dont mes clients étaient en proie durant cette cérémonie mal intentionnée dès le départ.
Je vais me référer à l’éminent psychologue Gustave Lebon qui, dans son illustre texte « La Psychologie des foules »(Le Bon, 1896), décrit qu’en foule l’individu perd sa subjectivité pour le conférer à la suggestion de celui ou celle qui dirige la foule. De plus, c’est un autre psychologue dénommé Carl Gustave Jung qui eut à affirmer : « Dans la mesure où l’individu humain en tant qu’unité vivante, est composé d’une foule et d’une somme de facteurs universels, il perd sa subjectivité et devient totalement collectif et sans l’ombre d’une opposition à la collectivité et de celui qui dirige la foule. » Fort de cette affirmation, comment mon collègue peut-il affirmer avec certitude que les victimes étaient conscientes et cognitivement lucides ?
-Le juge : Objection retenue maitre.
Greffier, veuillez ne pas tenir compte de la dernière argumentation de l’avocat de la défense. Poursuivez maitre !
-La défense : Je salue la pertinence et le sens du détail qui a animé mon collègue et qui du coup me permet de renchérir sur ce qu’il a dit. En effet, pour poursuivre mon argumentation, Monsieur le juge, je déclare les plaintes de l’accusation irrecevables car mon client étant lui aussi une victime. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Par là, je veux dire que ce procès est un faux procès avec un faux accusé ou une victime qu’on veut faire passer pour un coupable. En effet, Monsieur le juge, je vous implore de bien vouloir mettre fin à cette double victimisation de mon client. Car vous connaissez les vrais coupables, alors allez les chercher là où ils sont ou bien si vous ne pouvez pas, arrêtez de vous acharner sur mon client. Tankou yon pwovèb kreyòl te ka di l : « Dan pouri gen fòs sou bannann mi. »[5]. Alors Monsieur le juge, arrêtez ce procès ou bien convoquez les vrais coupables qui ne sont autres que vous les membres des pouvoirs, exécutif, législatif s’il y en a encore, et judiciaire, ainsi que vos hommes de main, les bandits.
- Alea jacta est[6]
Voilà une caricature de ce que pourrait être le procès du magicien Marco. Je me livre donc à votre jugement et à votre clairvoyance, chers lecteurs, ou encore chers membres du jury pour donner le verdict du procès. Qu’en pensez-vous ?
Pensez-vous qu’il y a une quelconque corrélation entre la révolution des esclaves à Saint-Domingue dans la nuit du 22 au 23 août 1791 et ce qui s’est passé au cours de la journée du 26 août 2023 ? Serait-ce juste une simple coïncidence ? Ne pensez vous pas que l’heure est au réveil national, au réveil de la conscience patriotique, de la raison morale ? Ce qui s’est passé ne serait-il pas la goutte d’eau de plus ou de trop qui ferait renverser la tasse de la révolution pour remplacer l’ordre ancien qui craque de partout ? Ne serait-il pas un bon prétexte ? La cause occasionnelle qui déboucherait sur un réveil national où nous, les descendants de Bookman, de Jean François et de Biassou, jurerions de vivre géographiquement et idéologiquement libre dans notre pays ?
Par voie de conséquence, à la lumière de tout ce qui vient d’être avancé comme argumentation dans ce texte, je pense que vous êtes bien armés et bien outillés pour répondre à notre question de départ : « ce qui se passe ce jour-là serait-ce une imprudence funeste ou une velléité patriotique ?
Somme toute, je me livre donc en aveugle à votre clairvoyance, votre esprit de discernement et votre bon sens pour tirer votre propre conclusion. Car c’est Descartes qui eut à dire que: « le bon sens est la chose au monde la mieux partagée »(Descartes, 1637). Alors chers lecteurs qu’en pensez-vous ?
Ekelson Michel JEANTY
Etudiant finissant en Psychologie
A la faculté des sciences humaine
Patriote Zélé et blessé
Bibliographie
Dupré, A. (1812). Un Hymne à la Liberté, poème
Descartes, R. (1637). Discours De La Méthode (premiere). De l’Imprimerie de L’AN MAIRE.
Einstein, A. (1935). Comment Je Vois Le Monde (Original). Champs Science.
Kant, E. (1904). Fondements de la métaphysique des mœurs (Le Livre De Poche).
Le Bon, G. (1896). Psychologie des foules (deuxième). Ancienne Librairies Germer Bailliere Et C.
[1] Philosophe contemporain, de nationalité française
[2] Dans la Mythologie haïtienne il est coutume qu’un Prêtre Vodou votre dote d’un pouvoir magique qui vous protège et vous empêche d’être transpercé par les balles.
[3] Hélas pour ce si prestigieux poste !
[4] La faute est volontaire, les Haïtiens comprendront.
[5] Comme on le dit souvent dans notre proverbe créole : Les moyennement fort veulent toujours exercer leur force sur les plus faibles.
[6] C’en est fait/ Les dés sont jetés
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