Le mardi 19 septembre 2023, Jean-Marie Théodat, géographe, écrivain et professeur à l'université Panthéon Sorbonne, a partagé avec le public des réflexions d'une grande pertinence concernant les conflits entre Haïti et la République dominicaine, qui ont défrayé la chronique au cours des deux dernières semaines. Ces tensions ont émergé en raison de la reprise des travaux de construction d'un canal d'irrigation sur la rivière du Massacre par les paysans de Ouanaminthe.
L'intervention du professeur Théodat s'est déroulée dans le cadre d'une émission animée par Guy FEROLUS[1], un présentateur très renommé auprès du public haïtien et de la diaspora haïtienne. Cette discussion a mis en lumière les enjeux complexes liés à ces conflits, ainsi que les diverses perspectives qui entourent cette question. En particulier, il a été souligné que Luis Abinader, considéré par certains comme un extrémiste cherchant à remporter les votes des Dominicains, a été accusé de prendre des mesures hostiles envers les Haïtiens en relation avec l'accès à l'eau de la rivière du Massacre. Cette situation tendue exige une analyse approfondie des facteurs politiques, économiques et sociaux qui sous-tendent ces tensions bilatérales.
Quid du positionnement de la rivière massacre!
La rivière Massacre, également connue sous le nom de Río Dajabón, revêt une double appellation en tant que province et ville située en République dominicaine. Son cours prend origine à une altitude de 1700 mètres au sein de la Cordillère Centrale, la plus élevée de la Caraïbe. Sa longueur totale s'étend sur 55 kilomètres, incluant approximativement 5 kilomètres de son cours sur le territoire haïtien. Selon les observations du professeur Théodat, il convient de considérer avec prudence l'affirmation selon laquelle la rivière Massacre délimite la frontière entre les deux États, car celle-ci existait préalablement à cette démarcation officielle. Cette situation découle des périodes de colonisation partagée entre les Français, présents dans la partie occidentale, et les Espagnols sur la partie orientale de l'île. Ces deux groupes de colons se sont engagés dans des conflits relatifs à cet élément hydrographique avant d'aboutir à l'établissement final de la frontière, tout en laissant la source de la rivière au pays voisin, et environ 5 kilomètres du cours de celle-ci sur le territoire haïtien. Depuis lors, l'exploitation de cette rivière a été soumise à un traité signé en 1929 entre les deux parties, avec la médiation du Vatican, en vue de réglementer son utilisation.
Reprises de vives tensions entre Haïti et la République Dominicaine sur la frontière, 5 ans après.
Les tensions entre Haïti et la République dominicaine liées au projet du canal trouvent leur origine en 2018, lorsque le regretté président Jovenel Moïse a pris la décision de mettre en œuvre un projet visant à prélever de l'eau de la rivière Massacre. Il est essentiel de noter que ce projet ne visait pas à détourner l'intégralité du cours de la rivière, mais plutôt à en prélever une partie spécifique. Le professeur Jean-Marie Théodat qualifie cette action de "segment de vie" qui affecte environ 20 000 habitants. La complexité et l'ampleur de cette situation diffèrent considérablement de la crise actuelle opposant l'Égypte et l'Éthiopie autour du Nil. Selon les propos du professeur Théodat, une résolution pacifique de ce conflit pourrait être aisément trouvée par le biais d'un dialogue entre les autorités des municipalités voisines des deux côtés de la frontière, à savoir Ouanaminthe et Dajabón, sans nécessairement impliquer les pouvoirs centraux des deux pays. Cette approche, fondée sur les principes de coopération et de compréhension mutuelle, pourrait contribuer à apaiser les désaccords persistants dans cette région frontalière.
Luis Abinader et sa politique d'immigration haineuse
Le choix du président Luis Abinader, marqué par sa politique d'immigration et ses interventions récentes concernant la prise d'eau de la rivière Massacre, suscite des préoccupations et des critiques importantes. Certaines personnes voient en ses actions des parallèles avec l'histoire trouble de la République dominicaine, notamment en référence à Rafael Leonidas Trujillo, qui a orchestré le massacre de milliers d'Haïtiens en 1937. Il est nécessaire de prendre en compte le contexte complexe dans lequel ces actions se produisent. La République dominicaine et Haïti partagent une histoire complexe marquée par des conflits, des tensions et des problèmes socio-économiques. La situation en Haïti, avec des problèmes tels que la contrebande, les groupes armés et des problèmes politiques et économiques, a créé un environnement difficile.
Cependant, le choix du président Abinader d'adopter une politique d'immigration restrictive et ses actions relatives à la rivière Massacre doivent être évalués dans le contexte de la souveraineté nationale et des intérêts de son pays. Les dirigeants sont souvent confrontés à des décisions complexes, où ils doivent équilibrer les besoins de leur propre population avec les impératifs diplomatiques et régionaux.
Il est important que les actions des dirigeants soient examinées de manière critique et que des discussions et des débats constructifs soient encouragés pour résoudre les différends entre les nations voisines. Il est également essentiel que les relations entre la République dominicaine et Haïti soient abordées avec sensibilité et dans le respect de la dignité humaine, en évitant toute escalade de la violence ou de l'hostilité.
Des mesures disproportionnées prise par le gouvernement de Luis Abinader
L'observation des mesures prises par le gouvernement de Luis Abinader en matière de souveraineté nationale et de défense des frontières suscite des interrogations légitimes. En effet, il est compréhensible que les gouvernements aient la responsabilité de protéger leurs territoires conformément aux lois internationales. Cependant, la question se pose quant à la proportionnalité des mesures déployées par le président dominicain et aux raisons invoquées pour justifier ces actions. Lorsqu'on évalue les moyens militaires considérables déployés à la frontière de Dajabón, il est naturel de s'interroger sur la nécessité de tels renforts, en particulier lorsque Haïti ne représente pas une menace tangible pour la République dominicaine. De plus, il convient de noter qu'Haïti dispose d'une capacité militaire très limitée et ne serait guère en mesure de résister à une invasion dominicaine. Dans ce contexte, le déploiement excessif de forces militaires pourrait être perçu comme une démonstration de force inutile et inappropriée, pouvant potentiellement aggraver les tensions entre les deux pays voisins. Il est important que les actions de protection des frontières soient proportionnées aux menaces réelles, et qu'elles s'accompagnent de mesures diplomatiques et de dialogue visant à résoudre les différends de manière pacifique et constructive.
Que dire de la rationalité des actions entreprises par Luis Abinader sur la frontière?
Luis Abinader n'ira pas s'investir dans une aventure militaire en Ayiti parce qu'il sait pertinemment qu'il n'a rien à gagner en faisant ce choix. Il n'a même pas pensé à occuper le territoire haitien, parce qu'il savait noir sur blanc à quoi il devait s'attendre en s'engageant dans une telle aventure. Compte tenu de la position qu'il a toujours affiché jusque là, Luis Abinader a le choix entre procéder par l'extermination de la population haïtienne, ou encore trouver l'intelligence, la technicité et l'audace des Israéliens d'occuper un peuple étranger. Par rapport à ce deuxième point, est-ce-que les Dominicains sont aussi doués? Ça reste à prouver surtout lorsqu'on a la nette prétention que l'armée dominicaine ne fera pas de taille face à l'armée cubaine.
Il y a tout de même un risque probant quant à l'issue de cette crise, comme c'était déjà le cas en 1937
Il existe néanmoins un risque tangible quant à l'issue possible de cette crise, comme cela a déjà été le cas en 1937 sous le régime dictatorial de Leonidas Raphaël Trujillo. L'actualité actuelle est marquée par une propagande révolutionnaire teintée de racisme et de déshumanisation en République dominicaine. Cette fois-ci, on peut craindre que ce ne soit pas l'armée dominicaine qui intervienne, mais plutôt que des civils dominicains s'impliquent dans des actes de lynchage. Par ailleurs, il est à noter que les Haïtiens, qu'ils aient un statut légal ou non, se voient interdire l'accès aux transports en commun à Santo Domingo et à Santiago sur ordre de l'association des transporteurs publics de Santo Domingo.
Selon les mots du professeur Théodat, il convient de prendre conscience que dans le contexte mondial actuel, notamment en Occident et en Europe, il est devenu courant de stigmatiser l'autre et d'attribuer à l'étranger tous les maux d'une société en proie à une crise ouverte. Cette tendance reflète un glissement vers l'extrême droite, qui tend à exonérer les dirigeants les plus corrompus tout en autorisant la propagation de discours haineux. Il est impératif que les leçons du passé, comme les événements de 1937, servent de rappel des conséquences tragiques de la haine et de la violence, et qu'elles incitent à rechercher des solutions pacifiques et durables aux conflits, tout en préservant les droits fondamentaux et la dignité humaine.
L'impératif de privilégier la voie diplomatique et faire appel à un arbitrage international
Dans cette situation complexe, il semble impératif de privilégier la voie diplomatique et de recourir à un arbitrage international pour résoudre ce conflit entre Haïti et la République dominicaine. Cette approche offrirait une opportunité de médiation et de négociation entre les deux territoires, et ce processus pourrait aboutir à un accord mutuellement acceptable concernant la gestion durable de cette ressource hydrique. Si cela se produisait, le président Luis Abinader pourrait trouver une issue favorable qui lui permettrait de présenter son rôle dans la résolution du conflit comme étant celui d'un médiateur capable de ramener la stabilité et la coopération entre les deux nations. Une aventure militaire n'est généralement pas souhaitable, car elle peut entraîner des conséquences graves pour toutes les parties impliquées.
Il est essentiel de se rappeler l'importance de la coopération et de la diplomatie dans les relations internationales, et de rechercher des solutions pacifiques et équitables aux différends. Les leçons tirées de l'histoire, notamment les luttes passées d'Haïti pour son émancipation, rappellent l'importance de la dignité et de la souveraineté nationale, tout en encourageant un dialogue constructif pour éviter l'escalade des tensions.
Peterson LAZARRE, Étudiant en sociologie à la Faculté des Sciences Humaines
[1] https://youtube.com/watch?v=OWLKTF7lFvE&si=m9ZMQ6mBjl5h38O_
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.