Mon haïtianisme m’incite à réfléchir et agir, avec la même hauteur et le même recul, dans le sens de la profondeur de mes racines. C’est le sens d’un message ancestral, le vibrant appel lancé à l’humanité depuis plus de deux siècles : le refus de l’esclavage, le rejet de l'agenouillement racial, l’inacceptation de l’humiliation, le dégoût pour la barbarie des puissants, la fierté historique, l’attachement à la liberté, à n’importe quel prix, etc. Telle est la lourdeur de la substance du message-sac bien rempli du peuple haïtien à défendre, à vivre, à porter comme un fardeau en allant dans le brouillard vers l’avenir, sur la route longue et cahoteuse que les ancêtres avaient prise. Tantôt leste, tantôt boiteux, tantôt malheureux, tantôt joyeux, tantôt peureux et tantôt aventureux, le peuple haïtien, résolu, encaisse les coups. Il danse et chante, dans l'exclusion, la désillusion, la pauvreté, le chômage, la tyrannie, la voyoucratie. Il pirouette avec les rêves, les désillusions, l’espoir, le désespoir, la vie et la mort. Dans sa fatigue, dans le mystère de son haïtianité, il demande courageusement aux humanistes et civilisateurs la réparation de l’esclavage et de la dette de l’indépendance d’Haïti. Il étonne le monde.
Comme notre pays, nous, patriotes haïtiens de partout, avons des racines, des branches et des ailes. C’est dans cet état d’esprit et d’être que je vous parle, que je nous parle. Pourquoi pas ‘’nous’’ ? Je fais partie de vous, de nous. Ce dialogue entre nous est aussi un monologue. La fatigue du peuple exclu est inclusive : je suis fatigué, vous êtes fatigués, nous sommes fatigués. La fatigue est politique, économique, sociale et intellectuelle.
I- LA FATIGUE POLITIQUE
Elle est fondamentalement une fatigue constitutionnelle : les constitutions assassinées dès leurs naissances par notre proverbe bien pratiqué, Konstitisyon se papye, bayonèt se fè, la constitution est un papier, la baïonnette est du fer. Il s’agit de la perversité d’un rapport de force : le mépris de la force intellectuelle, la ‘’faiblesse’’ du papier, et la croyance aveugle dans la force brute, la puissance du fer. Ainsi, la prise de pouvoir et l’exercice du pouvoir se pratiquent dans le fè koupe fè, le fer coupe le fer, un rituel national aussi débile et revanchard que la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent. Toute une culture politique s’est développée avec cet ‘’œil-pour-œil-dent-pour-dent’’ soutenu par la violence, la corruption, l’obscénité, le paternalisme et l'obscurantisme. À cause du fè koupe fè, Haïti oscillait entre les coups d’État militaires et les dictatures avant d’arriver au suicide de l’Armée, puis à la célébration de la kleptocratie, la kakistocratie et la voyoucratie.
Au fil du temps, la condition humaine s’est dégradée. La nation, dans l’’’œil-pour-œil-dent-pour-dent’’, est devenue politiquement aveugle et édentée, avèg et mazora. Tant et si bien qu’un président s’est déclaré sans vergogne voleur et ‘’bandit legal’’ en avançant des preuves irréfutables, au nom de la violation de la constitution et du code pénal. Le je-m’en-foutisme du président-millionnaire, le ki mele dèyè m, m se milyonè, défie l’entendement. Pourtant, nombreux sont ceux qui se sont enrichis dans la folie, l’absurdité, l’avilissement national. Fatigué, dans la dégradation de sa condition humaine, le peuple continue de se battre pour le respect de ses droits humains.
D’autres nations ont pu se développer avec des constitutions aussi mauvaises ou moins mauvaises, aussi bonnes ou moins bonnes que la nôtre. Il n’y a pas de constitution parfaite. Nos dirigeants ont parfaitement sacrifié toutes les constitutions d’Haïti sur l’autel de la Konstitisyon se papye, bayonèt se fè. À titre de rappel, l’Article 19, dans les dispositions générales de la Constitution impériale du 20 mai 1805, est le plus innovateur, le plus profondément inspiré du développement humain des articles de nos constitutions : « Dans chaque division militaire, une école publique sera établie pour l’instruction de la jeunesse. » Je parle de trois quarts de siècle, 76 ans, avant l’établissement de la gratuité de l’enseignement élémentaire en France, par les lois de Jules Ferry du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire.
Cependant, l’application de l’Article 19 de la constitution de la Révolution haïtienne se limite aux discours mirobolants des ministres corrompus et à la création de quelques écoles au rabais pour les enfants pauvres de la République bancale. Ces citoyens de seconde classe sont les enfants-naufragés de la contre-révolution ininterrompue et soutenue par une mafia politico-économique pour le maintien de la pauvreté et de l’ignorance intergénérationnelles dans le pays.Toujours fatigué, le peuple courageux n’abandonne pas sa profonde croyance dans l’éducation.
Les faiseurs de constitution — dans la pratique de konstitisyon se papye, bayonèt se fè —sont partis plusieurs fois à la recherche de la plus parfaite constitution pour la construction d’un ‘’paradis constitutionnel’’ à démolir par le fè koupe fè, oubliant que la meilleure constitution est la bonne réponse pratique aux revendications légitimes du peuple, la bataille à mener et gagner. Mais où en trouvera-t-il le courage, le peuple haïtien ?
Aujourd’hui — appauvri, avili, abusé, affaibli, fatigué — le peuple se trouve face à deux adversaires féroces : les fossoyeurs internes, la partie de nous-mêmes qui creuse la tombe du pays, et les déstabilisateurs externes, prêts pour les funérailles. Il est dur de mettre à terre/ frape atè une partie de nous-mêmes — souvent nos propres frères, sœurs, cousines, cousins, épouses, époux, ami/es. Et il est difficile de porter le coup mortel à ceux dont la charité nous aide à tenir face à l’insupportabilité de la vie matérielle. Nos dirigeants ont fini par vendre le pays à la communauté internationale pour un bol de riz et quelques dollars. Fatiguée de sa propre contre-performance, cette communauté se moque de notre incompétence. De ce fait, le peuple laissé-pour-compte s’efforce, survie oblige, à choisir entre l’âme et le ventre. Le réflexe du « ventre affamé n’a point d’oreilles », sak vid pa kanpe, l’emporte. Le peuple haïtien, dans sa misère, avale et vomit la honte au visage de tout le monde.
Ainsi, l’économie haïtienne est piégée dans la trahison de ses propres dirigeants, la philanthropie condescendante des ONG — 2400 officiellement enregistrées, ajoutées à plus de 10000 autres éparpillées à travers le pays (Haiti Country Report 2022, BTH) — et l’hypocrisie hautaine des institutions économiques internationales.
Curieusement, toutes les constitutions violées d’Haïti, de celle de 1805 à celle de 1987, ont les fondamentaux d’une économie performante : « Le commerce, seconde source de la prospérité des États, ne veut et ne reconnaît point d’entraves. » (Article 22, Dispositions générales, Constitution de 1805) ; « La liberté économique est garantie tant qu’elle ne s’oppose pas à l’intérêt social. L’État protège l’entreprise privée et vise à ce qu’elle se développe dans les conditions nécessaires à l’accroissement de la richesse nationale de manière à assurer la participation du plus grand nombre au bénéfice de cette richesse. » (Article 245, Constitution de 1987). Il n’y a rien de plus nécessaire à la croissance et au progrès économiques que la sécurité, la stabilité et la libre circulation de l’argent, des marchandises, des marchands et des citoyens. En réalité, qu’est-ce qui est arrivé dans le pays, au pays, à l’économie ?
II- LA FATIGUE ÉCONOMIQUE
L’histoire récente de la fatigue économique se résume dans une longue littérature idéologico-économique. Celle-ci s’articule autour de quatre principaux plans ou cadres de développement :
1- L’Économie de petites plantations — l’héritage et la poursuite de l’économie esclavagiste des grandes plantations — une économie démarrée dans l’exploitation inhumaine et l’exclusion systémique et systématique des esclaves, aujourd’hui les masses paysannes du néo-esclavagisme ;
2- La Substitution à l’importation — la création d’industries nationales, inspirée du capitalisme d’État-despote — très à la mode en Amérique latine dans les années 1950-1970 — entrainée par l’incapacité du mode d’exploitation agricole traditionnel à accélérer l’accumulation du capital ;
3- Le Programme d’Ajustement Structurel (PAS) — très juste, au nom de l’obligation ou l’ajustement de toute économie voulue performante — et très mauvais et rejeté pour son application socialement déstabilisatrice et sa guerre sale déclarée entre l’État mauvais régulateur et le marché autorégulateur aveugle, au nom de la privatisation sauvage ;
4- Le Programme de Bonne Gouvernance (PBG) — le PAS rebaptisé, moins brutal, moins austère, toujours insupportable — rejeté à cause de ses contradictions émanant de l’État corrompu, clientéliste, népotiste, antiéconomique et du bridage du marché par la mafia du monopole privé.
Ces quatre plans-cadres ont donné les mêmes et mauvais résultats, tous symptomatiques de la déliquescence économique :
- La corruption débridée ! Je l’encapsule dans les détournements impunis de « $13 milliards, de 2010 à 2020 » après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 (The New York Times, 8/7/2021) — environ 90 % du PIB de 2020 ($14,5 milliards) — par les gouvernements haïtiens et des ONG, avec la complicité de certaines institutions internationales : un économicide contre la nation haïtienne ;
- La faiblesse chronique de la croissance ! C’est l’économie assoiffée d’investissements, avec une très faible croissance de 1,31% pour les vingt dernières années (2003-2022), loin d’être inadéquate selon la simple loi économico-mathématique de la possibilité d'une très forte et longue croissance par rapport au niveau de production et du sous-développement de l’économie ;
- Le chômage structurel ! C’est le taux de chômage officiel de 14,84 % — un rêve exclu du secteur informel, environ de 80% de l’économie — lié à la faiblesse de l’investissement intrinsèque au délabrement de l’ensemble de l’appareil de production ;
- L’inflation traditionnelle (structurelle et importée) ! Elle est liée naturellement à la pression de la demande sur la faible capacité de production ou la faiblesse de la production, ajoutée à une grande portion de la demande créée par les chômeurs débrouillards et les travailleurs à très faible revenu oubliés par l’État-providence pauvre et corrompu (une pression politico-socio-économique déstabilisante) ; l’inflation nationale est aussi aggravée par l’inflation chez nos partenaires commerciaux dans la région et du monde ;
- La stagflation ! C’est la dangereuse addition pour les cinq dernières années (2018-2022) : Croissance négative de -1,36% + Inflation de 36,98 % % + Chômage officiel de 14,84% = Une inflation drôlement par la demande (à cause de la croissance démographique et de la faiblesse de la production), par les coûts (à cause du coût de production) et générale, à cause de sa métastase dans tout le corps de l’économie et de la société ;
- Le conflit permanent entre la gourde et l’économie ! C’est l’incompatibilité de la politique économique avec la politique monétaire, la faiblesse de la production nationale (de la politique économique surpolitisée) face à l’inflation, et l’impuissance de la politique monétaire (de la Banque de la République d’Haïti, BRH) face à la même l’inflation — le choc des faibles et du puissant : la faible production + la gourde affaiblie, dévaluée, dépréciée, dénigrée dans l’économie dollarisée contre la puissance du dollar.
- L’instabilité économique ! Elle est principalement provoquée par les ‘’sept péchés capitaux’’ : (1) l’aggravation de la violence économique, l’inflation de 33,98% (MacroTrends, 2023) et la flambée des prix pour les produits de première nécessité ou la vie chère, (2) la défaillance de l’État, (3) le durcissement de la lutte des classes, (4) les soulèvements populaires sans un leadership patriotique, (5) les émeutes de la faim sans réponse alimentaire, (6) la lutte de pouvoir aveugle, (7) le développement du grand banditisme politique, économique et social et la gangstérisation du pays, avec 150 groupes de grands criminels à Port-au-Prince (Haiti, Surge in Violent Abuses, Human Rights Watch, 14 août, 2023) ;
S’agissant de la balance commerciale, les meilleurs produits d’exportation d’Haïti sont l’argent de la corruption et les cerveaux haïtiens, la fuite du capital financier et humain. L’argent va directement aux banques étrangères. Les cerveaux quittent le pays, allant partout — chez la voisine, en République Dominicaine, au Nicaragua, au Chili..., traversant les marais, les forêts et les jungles du Bouchon du Darién, the Darién Gap — pour aboutir, à bout de souffle, à la frontière américano-mexicaine. Malgré le chômage chronique qui le tenaille, le peuple haïtien n’a jamais perdu sa foi dans le travail.
Dans toutes ces tribulations économiques, le peuple fait feu de tout bois possible et imaginable : la débrouillardise quotidienne, chèche kote lari fè kwen, le petit commerce à très faible capital et revenu, ti komès, la tontine, men ou sòl, la solidarité familiale, les petits prêts dans le voisinage et entre les amis, les petits achats à crédit, les transferts électroniques de la Diaspora, $4.5 milliards, 22,4 % du maigre PIB de $20,1 milliards — plus que quatre fois inférieur à celui de la République Dominicaine, $94,2 milliards (World Bank, Personal remittances of GDP) — mis à part les transferts de main en main des voyageurs et touristes haïtiens/créoles de la Diaspora.
Voilà, en résumé, la longue Crise et Fatigue de l’économie nationale et la résistance de l’initiative individuelle, de l’entrepreneuriat du peuple miséreux et courageux face à la violence économique. La société en souffre.
III- LA FATIGUE SOCIALE
La fatigue sociale est l’addition mortifère : la faiblesse, l’instabilité et la fatigue politiques + la faiblesse, l’instabilité et la fatigue économiques = la déchirure, l’instabilité, la violence et l’implosion sociales.
Pour comprendre cette fatigue, il faut : (1) remonter à plus de deux siècles d'exclusion sociale sans trêve, (2) s’arrêter sur les massacres et soulèvements populaires, (3) prendre la longue route de la construction de murs sociaux entre les Haïtiens, (4) traverser l’armement effréné des citoyens après l’effondrement de l’armée ou de l’État-gendarme, (5) se précipiter dans les tunnels obscurs du banditisme légal, (6) aboutir au massacre de La Saline, (7) franchir la République en panne avec un petit morceau de parlement, des tribunaux-vendeurs de justice et une présidence armée de décrets, sans calendrier électoral, (8) faire le plein aux manifestions populaires de l’opposition sans vision, (9) s’élancer sur l’avenue de l’assassinat du président, et(10) arriver, enfin, aux kidnappings, à la prolifération des gangs, à l’implosion sociale, au sauve-qui-peut national.
Haïti a perdu la guerre sociale et la paix sociale. Elle a perdu la guerre sociale parce que la minorité nationale ne pouvait et ne peut pas gagner cette guerre menée depuis plus de deux siècles contre la majorité nationale. Elle a perdu la paix sociale parce que cette paix n’a toujours été qu’une paix chaude et intenable contre la majorité et pour le repos temporaire de la minorité. Nous connaissons la suite : le volcan social, ‘’le diable au bois dormant’’, s’est réveillé, crachant le feu et le sang sur toute la société ô combien pourrie et injuste. Personne n’a eu le temps de sauver les vieux meubles nationaux — le bon voisinage, l’union fait la force, le konbit. Tout est à refaire avec les miettes de ce qui nous reste de valeurs ancestrales et culturelles : « Tout moun se moun/nous sommes tous des humains. »
La façon dont la minorité traite la majorité (les démunis) a toujours été une trahison nationale enfoncée dans le crime contre l’humanité. Ce sont eux, les démunis, qui — du jardin au gratin — cultivent, récoltent, transportent et préparent le riz national dont les nantis se régalent. Ce sont eux qui — de l’étable à la table — élèvent le cochon, l’égorgent et préparent le griot pour les grandes réceptions. Ce sont eux qui — du premier repas au trépas — travaillent pour le minimum de sécurité alimentaire de la nation. Ce sont eux les fatigués de la pauvreté abjecte, du rejet et de la haine de l’autre, de l’obscurantisme, du racisme, du couleurisme, du terrorisme d’État.
En dépit de tout, je ne reproche individuellement rien à personne, même au président auto-déclaré voleur-bandit-je-m’en-foutiste légal, Joseph Michel Martelly. Il est la parfaite incarnation de la société puante. Martelly est le fils aimé et préféré de l’Haïti vidée d’elle-même,dévergondée, publiquement torturée et démembrée. Martelly ne parle pas ; il est parlé. Martelly ne chante pas ; il est chanté. Martelly ne danse pas ; il est dansé. La société pourrie parle, chante et danse à travers lui. Le rejet de Martelly doit être le rejet d’une société à reconstruire, une société à laquelle les patriotes doivent dire trois mots : Plus jamais ça !
Nous sommes au moment le plus obscur de l’histoire du pays. C’est le moment où l’optimisme se perd et se cherche dans les ténèbres ; le moment où le pessimisme pavane dans l’obscurité ; le moment de n’être ni optimiste dans le faux espoir ni pessimiste dans la peur paralysante. Le mariage de l’espoir et de la peur est notre pire ennemi. C’est le Moment des moments. Ce que nous cherchons depuis deux siècles dans la nébulosité est avec nous : le Peuple. Agissons dans le sens de ses revendications légitimes pour sortir Haïti de sa longue fatigue politique, économique et sociale. Mais pour respecter, tenir cette promesse, la réserve intellectuelle de la nation doit assumer ses responsabilités, même quand les vrais intellectuels du pays sont fatigués.
IV- LA FATIGUE INTELLECTUELLE
La fatigue intellectuelle est la plus douloureuse des fatigues. C’est l’intellectualisme traditionnel. Le peuple en est fatigué. Une confession : je m’aperçois dans une critique trop cinglante de la trivialisation, la ‘’shalomisation’’ spirituelle et intellectuelle d’Haïti. Mais je n’ai pas le choix ; je m’exprime, sans langue de bois, sans peur, sans haine, pour l’amour du pays.
Ainsi, je salue les vrais Intellectuels d’Haïti, les cerveaux jamais en berne, morts et vivants. Je vous salue, femmes et hommes verticaux de notre pays. Je vous entends dans ma voix grave. Je vous vois dans certaines de mes réflexions. À vous je dois toute ma passion, toute ma raison, tout mon plaisir, tout mon exaltation d’être haïtien. Vous pensez profondément, parlez sérieusement, écrivez limpidement. Vous questionnez courageusement les grands problèmes nationaux à travers le temps, le temps national et le temps mondial. Vous proposez des solutions en illuminant les sentiers salutaires à sillonner, à explorer.
En revanche, la majorité des ‘’intellectuels’’ du pays, dans leur vedettariat médiatisé, sont lâches et sous-capables. J’ai trois questions et réponses.
1- Qu’est-ce qu’il a, le faux intellectuel haïtien ?
- Il a son petit ou gros diplôme (ou des diplômes) vrai, faux, médiocre, mauvais, passable, bon ou excellent ;
- Il a sa rage de trouver du travail et de le garder dans un marché du travail très restreint, sans sécurité d’emploi ;
- Il a son boulot dans le secteur privé marchand (comme cadre), le secteur public corrompu (comme agent ou consultant, sans obligation de résultats), le secteur international arrogant et non-performant (comme consultant) et le secteur semi-public/semi-privé des ONG (philanthropes ou exploiteurs de la misère de la nation) ;
- Il a sa débrouillardise, comme tous les pauvres du pays — s’il ne s’enrichit pas ou ne s'est jamais enrichi dans la corruption — sans réellement aucune forme de sécurité sociale viable de l’État failli.
2- Qu’est-ce qu’il est, le faux intellectuel haïtien ?
- Il est un potentat cérébral déclaré ou autoproclamé, avec son complexe de supériorité inouï ;
- Il récite, rabache tout ce qu’il apprend — souvent hors contexte, hors champ ou hors du sujet — ignorant le savoir pratique et les aptitudes en résolution de problèmes concrets ;
- Il est le politicard qui n’a fait ses preuves professionnelles que dans la politicaillerie ;
- Il est en retard par rapport à l’évolution du monde qui entre d’emblée dans l’Intelligence Artificielle (IA), dans la nanoscience, la nanotechnologie : un monde à la porte du transhumanisme fondé sur l’omnipotence calculatrice de l’ordinateur — pour le meilleur et pour le pire.
3- Qu’est-ce qu’il représente, le faux intellectuel haïtien ?
- Il représente ce qu’il est aux yeux et dans la tête de la majorité des Haïtiens, le Bouffon des bouffons, le ‘’précieux ridicule’’ de la nation : un ‘’Zuzu’’ pour la classe moyenne, un ‘’Je-suis-tu-es’’ pour les masses, un ‘’J’estime’’ et un ‘’J’approuve’’ dans Pèlen Tèt de Frankétienne, un ‘’Zabèlbòk’’ pour Maurice Sixto ;
- Il représente une fausse noblesse intellectuelle dans sa tour d’ivoire, mentalement détachée de la réalité du peuple ;
- Il représente les paresseux incapables, inaptes à apporter des solutions concrètes aux problèmes réels du pays ;
- Il représente la classe politique décriée et soumise au diktat de celui qu’il appelle Le Blanc, Blan an, avec une intonation adaptée à son complexe d’infériorité raciale, un sacrilège dans le pays de Jean-Jacques Dessalines le Grand.
Et il est fier de la grossièreté de ce qu’il a, de ce qu’il est et de ce qu’il représente, si fier qu’il s’imagine au-dessus du peuple courageux. Il s’admire. Il se sent confortable dans son narcissisme. Mais on cherche la beauté de Narcisse ; on ne la voit pas.
En fin de compte, la combinaison des circonstances — politique, économique, sociale et intellectuelle — a bouleversé l’ordre des choses et des concepts dans une succession de phénomènes au cours des 37 dernières années : (1) l’effondrement de la dictature la plus sanguinaire de l’histoire du pays, (2) l’euphorie démocratique sans fondations institutionnelles, (3) la naissance et le développement de la voyoucratie, (4) l’intensification du libertinage intellectuel. Les résultats sont étranges : la politique, toujours sanglante, s’est déchainée ; la liberté économique et sociale a reculé à cause du coup porté à la libre circulation des marchandises et des citoyens ; les écoles et les universités fonctionnent au ralenti. Haïti a mal au ventre, aux pieds et à la tête. Elle a besoin du meilleur des régimes politiques : la dictature de la loi, une pour tous !
Maintenant, où sont-ils, les vrais intellectuels et les patriotes, les cerveaux scientifiques, mathématiques, économiques, politiques, administratifs, techniques, journalistiques, créatifs (les romanciers, les poètes, les artistes...) ? Où sont-elles, les intelligences-racines d’Haïti ? Considérant la méchanceté, la malhonnêteté et la dangerosité ambiantes, ils se sont, prudence oblige, retranchés dans le pays et la Diaspora. Fatigués de la bouillabaisse, ils pensent et agissent dans la sérénité de leurs forces. Il leur faut un bouclier mental pour mettre leurs pleines capacités au service de la patrie. Seul un grand et solide Parti-mouvement patriotique serait capable de les mobiliser et les organiser autour d’un projet de renaissance nationale.
Aussi devons-nous savoir que personne n’a le monopole des vertus ou des vices en Haïti. Les amis du pays sont nombreux et dispersés partout ; leur faiblesse est dans leur éparpillement. Les ennemis, solidaires, trouvent leur force dans leur égoïsme bestial, la satisfaction du moi indompté au détriment du bien commun. En vérité, la chaîne des malfaiteurs est aussi longue et forte que la Fatigue et la Puissance du peuple. Que ce peuple courageux nous inspire sur le chemin à prendre, dans la lutte à mener, dans notre recherche de solution, vers la victoire souhaitée, ensemble — avec tous les Patriotes, Noirs, Mulâtres (Noirs à la peau claire), Blancs,Arabes, Sémites. Je suis fatigué, vous êtes fatigués, nous sommes fatigués. Haïti est fatiguée.
Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de « Le Vertige haïtien », ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS) et à PetroFina (une compagnie pétrolière multinationale), Consultant international.
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