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Opinions

Comprendre le retard d’Haïti 1804 – 2024

RN
Rose Nesmy Saint-Louis (exclusivelyrose1@yahoo.com)

January 19, 2024 · Lecture : 14 min

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Les temps sont durs. Ils ont toujours été mauvais en Haïti. Mais ces temps-ci, le plus violent des ouragans souffle sur le paysage politique, social et économique. On parle de « 1804 –2024 », du retard du pays : Haïti Première République Noire, Haïti Chérie, Haïti Perle des Antilles, Haïti Terre Glissante, Ayiti Tè Glise, l’énigmatique Haïti, l’Ayiti-sa-w-pa-konnen-pi-gran-pase-w, Ayiti Toma. Toutes ces perceptions de l’Haïti de nos rêveries et cauchemars nous éloignent du pays réel et influencent notre mentalité nationale, notre attitude nationale, notre vivre-ensemble national.

De quel retard s’agit-il ? Comment l’expliquer, le perpétuel recommencement de la préparation du retard pendant plus de deux siècles ? La double question est ardue, cornue, débattue, traitée et maltraitée. Beaucoup de réponses contradictoires ont été données. Je prendraile taureau par les cornes avec : (1) une avant-réponse, (2) une réponse, (3) des leçons à apprendre et des mesures à prendre pour sortir Haïti du cercle vicieux. Serrons-nous la ceinture. Mare ren nou. 

I- L’avant-réponse

300 × 250

Lorsqu’on évoque le « progrès » ou le « retard » d’une nation, on est forcément dans un exercice de comparaison. Celle-ci n’est fondée sur rien de naturel. Tout est biaisée au départ.Derrière la comparaison, on trouve le « progrès » technologico-scientifique et socioéconomique. Ce « progrès » plonge ses racines dans quatre Révolutions industrielles. Et derrière celles-ci, il y a toujours l’essentiel : l’Humain, le renouvellement continu des ressources humaines.

L’Humain, l’Homo sapiens, l’Homme intelligent et sage, vient d’Afrique, l’origine du peuple haïtien. Nous sommes dans la même aventure humaine que les « autres », nos autres, nos frères et ennemis de la même humanité. Grâce au Projet Génome Humain (PGH)/Human Genome Project (HGP), il n’y a plus de procès raciste au tribunal scientifique. L’ADN humain est décodé à 100%. La science a tué le racisme en 2001 avec le décryptage du génome humain et les 8% du code génétique qui manquait, en 2022 (National Human Genome Research Institute, Telomere-to-Telomere, T2T, 31 mars 2022). Mais à causes des mythes et de la peur, la peur des racistes de perdre leurs privilèges, on refuse d’enterrer le monstre sous toutes ses formes — politique, économique, culturelle et spirituelle.

Le « progrès », in fine, se résume dans l’amélioration de la condition matérielle, intellectuelle et spirituelle de l’Humain. Je me sers du mot « progrès » tout en reconnaissant sesparadoxes : le couteau à double tranchant, l’utilité et la dangerosité du « progrès », les évidences et les feux d’artifice du « progrès », les éclats de rire et les larmes de l’humanité en « progrès », l’universalisation du modèle de « progrès » engendré, pour parodier Joseph Schumpeter, par la « destruction créative ». L’Humain, égaré sur la terre, dans un environnement hostile, a toujours été dans un combat pour le « progrès » et le bonheur. À cause de la poursuite du ‘’progrès-bonheur’’ de la France, nos ancêtres avaient connu l’esclavage.

Le traumatisme racial causé par l’esclavage, aussi fort soit-il, n’a pas pu renverser les lois économiques. Ceux qui ont tyrannisé nos ancêtres avaient été traumatisés par des barbares plus sauvages qu’eux, obéissant aux mêmes lois économiques. Aucune « race » n’a le monopole des vertus ou des vices, des forces ou des faiblesses de l’Humain. Celui-ci a pris la route du « progrès » en créant la richesse et la pauvreté. Ne soyons ni aveuglés par la richesse ni aveugles devant la pauvreté. Le « progrès » est enraciné dans la prédisposition de l’Humain à l’aventure. Ce « progrès » peut nous émerveiller, nous éberluer, nous asservir, nous amoindrir jusqu’à nous « déshumaniser » parce que les maîtres autodéclarés détenteurs choisis de la clef du « progrès »crachent sur l’unicité et l’indivisibilité de l’humanité. Ils sont violents, menteurs, tricheurs, pilleurs, arrogants, égoïstes. L’Humain est bêtement égoïste et intelligemment égoïste.

Quand la thèse économique de La richesse des nations repose sur « l’égoïsme positif de l’homme », je dis qu’Adam Smith a raison. Quand son antithèse de la thèse de Smith s’appuiesur « l’aliénation et l’exploitation du travailleur dans la création des richesses », je dis que Karl Marx a raison. Quand sa synthèse de la thèse de Smith et de l’antithèse de Marx déclare que « le pacifisme moderne et la moralité moderne sont les produits du capitalisme » (Capitalism, Socialism et Democracy, page 128, Harper Perennial, 2008), je dis que Joseph Schumpeter a raison. Quand il se plaint contre le refus de la France de « repenser l’articulation entre la justice réparatrice et la justice universaliste » (Une Brève histoire de l’égalité, page 103, Seuil), je dis que Thomas Piketty a raison. Quand j’entends « Liberté ou la mort ! », l’écho de la Révolution haïtienne, dans la voix des peuples opprimés, je dis que Jean-Jacques Dessalines a raison.

Mais quand on dit, en Haïti, que « le Blanc vient tout de suite après Dieu dans les affaires de l’humanité/Aprè Bondye se Blan », que « la haine est le propre de la nation/Depi lan Ginen nèg rayi nèg » — ou quand le Premier ministre haïtien, Dr. Ariel Henry, un neurochirurgien, se comportant comme un esclave mental, est incapable de regarder ledit Blanc dans les yeux — je dis qu’on est dans l’incompréhension du « progrès ». Même les nations « surdéveloppées » seront toujours en « progrès ». Ce qu’une nation a fait, une autre peut le répliquer, l’améliorer ou carrément le rejeter pour un autre projet — dépendant de la convergence de la vision, de lavolonté, du contexte, du sens du destin et du leadership orientés vers sa propre gloire. Point final.

II- La réponse

Jean-Jacques Dessalines, le révolutionnaire-dieu-père-créateur mortel de l’État-nation haïtien, avait fait le choix du progrès. Malheureusement, d’autres l’ont défait. Depuis l’Échec, Haïti se trouve dans un ‘’supplice socio-économique de Sisyphe’’, un pote dlo lan panye sosyal e ekonomik. Ainsi, j’entre dans ma réponse, en trois temps.

1- Le merveilleux choix national de Jean-Jacques Dessalines (de 1804 à 1806)

Dans toutes les grandes universités, on parle des grandes révolutions, particulièrement desquatre plus connues : (1) la Révolution américaine (1775 – 1783) ; (2) la Révolution française(1789 – 1794) ; (3) la Révolution haïtienne (1791 – 1804) ; (4) la Révolution russe (1917 –1923).

La Révolution haïtienne est le précieux cadeau de Jean-Jacques Dessalines à l’humanité, pour son progrès. Elle est un coup de poignard économique à l’esclavagisme français : la perte de la France de 60% de la production mondiale de café, 40% des importations sucrières de la France et de la Grande Bretagne, 40% du commerce étranger de la France (Richard A. Haggerty, Haiti : A Country Study, Section Colonial Society, p. 1, Library of Congress, Etats-Unis). Elle est aussi la cause du premier et plus criminel embargo diplomatico-économique de l’Occidentraciste dans l’histoire de l’économie mondiale, contre l’Haïti antiesclavagiste.

Regardons comment la pensée et les actes révolutionnaires de Jean-Jacques Dessalinesétaient compatibles avec quatre autres révolutions : les Révolutions industrielles. « L’esclavage est à jamais aboli, » (libération de la force de travail) déclare l’Article 2 de la Constitutionimpériale de 1805. L’article 11 va plus loin : « Tout citoyen doit posséder un art mécanique ».Dessalines a fait le premier et le seul choix de progrès pour Haïti, à tous les points de vue. J’en prends trois.  

Du point de vue de la sécurité et de la stabilité nationales

Jean-Jacques Dessalines est nommé Gouverneur général à vie le 22 septembre 1804, puis proclamé Empereur Jacques Premier à vie d’Haïti, à l’unanimité, le 6 octobre 1805. Son empire s’étendait sur l’’’Archipel d’Haïti’’ composé de l’Île principale d’Haïti, de six autres îles (Samana, la Tortue, la Gonâve, les Cayemites, l’Île à Vache, la Saône) et de très petits îlots adjacents, un petit empire d’environ 76 421 km2, sous la houlette d’un État essentiellementrégalien. 

L’Empereur a établi un gouvernement militaire au service de la construction nationale, l’inclusion nationale, la sécurité nationale et la stabilité nationale sans lesquelles tout progrès est irréalisable. Le régime militaire s’imposait. L’Armée était le capital humain le mieux encadré et organisé, plus apte à s’engager dans la direction des affaires nationales. La sécurité et la libertésont consubstantielles. Dessalines croyait dans le « Vivre et mourir sont beaux pour la patrie ».Fin danseur de rythmes folkloriques, il aimait la Vie. Mais la mort héroïque pour la liberté était pour lui plus précieuse que la vie dans l’esclave. Il rejetait la pensée d‘Euripide « Une viemisérable vaut mieux qu’une belle mort », notre « Pito nou lèd nou la ». Comprendre Dessalines, c’est appréhender sa philosophie de la Vie.

Telle est la morale de « la liberté-vie ou la mort ». L’Article 28 de la Constitutionl’articule mieux que moi : « Au premier coup de canon d’alarme, les villes disparaissent et la nation est debout ». C’est l’expression de la force dissuasive et du profond sens d’engagementnational de Dessalines. Enfin, la grande question : Qui aurait osé demander à Jean-Jacques Dessalines de verser à la France la lourde indemnité, aujourd’hui l’équivalent de 30 milliardsd’euros/$33 milliards (Une brève histoire de l’égalité, Thomas Piketty, p. 111, Seuil) pour l’indépendance d’Haïti, « plus de 300% du revenu national d’Haïti de 1825 » ?

Du point de vue économique

Après la Révolution et le départ des colons français, Dessalines avait une économieagricole et communiste de facto à organiser, plus d’un siècle avant la Révolution russe. Les grands propriétaires de plantations et de quelques petites manufactures rudimentaires venaient d’être chassés d’Haïti. L’État possédait pratiquement tous les moyens de production. On le sait aujourd’hui : un État qui possède tout est un pôle d’attraction pour la corruption, pour l’enrichissement individuel ; et cet enrichissement ne peut se faire qu’au détriment de l’État et de la nation. La nation haïtienne n’était pas encore dans le b-a-ba académique de la production, de la création de richesse : la « fonction de production Cobb-Douglas », Q = f (L,K).

Le travail et le capital étaient de facto bridés. L’économie et la société n’étaient ni esclavagistes ni salariales. L’Empire n’avait aucune référence économico-institutionnellecohérente. Dessalines constatait l’anomalie administrative. « [...] Tout y retrace les souvenirs des cruautés de ce peuple barbare (le peuple français) — nos lois, nos mœurs, nos villes, tout porte l’empreinte française, » disait-il (Discours du jour de l’indépendance, Thomas Madou, Histoire d’Haïti, Tome 3). L’innovation économico-administrative était difficile. On ne parlait pas encorede « l’école de la régulation » et de « école institutionnaliste ». Pourtant, le mot « propriété » (propriété privée à réguler) apparait cinq fois dans la brève Constitution de 1805. La régulation était simple : « L’Empereur fait, scelle et promulgue les lois, nomme et révoque, à sa volonté, les ministres, les membres des administrations locales [...], » pilonne l’Article 30 de la Constitution.

L’économie oscillait entre un drôle de précapitalisme d’État et un étrange communisme de marché dirigé, loin de la « Loi walrasienne de l’équilibre général des prix ». L’Empire, dans son processus d’apprentissage du mode et de la relation de production, a entamé la vérification et la classification des titres de propriété. Il a lancé une grande vague de privation et imposé la fixation des prix, du fusil au beurre : fusil (33 livres), morue (30 livres le cent), ardoises (40 livres le millier), aiguilles (12 livres le millier), tafia (50 livres la barrique) cacao (15 sols la livre), café (25 sols la livre), violon (15 livres la pièce), beurre (20 sols pour la livre), etc. (S. L’instant, Avocat à la Cour Impériale, Recueil général des lois et actes, Tome 1, 1804-1808).

L’État établissait l’équilibre des prix, sans une politique salariale pour l’économie du travail, les nouveaux travailleurs agricoles, les anciens esclaves. La politique économique était formulée par le Cabinet impérial, avec l’appui des deux seuls ministères de l’Empire, le Ministère des Finances et le Ministère de la Guerre. Le lobbying, au travers des petits groupes de militaires-propriétaires-hommes d’affaires, se développait pour influencer les décisionséconomiques du pouvoir. Ce lobbying militaro-politico-marchand, monté par des associations d’affairistes sans foi ni loi, se transformera en un puissant et incontrôlable levier de déstabilisation de la société.

Du point de vue social

Dessalines était réellement le père de la nation, dans le sens le plus profond du mot « père ». L’Article 14 de la Constitution impériale est claire : « Toute acceptation de couleur parmi les enfants d’une seule famille, dont le chef de l’État (Jean-Jacques Dessalines) est le père,devant nécessairement cesser [...] ». Sachant que l’éducation est le meilleur moyen d’orienter une société vers un meilleur vivre-ensemble et le progrès, Dessalines a décidé d’envoyer tous« ses enfants » à l’école. Il a déclaré l’éducation nationale gratuite, une grande première pour l’époque. Ce n’était pas une école réduite à la gymnastique cérébrale pour le rabâchage de « la grammaire française est l’ensemble des ‘’règ’’ à suivre pour parler et écrire correctement le français » — un véritable instrument d’oppression linguistique et d’exclusion socioéconomique en Haïti.

L’École nationale de Dessalines n’était pas non plus une École de frères et de bonnes mères de l’instruction chrétienne pour la « purification » du cœur, du cerveau et de l’âme despetits nègres, une éducation-poudre aux yeux nous empêchant de voir nos réalités et celles du monde. Serviteur d’Ogou Feray (dieu ancestral de la guerre) et marié à l’église chrétienne, le syncrétisme de Dessalines voulait une École nationale ouverte aux grandes valeurs ancestrales et chrétiennes : la foi dans l’humanité une et pour tous, le rejet du racisme, l’amour de la liberté.C’était une École nationale pour la formation des jeunes (Article 9 de la Constitution de 1805) et le développement social d’une nation déboussolée dans l’obscurantisme (avec un taux d’illettrisme vertigineux), rongée par l’esclavage, sans le sens d’appartenance à une même Haïti.

Au bout du compte, y avait-il des excès sanglants dans la Révolution haïtienne ? La réponse est claire : toute grande révolution est sanglante dans la démesure. Sans tomber dans la hiérarchie des crimes de sang, Dessalines n’est pas l’inventeur de la guillotine. Albert Camus parle profondément de l’outrance révolutionnaire, avec une élégance sans pareil, dans son« L’Homme révolté ». Une autre question irritante : y-avait-il de la méfiance et de la trahison dans les relations entre Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines ? Oui ! C’est normal. Leurs philosophies militaires sont mutuellement exclusives et également véridiques. Toussaint le Révolté (ancien esclave domestique) cherchait patiemment la vérité dans la diplomatie, entre lapaix et la guerre. Pour Dessalines le Révolutionnaire (ancien esclave de plantation) la vérité sortrapidement de la bouche du fusil et du canon. Toussaint et Dessalines sont le choc de deux raisons.

Tel est le résumé du choix de progrès de Dessalines, le grand-père de la négritude dont le monumental poète Aimé Césaire est le père. La négritude de Dessalines embrassait l’humanitélibre et juste dans son ensemble. Pour lui, le Noir était plus qu’une nuance épidermique : « [...] les Haïtiens ne seront connus que sous la dénomination génériques Noirs » (Déclaration préliminaire, Article 14). Dessalines n’était pas dans le rejet racial de l’autre ; les Polonais et les Allemands résidant en Haïti étaient naturalisés par son gouvernement. On célébrait l’humanitédéclarée libre en Haïti, ouverte à tous les esclaves de l’Amérique. Incroyable : l’Haïtid’aujourd’hui est le même sol sur lequel avait marché le dieu mortel dont le destin était lié à sa vision de la nation haïtienne.

2- Le péché originel de 1806 : la contrerévolution

​Les contrerévolutionnaires vont défaire le travail imparfait que Dessalines a commencé et dont ils étaient insatisfaits. Non ! On n’assassine pas le père d’une nation ; on n’humilie pas son cadavre en le laissant décomposer en pleine rue. Pour ne pas rester dans le catéchisme chrétien auquel j’emprunte le « péché originel », je parle en réalité du pire des coups d’État de l’histoire de l’humanité, le coup d’État militaire perpétré contre la Révolution haïtienne avec l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 1806, moins de deux ans après l’indépendance. Les assassins contrerévolutionnaires ont, comme dans la tragédie grecque, péché par hubris, parorgueil et aussi par jalousie et haine : un péché-crime aussi insupportable que son prix. Haïti serale déclencheur systémique et le centre de gravité de coups d’État du 19e et du 20e siècles. Son économie souffrira d’une faiblesse chronique de la croissance.

Ce fut la fin soudaine du difficile commencement de la construction de la société inclusive promise par la Révolution. Les contrerévolutionnaires lanceront une longue campagne nationale de trois mensonges monstrueux à reciter dans les écoles par les enfants du pays.

Premier mensonge : Jean-Jacques Dessalines serait l’auto-proclamé Tyran d’Haïti. Les contrerévolutionnaires avaient corédigé, cosigné, applaudi et mis en vigueur la Constitution quiaccordait un surpouvoir à l’Empereur Jean-Jacques 1er.

Deuxième mensonge : Dessalines serait un massacreur aveugle de Blancs et de Français,insatiablement assoiffé de sang. Les principaux comploteurs avaient cautionné tous les actes de la Révolution et cosigné la déclaration vengeresse de la Constitution : « Le peuple reconnaît pour Empereur et Chef suprême de l’armée, Jacques Dessalines, le vengeur et le libérateur de ses concitoyens ... » (Article 20 de la Constitution). Et, face aux menaces du retour des Français,Dessalines avait parlé : « Ce que nous faisons est bien cruel ; il le faut cependant pour l’affermissement de notre indépendance. [...] Que m’importe le jugement de la postérité sur cette mesure, pourvu que je sauve mon pays. » (Madiou, Histoire d’Haïti, Tome 3 (1804-1807), p.119,Éditions Fardin,). Dessalines s’est sacrifié physiquement et spirituellement pour Haïti.

Troisième mensonge : les fils légitimes, illégitimes ou naturels des colons françaisauraient été expropriés par Dessalines. Ils reprochaient donc à l’État haïtien de s’être appropriéles biens hérités de leurs parents (littéralement l’économie haïtienne), le plus grossier desmensonges selon l’ Article 12 de la Constitution signée et reconnue par des Généraux (Noirs et ‘’Mulâtres’’) : « Toute propriété qui aura ci-devant appartenu à un blanc français est incontestablement et de droit confisqué au profit de l’État. » Dans cette même Constitution anti-tribaliste, on lit : « Les citoyens haïtiens sont frères entre eux » (l’Article 2).

Avec l’assassinat de la Révolution, Haïti est entrée dans le cercle vicieux du perpétuel recommencement de la préparation de son retard, son ‘’supplice socio-économique de Sisyphe’’,notre « pote dlo lan panye sosyal e ekonomik ». Bien que la période 1806 – 2024 soit la plus longue, elle se résume dans un court refrain de la chanson révolutionnaire du peuple délaissé : le souhait d’une deuxième Révolution, le « yon jou n a libere » face au retard du pays.

3- Le perpétuel recommencement de la préparation du retard (1806 - 2024)

Maintenant, au bout de ma réflexion, venons-en à l’entretien du retard de notre pays par rapport aux quatre Révolutions industrielles qui ont accéléré le progrès de l’humanité.

La première révolution industrielle — une succession d’inventions entre le milieu du 18esiècle et le début de la fin du 19e, particulièrement l’invention de la machine à vapeur en 1769 etla mécanisation de la production — se déployait pendant et après la Révolution haïtienne. Haïtin’avait pas le capital humain prérequis pour prendre le train industriel. Pourtant, « l’écoleaccessible aux jeunes » et « le développement de l’art mécanique encouragé » dans la Constitution de 1805 allaient dans la direction prise par la révolution industrielle.Malheureusement, la contrerévolution a carrément repris la route de l’arriération, de l’exploitation agricole sur le dos des nouveaux paysans-esclaves analphabètes exclus de la construction nationale : l’entretien systémique et systématique du retard du pays. Le retard est choisi.

La deuxième révolution industrielle, un enchaînement de découvertes, d’inventions et d’innovations de la fin du 19e siècle à la fin du 20e siècle, s’accélérait : l’exploitation du pétrole,le filament électrique, le moteur à explosion, les techniques de manipulation des métaux et matériaux, etc. Le président Antoine Simon, au pouvoir du 6 decembre1908 au 3 août 1911, alancé son projet d’électrification des rues de Port-au-Prince. Le premier automobile à essence(inventé en 1885 par Karl Benz) est arrivé très tôt dans le pays. Le téléphone n’a pas tardé à sonner à Port-au-Prince. Cependant, la classe dirigeante n’y voyait que quelques gadgets de pluspour son amusement, le renforcement de l’exclusion, des distinctions et des préjugés sociauxétablis contre la majorité nationale. Elle préparait le retard d’Haïti pour la troisième révolutionindustrielle.

La troisième révolution industrielle des années 1970, avec l’arrivée de l’informatique, offre la puissance de calcul au monde. L’ordinateur pénétrait tous les domaines de la vie.Aujourd’hui, notre loterie privée (la borlette) est peut-être mieux informatisée que l’administration publique. En revanche, seulement une infirme minorité d’élèves haïtiens ont accès à l’ordinateur. Jean-Claude Duvalier, contre la modernisation et le renforcement de la scolarisation pour tous, avait fait le choix de l’alphabétisation, de la création de l’Office National d’Alphabétisation et d’Action Communautaire (ONAAC) pour les millions de paysans-esclaves et les enfants-esclaves, restavèk, de la République. Avec sa tête dans la deuxième révolutionindustrielle, le gouvernement ne s’intéressait pas aux ressources humaines nécessaires à la troisième révolution industrielle.

La quatrième révolution industrielle de la fin du 20e siècle et du début du 21e siècle arrive avec, entre autres : la numérisation, l’interconnectivité dans la communication mobile,l’Intelligence Artificielle (IA), l’Informatique Exascale inimaginablement rapide/Exascale computing, avec un quintillion d’opérations (1 x 1018 , 18 zéros) par seconde (Sofia Chen, MIT Technology Review, 8 janvier 2004), la nanoscience, le renforcement de l’humain/human enhencement, l’édition du génome grâce aux ciseaux moléculaires, etc. Désorientée et dépourvuede leadership, la nation est carrément déclarée au 21e siècle, avec ses pieds ligotées dans le passé.Le pays en chute libre prend avec lui l’éducation, la gouvernance, l’économie, la sécurité et l’intelligence nationales. Tout gravite vers la simple récitation scolaire des statistiques alarmantes.

Ainsi va Haïti, dans un contrechoc de PIB : le faible Produit Intérieur Brut ($20,2milliards), la faible Politique Intérieure Brute, la grande Pauvreté Intérieure Brute (63,1 de la population) et le grand Plaisir Intérieur Brut d’une nation joviale, talentueuse, stoïque, dans l’absence de la Paix Intérieure Brute. Nous devons apprendre de l’histoire et prendre des mesures.

III- Leçons à apprendre et mesures à prendre

Au regard du parcours de ma réflexion sur le retard du pays, nous avons, entre autres,cinq leçons fondamentales à apprendre et des mesures à prendre :

Première leçon, du passé : Haïti se crucifie sur la croix du passé. Comment ne pas penser aux « passions tristes » de Baruch Spinoza ? Le passé nous apporte deux passions en Haïti, la nostalgie et la frustration. La nostalgie est le triste sentiment de grandeur perdue, l’éclair du sourire avant la tristesse éprouvée en pensant à la glorieuse Révolution haïtienne et au présentrépugnant. La frustration émane des souvenirs amers, l’esclavage, le racisme, les humiliationsqui nous bouleversent. Le passé, la nostalgie et la frustration, nous fait souffrir.

Mesures à prendre : (1) Avoir une meilleure lecture du passé et sortir de la lamentationnationale, des « Complaintes d’Esclave » du 19e siècle de Massillon Coicou, littérairement merveilleuses et politiquement lâches et suicidaires ; (2) reconnaître et accepter l’existence d’une nouvelle nation haïtienne — territoriale et extraterritoriale, inimaginable pour nos ancêtres — àconsolider en établissant des ponts (politique, économique et culturel) entre l’Haïti ancestrale de terrain et l’Haïti de la Diaspora ; (3) apprendre de notre propre histoire et de celle des autresnations diasporiques réussies ; (4) entrer, « la tête altière », dans le 21e siècle avec une HAÏTI et une NATION haïtienne unies autour du même sentiment d’appartenance et du même idéal de progrès. 

Deuxième leçon, du présent : La tragédie du présent nous aveugle. Elle nous empêchede voir le mauvais choix des dirigeants du passé de construire une Haïti pour la minorité et contre la majorité dans l’instabilité socioéconomique continue. Elle oriente l’esprit national vers une belle époque mensongère, le beau vieux temps illusoire qui nous a trainés dans le très mauvais temps d’aujourd’hui. Elle provoque un terrible choc entre des generations et des classesd’indignés frustrés qui ne se parlent pas, ne se comprennent pas et ne se voient pas dans le même pays, en subissant la même humiliation avec le déficit patriotique, dans le même entretien duretard.

Mesures à prendre : Promouvoir le patriotisme à travers  : (1) l’établissement du Service Patriotique Obligatoire (SPO) pour la cohésion nationale ; (2) l’établissement de la sécurité et stabilité nationales à partir de nos forces nationales et dans le cadre de nouvelles formes de coopérations externes profondément réfléchies et clairement définies ; (3) la révision et l’application du Code pénal et la construction de prisons adaptées au taux, à la diversité et à la gravité de la criminalité dans le pays.

Troisième leçon, de l’avenir : Nos dirigeants, depuis 1806, ignorent le progrès en ne tenant pas compte des futurs possibles, du meilleur au pire, qui attendent le pays. Ainsi, ils n’ont pas pu faire le choix du meilleur des futurs dans le présent, avec le passage du train du progrès accéléré par chaque révolution industrielle.

Mesure à prendre : (1) Développer une stratégie de renouvellement des ressources humaines et de création d’emploi pour l’entrée du pays dans le 21e siècle ; (2) en faire une culture de gestion de ressources humaines pour le présent et le futur à travers le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) ; (3) rendre l’Éducation démocratique, (ouverte à tout le monde) et méritocratique, c’est-à-dire réservée aux meilleurscerveaux analytiques, scientifiques, technologiques et mathématiques de la nation ; (4) lesdévelopper à travers le patriotisme économique autour des moteurs du progrès — l’Énergie, le Transport, la Communication et l’Information (aujourd’hui tirée des données/data traitées parl’IA). C’est ce qu’on avait fait et fait dans les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI).

Quatrième leçon — du passé, du présent et de l’avenir : La performance socio-économique du pays à travers le temps est troublante : (1) des rebonds économiques illusoires après la décroissance — (-3,56% en 1982 et 0,91% en 1983), (-11,95% en 1994 et 9,90% en 1995), (-5,65% en 2010 et 5,10% en 2011) ; (2) l’amélioration du taux d’illettrisme (90% en 1950 et 38,31% en 2022) et l’affaiblissement de la capacité analytique des diplômés ; l’amélioration de l’espérance de vie (37,6 ans en 1950 et 64,8 ans en 2023) et la banalisation de la vie humaine ; la baisse de la mortalité infantile (237 pour 1000 avant l’âge de cinq ans en 1950 et 49 en 2022) et l’aggravation de la pauvreté des enfants et la gangstérisation des jeunes, etc.L’amélioration statistique est tenue par le fil de l’assistance socio-économique, sans levolontarisme d’État.

Mesures à prendre : Nous devons : (1) lancer une campagne nationale et internationale pour la réparation de la dette de l’indépendance ; (2) travailler pour avoir raison trois fois — la raison à trouver dans la réparation de la dette l’indépendance, la raison de retrouver notre respect longtemps perdu et la raison de miser sur la croyance dans l’éducation et la capacité entrepreneuriale de la nation ; (3) mener une lutte sans merci contre l’injustice économique et financière (fiscale et bancaire), la corruption, la fuite du capital corrompu — pour une vraie démocratie et justice économiques soutenues par des infrastructures réellement nationales.

Cinquième leçon, du leadership par l’action : Par-delà les discours, le bonheur de la nation ou son développement humain est le grand absent des politiques publiques. Haïti souffre du divorce de la parole et l’action et de la diagnostique et la prescription. Les politiciens ont trahi le pays. Même nos houngans, demandant d’être payés après la guérison, sont plus conscients,plus confiants et plus rassurants que nos dirigeants.

Mesure à prendre : (1) Mettre l’Humain, la meilleure mesure du progrès, au cœur des politiques publiques ; (2) mesurer la performance des élus (locaux et nationaux), des institutions politiques, économiques, financières et sociales à partir des indices de développement humain ou socio-économique (IDH) appropriés ; (3) publier un rapport national annuel sur la condition humaine dans la plus grande transparence et objectivité. Pour cela, nous devons faire d’une pierre trois coups : (i) faire de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) un solide Institut National de Statistique et du Développement Humain (INSDH) ; (ii) avoir un plannational de développement humain ; (iii) faire à ce que le gouvernement et les agents de l’Administration publique soient responsables de leurs actes.

Toute cette analyse de la situation du pays, toutes ces leçons à apprendre et toutes cesmesures à prendre ne sont utiles que si et seulement si nous reprenons la route prise et vite perdue par la Révolution haïtienne : la route de la liberté, de la sécurité, de la stabilité et du progrès.

Heureusement, le train du progrès est aujourd’hui plus rapide, plus accessible et plusconfortable. L’Angleterre, berceau de la Révolution industrielle, avait mis 90 ans (de 1780 à1870) pour doubler son PIB par habitant (Nicholas Crafts et Terrence C. Mills, European, Review of Economic Growth, Volume 21, Issue 2, May 2017, pages 141-158). La Chine, grâce à la troisième Révolution industrielle, a multiplié son PIB par habitant par 106 de 1971 à 2021, en 50 ans ; et même notre misérable Haïti a pu doubler son PIB par habitant par 10 de 1971 à 2001, en 50 ans (Macrotrends, Economic Per Capita 1960-2024). Malheureusement, nous avons peur de ce que nous pouvons faire : une nouvelle Révolution haïtienne, maîtrisée et possiblement pacifique. Serrons-nous la ceinture. Mare ren nou.  

Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de « Le Vertige haïtien », ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS). exclusivelyrose1@yahoo.com

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