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March 1, 2024 · Lecture : 15 min

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13 janvier 1898, le grand romancier français Émile Zola publie une lettre ouverte dans laquelle il prend la défense d'Alfred Dreyfus, officier de l'armée de descendance juive accusé de trahison. Zola fut jugé pour avoir pris parti contre la condamnation d’un innocent à la prison. Il dut quitter la France et partir en exil en Angleterre où il résida pendant onze ans avant de regagner sa patrie. S’il a pu échapper à la prison, malheureusement, il n'échappera pas à la folie des uns, l'ignorance des autres et la sauvagerie raciste des imbéciles criminels. Des gens à qui on fait honneur de les appeler bandits, malfrats, abrutis lui feront payer son insolence de sa vie. Il fut retrouvé mort asphyxié dans sa chambre, apparemment étouffé par la fumée qui ne se dégageait pas de sa cheminée au cours de la nuit.

Je n’aurai assurément pas le grand bonheur d'être répudié comme le grand Zola; ni traqué, capturé ou emprisonné comme Roumain, ou encore fusillé comme Coicou. L'honneur d'être lu par les hommes au pouvoir et de susciter leur dégoût, ou mieux encore, leur haine ne m’écherra guère. Non, je ne l'aurai pas. Je suis sain et sauf, protégé de la geôle de leur ignorance complètement à l’abri de leurs postillons d'idioties.

Hier encore, sous le régime des Duvalier l'écrivain qui osait insérer une phrase, ne donnant aucun soupçon d'éloges au dictateur, était assuré de la prison à vie au meilleur des cas et au pire on le passait à l'infinitif pour qu'ils aillent grossir les rangs des braves au “pays sans chapeau”. La dictature fut brutale, mais on lisait. La liberté d'expression était violée… parce qu'on lisait. Aujourd'hui, on peut dire ce qu'on veut de qui on veut, même de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, on ne court aucun danger. Journalistes et écrivains ne devraient pas se croire libres, et se vautrer dans ce fauteuil illusoire qui les rassure, à tort, qu'ils aient pour un moment recouvré la liberté d'expression. Je regrette de vous décevoir les amis, rien n'a changé, la dictature de l’ignorance a suppléé à la dictature de la peur. On ne vous persécute pas, non parce qu'on aurait subitement compris que la liberté de parole et de pensée est l’un de vos droits les moins aliénables. Vous n'êtes pas persécutés, arrêtés ou tués simplement parce que vous n'êtes pas lus. Je m'excuse, ce n'est pas une simple indifférence. On ne songe pas à vous. Invectives et injures ne touchent point la race des cons et des surdoués de l’apathie. Ni présidents, ni premiers ministres,  et encore moins leurs acolytes n’ont aucune conscience de votre existence. Dites ce que vous voulez et ça va aller pour le mieux dans le pire des mondes possibles.

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En vain, vous jugez nécessaire de vous autocensurer. En vain vous faites le nettoyage d'expressions choquantes, blessantes et qui n’adulent personne dans vos textes. Pour le pouvoir vous n'existez tout simplement pas et cette folie de grandeur qui vous fait penser que vos livres et vos articles pourraient révolter qui que ce soit, allez au diable avec. C'est un leurre dont vous feriez mieux de vous guérir. Vous menez un combat, mais vous n'avez pas d'adversaires. Vous avez le champ libre. Piaffez-y comme bon vous semble. Hélez votre dégoût à tort et à travers. Cent ans plus tard, quand Haïti aura touché les bas-fonds de la bêtise humaine, un étudiant dans ses recherches découvrira vos écrits qui lui diront à quel niveau de sa descente aux enfers le pays se trouvait en 2022. Au moins alors et alors seulement, vous aurez fait œuvre qui vaille. Vous serez reconnu comme le vieux chroniqueur qui hurlait son dégoût de l'hypocrisie de ses frères et du silence lâche de ses sœurs.

Je sais, dans le parterre du tribunal où je me tiens, la grande majorité de l'assistance est sourde et muette. Les seules personnes capables de participer aux débats sont toutes accusées de trafic illicite de la parole et du rêve: somnifères puissants ayant réduit à néant la volonté de survivre de tout un peuple et qui s'acharnent aujourd'hui à anéantir sa mémoire. Je suis du lot, accusé d'exception, vipère au venin des mots vides et querelleurs. Ces mots qui m’aident à  déchiffrer l'énigme de la réalité et cacher l’amertume de ceux qui comme moi se sont jetés à la mer, se sont vendus à l'océan, pour faire le vide dans leur conscience. Rendus loin de notre terre à l'abri des répliques de nos maîtres, nous osons prendre la parole. Le silence n'est plus de mise face à la dilapidation des acquis de l'histoire. Ce n'est plus par l'entremise d'une résignation bête que nous arriverons à récupérer nos rêves galvaudés.

Malheur à qui croit encore que le crime peut-être dénoncé par des symphonies anachroniques issues d’un autre monde, d’une autre époque !

Malheur à ceux qui lâchement se barricadent derrière les remparts de l'ignorance pour plaider leur innocence face à la bêtise des intellectuels: ceux-là qui jurent par toutes les sciences qu'ils n'ont rien à foutre dans le prolongement fantasmagorique de la structure donnant encore à Haïti l'illusion d'être un pays !

Malheur aux goujats, palefreniers de la dernière pluie, qui avalent à grandes bouchées tout ce qui nous restait d'honneur et de dignité! D'honneur, dis-je ? Nous n'avions jamais eu le moindre atome (pour parodier Cyrano) et de dignité ? Il nous en restait un peu moins de la moitié d'une once, mais nous l’avions perdu à la mâchoire de la raison; nous l'avions liquidée dans le tohu-bohu de nos querelles fratricides.

D'aucuns voudraient bien qu’on ait une vision absolument binaire du champ de carnage où gisent putréfiés le bon sens et la raison dans ce pays. C’est bien dommage de se limiter à une lecture réductrice du monde en noir et blanc sous le couvert d’un marxisme invétéré qui se refuse une analyse complexe de l'humain et de la vie dans toutes ces réalités (je suis plutôt de l'aile conservatrice du christianisme semi-libéral). Étant convaincu par la psychologie que le bourreau d'aujourd'hui peut bien avoir été l'esclave d'hier, je m'en remets à cette triste réalité qu'aucun de nous n'a le droit de se disculper du grand crime de la mort à petits feux d'Haïti.

Est-ce que cela veut dire que nous, tous les haïtiens, sommes coupables de la déchéance du pays? Oui, mais à des degrés divers.

J'accuse le paysan de s'être rendu coupable de la descente vertigineuse d'Haïti aux enfers, puisqu'il a lui-même limité ses aspirations. Deux cents ans après avoir aidé à briser les fers de l'esclavage sous le joug du blanc, il s'est sagement soumis à l'indifférence dictatoriale d'une élite pourrie dans ses moindres couches qui remplaça l'étranger avec pompe et une arrogance criminelle. Ceux que nous traitons de "gros souliers", de "gros orteils" entrèrent dans leurs coquilles, rendirent leurs armes à leurs nouveaux maîtres sans rien dire, et aussi délirants que le Toussaint Louverture d’avant Ennery et le Jura, croyant encore en la bonté des hommes,les anciens esclaves se replièrent sur des terres qui ne les appartenaient pas et se mirent à s'éreinter dans nos goulags, sans éducation, sans avenir, sans aspirations, sans humanité. Ils ne purent entendre le cri de Carl Brouard dans son poème "Vous" qui leur disait qu'ils sont "les piliers de l'édifice"; qu'ils doivent se rendre compte que s'ils se retirent, "tout s'écroule".

J'accuse les paysans parce qu'ils sont responsables de la déification de la misère et de la canonisation de l'anarchie. Il aurait dû combattre les agents français arrivés avec l'expédition Leclerc (Pétion, Boyer et les autres) et vaincre les fils après avoir battu leurs pères. Je vous accuse paysans crasseux, “vous les gueux,  les immondes, les puants, les paysannes qui descendez nos mornes avec un gosse dans le ventre. Paysans calleux aux pieds sillonnés de vermines” qui n'avaient pas retenu la témérité des marrons pour vous assurer l'indépendance vraie, authentique (dois-je dire “noire”? Ce serait du racisme je crois). Mais, l'indépendance tout de bon. Je vous accuse d'avoir trop tôt rendu vos armes à vos nouveaux maîtres et de n'avoir pas compris la portée gigantesque de ce suicide culturel résultant au fait que vous ne pouvez pas comprendre ces mots que j'écris.

Je vous accuse de vous être endormis au plus haut de la tour, au poste de l'avenir, de n'avoir pas eu la moindre idée de l'urgence d'une révolte pour vous et pour vous seuls. Je vous accuse de vous être barricadés derrière les murs du rêve et d'avoir accepté de chanter et de danser  dans des réjouissances lascives lorsque l'heure était encore à la révolte. Il y avait encore la pauvreté à anéantir et la misère à rendre inoffensive. Mon Dieu! Vous n'avez pas compris que le fusil était le seul outil à vous rendre vraiment libres et que le travail était et reste encore subordonné à la liberté. Je vous accuse d'être responsables de votre stagnation dans les marais du mal-vivre.

J'accuse les mères, ces femmes qui portent sur leur dos tout le poids de nos crimes. Je les accuse de ne rien dire depuis 1804 et d'avoir accepté, comme des lionnes après la chasse, que de gros papa-lions, n'assurant même pas leur protection, viennent se gaver de la proie pour laquelle elles ont si rudement travaillé. Vous êtes des lionnes. Que personne ne vous en dissuade. Sans vous ce pays n'existerait pas. Je vous accuse, mères, d'avoir accepté de vous charger du silence au prix de l'étouffement de la colère. C'est vous Haïti. Vous et personne d'autre. Vous qui purgez vos peines sous le soleil, dans nos marchés boueux, sur la crasse des camions pour un crime dont vous êtes totalement innocentes. Sans vous ce pays n'aurait pas d'économie. Ne vous occupez pas de ces bluffeurs qui décrètent leurs grèves par passion du pouvoir. C'est à vous et à vous seules que revient le droit à la trêve dans cette mine de chien où vous vous faites violer au profit des patrons par les patrons.

Il est donc temps que vous preniez en main et serriez sous vos seins la destinée de ce pays. C'est vous Haïti. Son souffle, ses battements de cœur, ses espoirs, son avenir. Je vous jure sur la vie de ma propre mère, c'est vous. Vous ne semblez pas vous en être rendu compte. Les hommes de ce pays sont de fieffés menteurs, maladroits mais pas honteux du tout. Deux cents ans après l'épopée de 1804, ils ne savent toujours pas comment négocier cet espace que nous appelons Haïti. Ce sont tous des mercenaires à la solde de la déraison qui veulent à eux seuls toute la proie et rien des stratégies de la chasse, du travail et de la sueur. Il n'en est pas un d'entre eux qui n'ait pas été élevé par une mère pourtant, traîtres. ils s'en foutent.

J'accuse nos étudiants de vouloir gober la connaissance au rabais. Ils n'ont aucune idée du vrai rôle qu'ils peuvent remplir dans ce pays. Assoiffés de diplômes, ils fuient le savoir. Ils ne comprennent pas la grande portée de leur choix. Ils ne se voient pas comme de grands bâtisseurs d'avenir, les pourvoyeurs de justice, les Socrate, les Platon, les Aristote, les Galilée d'un tout autre monde, d'une Haïti régénérée où les GNBistes deviennent le changement pour lequel ils ont combattu. J'accuse des étudiants qui prennent de la fiente de poule pour du beurre et acceptent sans mot dire, de prostituer l’honnêteté au profit d’un semblant de bien-être. Ils n'ont pas encore résolu le problème posé depuis Rabelais du choix entre une tête bien pleine et une tête bien faite.

Je les accuse d'embrasser les facilités, d'être absorbés par la gourmandise des acquisitions sans peines ni pleurs. Produits de l'usine à broyer les saisons, à nullifier les passions constructives, ils profitent "sans honte et sans sentiments" de l'anarchisme étatique. Le temps est donc venu pour que surgisse une jeunesse qui résiste à ses propres faiblesses et qui comprend qu'elle aussi doit tuer ses complexes pour faire en Haïti ce qu'elle accepte de faire dans les usines du Chili et du Brésil. Souffrant de “Nomadisme”, une fois hors de ses terres, elle est prête à tout pour sa survie. Mais pourquoi pas chez elle?

J'accuse nos étudiants de faire fi de leurs forces et de ne pas embrasser leur rôle d'animateurs sociaux et de semeurs des grains précieux du savoir. C'est à ces jeunes qu'incombe la responsabilité de transformer le pays pour en faire une vraie nation; d'exiger l'éducation pour tous et de convaincre commerçants et responsables gouvernementaux d'accepter les sacrifices nécessaires pour que du cocon de ses luttes jaillisse une Haïti prenant son envol vers les hauteurs du progrès. Ce pays a besoin des GNBistes du reboisement et de l'alphabétisation, des jeunes prêts à risquer leurs vies dans les montagnes pour y faire du bénévolat constructeur. Ce n'est qu'à ce moment et à ce moment seulement qu’ils pourront dire que le pays ne leur offre absolument rien, et qu’ils feront de l'exil une obligation pour mieux irriguer leurs aspirations.

J'accuse les hommes haïtiens qui sont totalement, irrémédiablement, parfaitement responsables de la déchéance de cette terre. Ces braves statues qui agissent à peine et ne pensent même pas. J'accuse ces hommes qui n'arrivent pas à se rééduquer pour le bien de tous. À se dépasser dans leur quête du pouvoir pour comprendre qu’ils sont les chevaux de Troie qui piègent notre développement et entravent notre essor. Ils sont le mal interne qui gangrène notre société et en partie des Frankenstein, produits de l’héritage éducatif, culturel et biologique haïtien, mais qui se transforment en monstres à manger la machine qui les a créés. Ces caricatures d'hommes qui aiment se donner en spectacle aux yeux du monde. Dépourvue d'une philosophie de la vie, d'une éthique capable de les aider à soumettre leurs intérêts individuels au joug (même s'il est parfois difficile à porter) du bien-être collectif.

J'accuse et Ariel et Henry de s’être courbé trop facilement, trop passivement, trop docilement à la dictature de son héritage biologique et de son éducation qui dut avoir priorisé l'égocentrisme outré des faibles aux dépens de l’abnégation des forts, au point de s'aveugler aux crimes du pouvoir et aux graves conséquences de son indifférence. Je vous accuse, monsieur, de fermer les yeux aux urgences du moment, aux tribulations de ces familles déplacées de Bolosse et de Martissant, de ces foyers assiégés de la Croix des Bouquets et de Santo; de ne pas pouvoir rendre vivables ces quartiers de la capitale et de ne pas avoir la noblesse de caractère qui vous empêcherait d’empocher cette part du pillage de nos vies que vous osez appeler “salaire”, mais qui au fait, n'est qu'un "sale air" d'égoïsme, de "chak koukouy klere pou je ou". Vous portez en vous tout le génie de la défaillance, le savoir-faire de l’absurdité. Quoique totalement responsable du regard que l'histoire jettera sur vous, vous n'êtes pourtant pas l'unique expert à travailler si bien dans l'industrie de l'accaparement du pouvoir et du chambardement de nos valeurs, si  jamais on n'en avait eues.

J'accuse tous les hommes de la société haïtienne d'aujourd'hui, du pays ou de la diaspora, et je m'accuse moi-même, d'avoir aidé à pérenniser la gabegie sans nous en rendre compte. Nous ne croyons pas en bons chrétiens, de foi ou de culture, au crime pour éradiquer le crime, au soulèvement pour détruire le cruel apaisement. Voici, lâche, je prends la plume au lieu du fusil. J'utilise les mots dans ma guerre au lieu des actions fortes et définitives pour en finir avec l'idolâtrie de la médiocrité et le fourvoiement dans les labyrinthes du soleil (le rêve, je veux dire. Le rêve il faut en finir avec). Mais non, moi et tous les autres hommes, eunuques couards, avec notre fierté chatrée, notre dignité émasculée, nous laissons mourir nos mères et par un silence charogneux répondons au viol de nos garçons et de nos filles. Je m'accuse d'être du nombre des poltrons qui se barricadent derrière l'oubli et qui prennent pour excuse la distance qui les sépare d'Haïti pour laisser mourir le pays. La source des hommes des années soixante qui se révoltaient, au péril de leurs vies, contre la dictature brutale des Duvalier semble s’être tarie. Nous nous contentons de regarder, comme dans un film d'horreur, la déliquescence de ces vies qui nous tiennent toutes à cœur.

Le colloque national pour le redressement d'Haïti n'aura jamais lieu.

Des zombies de souches diverses ont envahi le pays. Ils sont partout au pouvoir, dans l'administration publique, dans les universités, dans les temples religieux. Zombies de corps, d'esprit, et d'âmes, parlant français comme s’ils buvaient de l’eau et qui ont fréquenté les meilleures universités tant du pays qu'à l'étranger. Zombies politiques, zombies religieux. Le cimetière qu'est devenu Haïti en est rempli dans ses moindres parcelles. L'usine de fabrication des zombies fonctionne à plein rendement. Haïti est assurée de livraison de zombies pour bien longtemps. Zombies flambant neuf qui travailleront bien au péril du pays pour une bonne moitié d'un autre siècle à venir. De nouvelles versions plus performantes de zombies pouvant garder le silence et insensibles au sel pendant plus longtemps, sachant hypothéquer à des prix bien plus dérisoires l'avenir de nos enfants seront mis sur le marché chaque année. Le ministère de la zombification par inoculation, autrement appelé le Ministère de l'Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle s'y mettra à cœur ouvert.

Robers Dolciné, BA, MA, MSc (can), MAT

Professeur de Psychologie

Professeur de Planification Académique

Professeur de Santé et Sécurité au Travail

Promoteur de l’Agriculturalisme

Assesseur de langues (Français et Anglais)

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