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Opinions

En Haïti, l’avenir de la jeunesse est pris en otage

LN
Le Nouvelliste

March 13, 2024 · Lecture : 5 min

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Les jeunes sont l’avenir de la société haïtienne. C’est ce que nous entendons très souvent dans les discours des politiciens et décideurs publics et privées du pays. Pourtant, à y regarder de plus près, la situation de précarité extrême dans laquelle se trouve la jeunesse haïtienne hypothèque son avenir. Cette situation donne à penser des éléments pour alimenter une véritable politique haïtienne de la jeunesse dont l’objectif serait de remettre les jeunes au cœur de cette société et de créer des conditions propices au développement de leur plein potentiel, quels que soient leurs conditions de vie sociales, économiques ou culturelles et leur sexe. 

Depuis environ trois décades, les jeunes ont une place de plus en plus significative au sein de la population haïtienne. De 470 000 personnes âgées entre 15 et 25 ans en 1950, à 963 635 en 1980, les récentes publications de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) estiment à 1 397 911 le nombre de personne âgé de 15 à 24 ans, soit 19,46% de la population totale. Si l’on inclut celles âgées de 26 à 30 ans, on obtiendra une population juvénile de 1 960 250  soit 27,3 % de la population totale. La population haïtienne est très jeune, elle représente plus de 60%. Cependant, la jeunesse qui est considérée comme l’avenir du pays se trouve écartée de toutes les prises de décisions importantes. 

Aujourd’hui, Haïti n’est plus le pays où 80 % de sa jeunesse vivait en milieu rural et 20% dans les villes. Quand on regarde les dernières statistiques, on sait que la grande majorité de sa jeunesse vit actuellement dans les bidonvilles, les villes, des petits noyaux de villes assiégés pour toute sorte de raison, et fait face à une situation extrêmement difficile  au niveau de l’habitat, de la santé publique, de la sécurité, de l’accès à une éducation de qualité, de loisir et de l’emploi. 

300 × 250

La jeunesse dans son approche sociologique, est un processus de socialisation appelant à gravir des  étapes diverses, qu’elles soient difficiles ou pas pour devenir adulte et marquer ainsi la fin de la jeunesse. L’emploi, la dépendance financière, l’autonomie individuelle, le célibat, l’insertion socioprofessionnelle et le mariage sont des étapes importances vers son intégration à la société. 

Aujourd’hui, la jeunesse haïtienne est confrontée à de véritables problèmes sociaux malgré sa représentation numérique, qualifiée par les économistes un « bonus démographique » non pas parce qu’il y a augmentation de la population mais par rapport aux ressources qui sont disponibles et la capacité du pays à donner des opportunités égales à l’ensemble de cette jeunesse oubliée et blessée. Les conditions dans lesquelles vivent les jeunes traduisent visiblement le manque de volonté et l’incompétence  de nos hommes politiques d’intégrer la dimension jeunesse dans tous les programmes, projets de développement durable et de provoquer la participation consciente de la jeunesse dans la refondation d’une nation haïtienne forte, dynamique et de justice sociale. 

Dans les dernières statistiques scolaires communiquées en 2016 par le Ministère de l’Éducation Nationale  et de la Formation Professionnelle  (MENFP), pour chaque 100 enfants qui rentrent dans le parcours scolaire, le taux d’achèvement au secondaire est d’environ 5% ; donc 95%  des jeunes à travers le pays, dans le milieu rural, dans les bidonvilles, dans les villes n’ont pas de diplômes certifiés, qui leur permettraient d’avoir accès à un emploi digne et décent. 

Sur les 2.9 millions de personnes de la population active, le taux de chômage s’élève à 35%, selon un article du Le Nouvelliste, signé par Fritz–Gerald Louis, expert en analyse économique et développement. 

Les jeunes font face à une criante crise d’emploi (30% environ). Le marché n’est même pas encore en mesure d’insérer la moitié d’entre-eux. De plus, les jeunes rencontrent des difficultés énormes pour créer leurs propres entreprises et avoir accès au crédit pour les Petites et Moyennes Entreprises (PME). C’est ce que des sondés issus des départements de l’Ouest, du Nord et du Sud ont déclaré dans le cadre d’une enquête pour le projet de plaidoyer des jeunes pour la démocratie conduit en septembre 2021 par le Centre Muse Haïti avec la Délégation de l’Union Européenne en Haïti sous la direction du professeur Nesmy MANIGAT.  

L’augmentation des groupes armés dans les bidonvilles du pays bat son plein à cause du manque d’emplois qui rend les jeunes plus enclins aux comportements délinquants et  vulnérables à diverses manipulations. Les récentes statistiques des actes de kidnapping, viols, homicides sont considérablement en hausse dans les pays.  

L’emploi-jeune, la formation et l’accès à l’éducation de qualité sont les outils les plus efficaces pour préparer les jeunes pour un lendemain meilleur, prévenir, désarmer et réinsérer en situation de  délinquance.    

Conscients que les conditions de vie sociales et économiques de leurs familles et de leurs proches sont menacées, beaucoup de jeunes sont obligés de quitter le pays pour pour d’autres cieux. Et, souvent vers des marchés informels, puisque le secteur formel ne peut ni les insérer ni les encadrer.  

Comment penser la refondation d’Haïti qui a une forte prédominance de jeunes sans prendre en compte les attentes et les aspirations de sa jeunesse ? 

Lorsque les jeunes sont autonomisés grâce à la connaissance de leurs droits et dotés de compétences pour jouer un rôle de premier plan, ils peuvent conduire le changement dans leurs communautés et leurs pays. Prenons le cas des jeunes de Cité Soleil, malgré la violence armée, à travers une initiative KONBIT, ils arrivent à construire avec la solidarité populaire « Konbit Bibliyotèk Site Solèy » avec la plus grande  transparence.  Beaucoup d’autres initiatives prises par des jeunes en Haïti montrent que cette catégorie est capable d’actions concrètes et de changements importants. Les organisations et réseaux dirigés par des jeunes, en particulier, devraient donc être soutenus et renforcés, car ils peuvent contribuer au développement des compétences nécessaires au rôle d’impulsion civique chez les jeunes, en particulier ceux qui sont marginalisés. 

Ce n’est pas un privilège, les jeunes ont le droit de participer à la société au même titre que les autres citoyens, en bénéficiant des mêmes chances dans tous les domaines : enseignement et formation de qualité, services de recherche d’emploi, emplois correspondant à leurs qualifications, prestations de sécurité sociale et logement. Et, on n’est plus face à une jeunesse qui se prend seulement pour victime, mais c’est aussi une jeunesse  de plus en plus consciente de sa vulnérabilité et qui veut s’engager de plus en plus dans la création d’une nouvelle Haïti.  

Plus que jamais,  la prise en charge des adolescents et jeunes haïtiens doit être un projet collectif, car il permet globalement de former des citoyens conscients de leurs responsabilités sociales, économiques et politiques comme des acteurs de changement, surtout dans leur milieu.

Jerry REGISTE

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