Serait-il possible que notre pays soit l’objet de cette solidarité et de cette complémentarité dont elle a tant besoin en ce moment crucial de son existence ? Mieux encore, comment porter la Francophonie à faire d’Haïti un cas d’école pour l’illustration exemplaire de ses objectifs dans toute la mesure des besoins, des défis et des aspirations de notre nation.
Mon propos s’articule autour de 3 questions :
- Pourquoi Haïti ?
- Comment en est-on arrivé là ?
- Que peut faire la Francophonie
L’importance d’Haïti pour la Francophonie et pour l’humanité
Pourquoi Haïti alors ? Et qu’est ce qui devait porter la Francophonie à se lancer dans une telle initiative ?
Pourquoi Haïti ? D’abord parce que Haïti constitue l’un des membres les plus pertinents de la communauté francophone.
Haïti a contribué de manière décisive à la constitution, au renforcement et au rayonnement de la Francophonie, soit comme inspirateur soit comme soutien des mouvements de libération qui ont conduit à la création de plusieurs Etats francophones, soit comme défenseur de la langue française et promoteur principal de son intégration dans d’importantes assises internationales (ONU, OEA, notamment), soit comme porteur d’éducation et de savoir dans le monde francophone, du Québec à l’Afrique francophone.
Par ailleurs, si la France peut se targuer d’être le pays des Droits de l’Homme, Haïti demeure le pays qui a porté cette notion à son expression la plus élevée. De sorte que la Francophonie peut s’enorgueillir d’avoir porté l’humanité à franchir une nouvelle étape de son existence grâce à l’apport de deux de ses membres : la France et Haïti.
Haïti a donc initié le principe de solidarité dans le monde francophone, sans qu’on ne le lui ait demandé.
Aujourd’hui Haïti frappe à la porte de cette communauté qu’elle a contribué à créer et à renforcer par des apports intellectuels, matériels, diplomatiques et politiques substantiels.
Quelle forme pourrait prendre cette solidarité ?
Les causes profondes de la descente aux enfers
Mais auparavant il faut questionner les causes de cette descente aux enfers que connait notre pays et dont l’expression la plus connue est cette insécurité généralisée qui prend des proportions inimaginables et qui s’alimente de l’extension alarmante de l’économie souterraine. D’où notre deuxième question : « Comment en est on arrive là ? »
Il est vrai que cette insécurité n’est que l’épiphénomène de problèmes plus structurels. Elle s’enracine, par-delà les causes de nature conjoncturelle, dans l’histoire du pays. Haïti s’enorgueillit à juste titre d’avoir conduit la première révolte d’esclaves qui a abouti à la construction d’un État d’hommes et de femmes libres. Mais, en plus des blocages de toutes sortes (embargos récurrents, mises au ban répétés, rançonnements multiples), la reconnaissance de cet État, nous le savons tous, a été payée au prix fort, trop fort. Les réticences et les lourdes exigences imposées sont connues. En même temps, animé du désir d’exporter ce souffle de liberté, le jeune État haïtien a contribué à la libération d’autres peuples. Tout se passe comme si cette volonté de s’affirmer, de s’imposer, je dirais à tout prix, au sein de la communauté des nations, n’a pas accordé au pays tout le loisir et surtout tous les moyens financiers pour œuvrer à l’intégration nationale.
Les résultats de ce rendez-vous manqué avec une véritable construction d’une communauté nationale bénéficiant un peu partout de l’attention et des services des pouvoirs publics sont maintenant devant nous. Les criantes inégalités économiques et sociales, les immenses déficits de l’offre publique en termes d’éducation, de santé, d’eau potable, d’assainissement, d’énergie, entre autres, sont bien connus.
Haïti, c’est donc ce mélange d’exemplarité historique et de non-intégration sociale. On connaît surtout les conséquences de cette non-intégration sociale : les crises socio-politiques à répétition, les dysfonctionnements provocateurs de crises politico-institutionnels, le classement du pays dans la catégorie des Pays Moins Avancés, les tendances lourdes à l’émigration des jeunes surtout, la corruption de ceux qui sont aux commandes de l’État. Et, à chaque fois, pour « remettre de l’ordre » entre guillemets, l’intervention de forces étrangères ! Il faudrait même parler d’interventionnisme, car souvent les Haïtiens n’ont même plus le privilège de prendre les décisions qui les concernent ni de choisir leurs dirigeants.
Et c’est cet interventionnisme sempiternel et multiforme qui a empêché le pays, à plusieurs moments de son histoire, de trouver sa voie ou de cheminer dans la voie qu’il s’est choisie. L’exemple le plus récent est le sort réservé au Projet National conçu au cours de la période 1986-1987 dans le cadre du vaste mouvement démocratique et populaire mobilisé à la suite du départ des Duvalier et dont les éléments les plus pertinents sont consignés dans la Constitution haïtienne de 1987 votée massivement par la population.
Ce projet national contient des orientations politiques, économiques, sociales et culturelles destinées justement à relancer l’économie, à promouvoir une croissance équitable et durable, à favoriser l’inclusion la plus forte, à rendre disponibles les services de base à toute la population et à instaurer un Etat fort, légitime, démocratique, décentralisé, au service de toute la nation.
Pourtant ce projet national a été systématiquement mis au rancart au profit du plan des bailleurs de fonds, lui-même marqué au coin du néolibéralisme le plus aveugle. On pourrait alors se demander : pourquoi depuis plus de 40 ans c’est le projet le plus décrié, le plus inadapté, le moins légal, le moins constitutionnel, le moins légitime qui a été préféré ? La réponse à cette question nous permettrait de mieux comprendre les ressorts de cette descente aux enfers.
Pour une mobilisation de la Francophonie en faveur d’Haïti
Nous pouvons alors revenir à la question de départ : comment la Francophonie pourrait accompagner Haïti dans cette étape cruciale de son histoire ? Comment lui permettre de se sortir de cette mauvaise passe ?
Mon propos est très ambitieux. Il s’agit d’inviter, les Etats membres, observateurs et associés, leurs sociétés civiles et les instances dirigeantes de la communauté de la Francophonie à participer à la transformation d’Haïti en une terre de référence et de réalisation des grandes missions de la francophonie que je rappelle ici : « la promotion de la Francophonie et de la diversité culturelle ; la promotion de la paix, de la démocratie et des droits de l’homme ; l’appui à l’éducation et à la formation ; le développement de la coopération économique au service du développement durable ».
Une question préjudicielle : le regard porté sur Haïti
Mais avant d’aborder le comment de cette grande ambition, il y a un préalable. Il y a ce que les juristes appellent la question préjudicielle. Il s’agit de l’image d’Haïti, la vision que l’on en a, le regard que l’on veut bien y porter. Puisque nous sommes en famille francophone, n’hésitons pas à nous dire nos vérités, entre nous, face à face, « je nan je, 4 je kontre », dirions-nous en créole,
Il faut reconnaitre qu’une bonne partie de nos déboires vient de profonds malentendus et de traumatismes engendrés par l’accession d’Haïti au statut d’Etat indépendant, en complète contradiction avec l’ordre international d’alors. Dans certains milieux, Haïti est encore considérée comme une anomalie, l’exemple à ne pas suivre, l’anti-modèle, un danger pour l’ordre international qui privilégiait alors le colonialisme, le racisme, l’esclavage. Dès lors, il faut empêcher cet Etat de vivre, de fonctionner, de survivre. Il faut l’empêcher par tous les moyens de réussir. Il faut montrer qu’il n’a pas la capacité de se gouverner. Il faut taire ses réussites et promouvoir ses échecs.
On comprend alors que c’est la face tragique de la réalité haïtienne qui saute aux yeux et que la presse internationale révèle au grand public. Et il n’y a pas que la presse. Cette vision est également entretenue par des Etats, parmi les plus puissants, y compris malheureusement des Etats francophones, qui en font leur référence pour définir leur politique vis-à-vis d’Haïti.
Ce débat devrait se dérouler d’abord au sein de la Francophonie et déboucher sur un consensus sur la vraie nature d’Haïti, sa contribution à la Francophonie et à l’humanité. Car la communauté de la Francophonie devrait, elle, se rappeler l’ensemble de l’histoire. Je vous invite, chers amis de la Francophonie, à dilater le regard, à contribuer à une meilleure perception d’Haïti, à lui permettre de sortir de cette malédiction congénitale déclarée dès sa naissance et qui perdure malgré les changements de paradigmes survenus au niveau mondial ? On sait suffisamment que ce qui était considéré comme un « péché originel » en 1804 est devenu, deux siècles plus tard, « la vertu originelle », célébrée dans tous les documents traitant des droits de l’homme, des droits des peuples, de l’égalité des races, des religions et des cultures.
Une fois les malentendus dissipés et les traumatismes dépassés, la Francophonie pourra accompagner Haïti dans sa quête de développement, de prospérité, de bien-être.
Appui à la sécurité
En tout premier lieu, on peut penser à la problématique de la sécurité. On sait que notre lot quotidien est fait de vols, de viols, d’enlèvements, d’assassinats de citoyens paisibles et désarmés sans que l’Etat ne se montre capable de voler à leur secours. Qu’Haïti est prise à la gorge par les forces ténébreuses de l’économie souterraine, faite des trafics transnationaux les plus divers. L’on sait aussi que les autorités de l’Etat s’en sont remises à l’espérance d’une hypothétique assistance internationale, requise depuis le mois de septembre 2022 et promise depuis belle lurette. Aujourd’hui en mars 2024, soit 18 mois plus tard, on attend encore. Entretemps, le nombre de morts, de blessés, de kidnappés augmente vertigineusement et dépasse celui des victimes civiles dans un pays en guerre comme l’Ukraine. Entretemps Haiti est l’objet de trafics transnationaux les plus divers et les plus inimaginables de l’économie souterraine. Dans le cadre de la solidarité francophone, l’OIF ne pourrait-elle pas promouvoir la signature d’accords bilatéraux avec un ou plusieurs des 88 Etats membres, observateurs et associés de notre vaste communauté francophone pour l’octroi d’appuis spécifiques aux Forces Armées d’’Haïti et à la Police Nationale d’Haïti en termes d’assistance technique, de matériels appropriés, de protection de la population, de contrôle des frontières, de lutte contre la criminalité, contre le terrorisme et les trafics illicites de toutes sortes.
Une telle approche aurait le mérite d’être plus effective, plus efficace et plus efficiente car ce serait le produit d’une solidarité entre pays amis, se prévalant d’une plus grande proximité historique, culturelle et linguistique. Sans compter qu’elle bénéficierait d’un meilleur niveau d’acceptation dans l’opinion publique haïtienne parce que plus respectueuse de notre souveraineté et de notre Charte Fondamentale.
Bien entendu, comme nous l’avons dit, la question de la sécurité, pour urgente qu’elle soit, ne se tient pas toute seule. Nous nous sommes déjà penché sur ses causes profondes.
Heureusement que, non seulement la question de la sécurité fait partie de l’agenda de la Francophonie mais surtout l’approche conceptuelle adoptée de « Réforme des services de sécurité » s’apparente à la notion de « sécurité humaine » du PNUD. On sait qu’elle implique non seulement « l’intégrité territoriale et la souveraineté de l’Etat mais aussi la sécurité physique et le bien-être matériel des populations, assurées de vivre à l’abri de la peur comme de la faim ».
Appui à la mise en œuvre du Projet National d’Haïti
Dans cette perspective, la remise en selle du Projet National susmentionné, assortie d’une opportune actualisation, constitue une excellente base de travail. Sa mise en œuvre nécessite une mobilisation exceptionnelle au sein de la Francophonie pour accompagner les acteurs haïtiens dans toutes ses dimensions politique, économique, sociale, culturelle.
Une telle initiative constituerait le meilleur hommage à rendre à ce pays qui s’est tant dépensé pour la reconnaissance des droits des citoyens, des peuples et des Etats à travers le monde et le meilleur témoignage de reconnaissance à ceux qui ont permis à l’humanité de connaitre cette nouvelle ère et de vivre par ces principes dont elle est si fière. Elle contribuerait également à donner un sens concret aux 3 piliers fondateurs de la Francophonie : « solidarité, égalité, complémentarité ».
Dans ce contexte, pourrait-on s’attendre à ce que, dans un élan de grandeur d’âme et de solidarité, le principal chef de file de la Francophonie, la France, lance un signal non équivoque et s’engage à la restitution à sa valeur actuelle de ce qu’il est convenu d’appeler « La Dette de l’Indépendance » et des profits tirés des préférences commerciales extraordinaires obtenues à l’occasion de l’Edit de 1825 du roi Charles X sur la reconnaissance de l’Indépendance d’Haïti ?
Et qu’à sa suite, dans le même élan, d’autres pays comme l’Espagne, l’Allemagne, la Grande Bretagne, les Etats-Unis, se mettent à restituer à leur valeur actuelle les rançons réclamées à la jeune République d’Haïti à l’occasion de ces « Affaires » qui parsèment l’Histoire d’Haïti du XIXe et du début du XXe siècle aux temps heureusement revolus de la « diplomatie de la canonnière » (l’Affaire de l’Amiral Rubalcava, l’Affaire du Capitaine Batsch, l’Affaire Luders, l’Affaire Mews, l’Affaire du stock d’or de la Banque Nationale) ?
Conclusion
Je résume. Pour permettre a Haiti de franchir cette mauvaise passe, la Francophonie pourrait :
S’investir résolument dans le volet sécurité en promouvant la signature d’accords bilatéraux entre Haïti et ses Etats membres pour des appuis à la lutte contre la criminalité et les trafics illicites et pour la protection des citoyens ;
Accompagner la société haïtienne dans la mise en œuvre de son Projet National ;
Encourager la France à lancer un signal majeur en s’engageant à restituer la Dette de l’Indépendance ;
Et pour paver la voie à cet accompagnement solidaire de la Francophonie, un préalable, une « question préjudicielle » : changer et porter les autres à changer le regard, la vision, le logiciel concernant la Première République Noire du Monde.
Je terminerai cette intervention en soumettant à votre réflexion une déclaration et une interrogation.
La déclaration date de 1945. Elle vient de l’Ambassadeur Français aux Nations-Unies, Georges Bidault, qui s’adressait au ministre haïtien des Affaires étrangères, Gerard Lescot, à l’occasion de la consécration du français comme 2e langue de travail des Nations Unies. Reconnaissant le rôle crucial joue par la délégation haïtienne, l’Ambassadeur Bidault disait publiquement : « Monsieur le Ministre, la France vous doit une reconnaissance éternelle ».
En ce qui a trait à l’interrogation, puisque nous sommes à l’AUF, à l’Université donc, elle pourrait intéresser nos professeurs et nos étudiants en termes de devoir de maison ou de sujet de mémoire de fin d’études ou de thèse doctorale : « Existe-t-il dans l’histoire du monde un pays autre qu’Haïti qui a tant fait et qui s’est tant sacrifié pour l’humanité dans le cadre de la lutte pour les libertés, pour les droits de l’homme, pour le droit des peuples, pour l’égalité des races dans les principes et dans les faits, avec une telle générosité et une telle noblesse ?
Je vous remercie de votre attention.
Fritz Deshommes
Recteur de l’UEH
18 mars 2024
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.