Il est des moments probants dans la vie qui nous portent à nous demander du coup sans ambages : Quelle est le but de notre existence ? Cette interrogation est pour certains une demande prétentieuse qui exige une immersion profonde dans la réflexion. Pourtant, elle exprime une inquiétude spontanée que nous craignons de formuler hautement, par peur de nous faire reprocher de souffrir du syndrome d'incurie. Le comportement d’auto-négligence qui caractérise ce syndrome, fut attribué à Diogène, le philosophe grec excentré, qui aurait choisi de vivre dans le dénuement pour se consacrer à la réflexion philosophique.
L'histoire de Diogène est emblématique du mythe du penseur solitaire farfelu, souventes fois associé aux adeptes de la philosophie. Encore aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que la réflexion philosophique est une entreprise futile qui n’apporte aucune application pratique et utile au quotidien. Cependant, l'histoire de la « science de la sagesse » contredit cette prétention intellectuelle dont elle est faussement adjugée.
La philosophie, disait Platon, est née de l’ignorance et de l'envie d’apprendre à surmonter les difficultés de la vie, par le biais du raisonnement. Il est évident que nous ne pouvons pas nous empêcher de remâcher dans la mémoire l’expérience du quotidien. Cela nous oblige dans les moments d’épreuves, à prendre du recul par rapport à nos vies affolées, pour nous demander cette question étonnante : qu’elle est le but de notre existence. ? En réponse à cette question, le philosophe Jean Paul Sartre déclare hardiment que la vie n’a de sens que celui que nous le prêtons, faisant écho aux propos de Protagoras qui stipulent que « L’homme est la mesure de toute chose ».
L'écrivain, Albert Camus, élabore d'avantage ce point de vue en déclarant que la vie est dénuée de sens, et que tout effort pour lui en assigner un, est un exercice futile, voire absurde. Il exprime éloquemment cette conviction à travers ses écrits, notamment dans son roman, L’étranger, considéré par beaucoup comme l'affiche littéraire de la théorie de l’absurdisme.
Les adeptes de cette théorie maintiennent que puisque notre conception du monde extérieur passe par le filtre de notre conscience, nous ne saurions, de ce fait, être impartiaux dans notre évaluation de la réalité que nous percevons. D'où leur inférence qu’il n’existe pas de vérités absolues, en raison de l'arbitraire de la réalité objective.
Nous admettons que l'apparence aléatoire et imprécise des choses, appel par moment à l'intervention des idées et l'interprétation personnelle. Mais, nier catégoriquement l’existence de la réalité objective, contredit le fondement relativisme de cet argument. Néanmoins, il est indéniable que le réel existe indépendamment de notre perception, en atteste notre interaction manifeste avec le monde concret qui nous entoure, à savoir : le naturel, le végétal et l'animal.
En fin de compte, l'attestation d'une vérité absolue ne contredit pas l'existence de la vérité relative. Ceux qui ne savent pas apprécier cette apparente contradiction sont incapables de concevoir la différence entre la perception et la réalité. Ce manque d'acuité les rend pareils à un fou, qui malgré sa démence, pense qu’il agit en toute lucidité. Ce dernier peut vous signer un chèque imaginaire d’un milliard de dollars en toute satisfaction, parce qu’il croit agir avec clairvoyance. Mais, il va de soi que sa perception de la réalité objective est fausse, indépendamment de ce qu’il croit.
Conséquemment, nous convenons que « L'homme n’est peut-être pas la mesure de toutes choses », mais plutôt la mesure de lui-même, parce qu'il évalue la réalité concrète conformément à sa propre nature, assimilant sa valeur à lui-même.
Du filtre de sa perception il établira une échelle de valeurs, de convictions et de croyances qui lui aideront à se frayer un chemin dans la vie. Il assignera un dessein à son trajet sur ce chemin, pour se donner une raison de vivre, lui permettant d'arriver à bout du parcours. C’est ainsi que pour lui, le sens de la vie est peut-être le travail, la famille, où la procréation, soumise, selon certaines croyances, à un dessein divin, où une impulse naturelle.
Outre, les deux événements qui ont probablement la plus grande incidence sur sa vie, sont : la naissance et la mort. Ces évènements sont l’expression manifeste d’une vérité non-négociable qui le bouleverse avec cette angoisse muette que profère les âmes en détresse. Telle une mère, qui, impuissante, regarde mourir son enfant dans ses bras. Telle une âme dolente, qui, impotente, porte la semence d’un mal incurable.
Pourquoi le mystère de la mort nous trouble-t-il tant ? Serait-ce peut-être parce que nous concevons la mort comme une fin, et non comme une mutation qui enfante une vie nouvelle. Il est dur, en effet, de perdre un être cher qui nous a apprivoisé par son amour, reconnait le Petit Prince de Saint Exupéry. Mais, « peu importe qu'il ne soit pas là en personne, tant qu'il est là dans ton cœur », ajoute ce dernier.
Il est évident que notre bagage génétique nous prédestine à suivre le dédale existentiel que sont les étapes de notre vie, à savoir : la naissance, l'enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la vieillesse et la mort. Tout comme une souris attraper dans un labyrinthe, nous sommes obligés de passer par ces gradations préétablies à notre insu.
Certes, nous sommes dotés de la raison et de la réflexion, mais notre nature nous rend prisonnier d’un déterminisme congénital, dont nous avons aucun contrôle. Il semblerait que nous sommes plutôt de simples passagers embarqués dans un voyage existentiel qui se réincarne et se réinvente pour perpétuer le cercle de la vie.
Comme nous dit Shakespeare dans sa pièce intitulée : « Comme vous l'aimez » : « Le monde est comme une scène de théâtre, et tous les êtres humains ne sont que des acteurs qui viennent, font leur numéro, et s'en vont, cédant la place à d’autres après eux. »
Mais, pour répéter le langage métaphorique de Shakespeare, il semblerait que nous ne voulons pas quitter « la scène de la vie » après notre numéro. L’idée de nous voir tirer le rideau sur notre conscience, effaçant à jamais notre mémoire, nous exaspère énormément.
En effet, qui d’entre nous ne s’est pas posé certaines fois des questions qui renvoient à notre origine, notre nature et notre destin. Ces interrogations nous surgissent généralement à l’esprit dans les situations de malheur, telles que : la guerre, la famine, la misère, la maladie, et la mort.
Devant notre impuissance face à ces défis, nous nous surprenons à méditer sur ces sujets ontologiques que nous croyions naguère supérieures à notre entendement. Cependant, nous nous posons exactement ces mêmes questions depuis des milliers d'années, recourant à la religion, la philosophie, et à la science, sans aucun succès. Mais « assez déjà avec ces insignifiantes questions ! » semble exclamer le poète anglais, William Wordsworth, à travers ces vers élégants et édifiants :
« Nous cherchons un sens au quotidien, dans les couchers de soleil, les rires et les pluies diluviennes.
Pourtant, le vide murmure, implacable et brutal, tandis que nous naviguons sur cet arc fragile et mortel.
Peut-être que le but n'est pas dans le grand dessein, mais dans les moments calmes, le banal et le raffiné.
Aimer, apprendre, laisser une trace, dans cette vaste tapisserie cosmique, notre place.
Dansons donc avec l'incertitude, embrassons les questions et le mystère.
Car, dans les profondeurs de notre lutte existentielle, nous trouvons l'étincelle qui enflamme notre vie. »
En effet, en dépit de son entêtement, l'homme ne saura peut-être jamais d’où il vient et où il va. Mais, cela ne l’empêchera pas de donner une intention et un dessein à sa vie, pour justifier sa raison d’être. Il continuera, à cette fin, à attribuer un sens matériel, voire spirituel, aux différentes étapes de sa vie, notamment : à la joie anticipée de la découverte qui a rendu insatiable sa curiosité d’enfance ; à la recherche obstinée de l’amour et d’une identité propre, durant l’adolescence ; à la quête de la réussite et de la reconnaissance personnelle durant l’âge adulte, et finalement ; à l’inquiétude existentielle qui trouble sa pensée au seuil de la mort.
En fin du compte, le monde extérieur a-t-il une valeur intrinsèque, où, est-il subordonné à nos besoins et à nos caprices humains ? La réponse à cette question se trouve peut-être dans ces paroles brodées de sagesse et de sincérité, du Petit Prince de St. Exupéry.
« J’ai appris que le monde est le miroir de mon âme…
Quand elle est enjouée, le monde lui semble gai
Quand elle est accablée, le monde lui semble triste
Le monde, lui, n’est ni triste ni gai.
Il est là, c’est tout
Ce n’était pas le monde qui me troublait,
Mais l’idée que je m’en faisais
J’ai appris à accepter sans le juger, totalement, inconditionnellement. »
Cette réflexion, telle une prière, génère en nous un immense sentiment de sérénité et d’apaisement. Elle nous inspire à récupérer du plus profond de notre être : la vision, la simplicité et l’illusion perdue de notre enfance, pour relever les défis du quotidien. Elle nous encourage enfin à embrasser la dualité de la vie dans toutes ses contradictions, pour mieux comprendre et apprécier les dons qu'elle nous confère, et nous approcher davantage de son mystère.
Richard Casimir
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