Depuis des millénaires, les sociétés sont organisées en se donnant un système de valeurs et des connaissances de diverses natures (mythique, philosophique et technico-scientifique) qui aident les dirigeants à prendre des décisions qui sont en connexion avec les attentes des individus. Connaissances et valeurs s’imbriquent pour constituer un savoir partagé participant à l’institution de l’État et indiquant les politiques de ses dirigeants. Le savoir partagé montre déjà la manière d’aborder les problèmes collectifs et contribue à former ce que les penseurs appellent l’opinion publique dans les sociétés contemporaines. Cette opinion est alimentée par des réflexions qui répondent à trois grandes fonctions :
- Le dévoilement des tendances et des perspectives de la société ;
- Le renouvellement des connaissances dans le domaine des sciences de la nature et la génération de nouveaux savoir-faire utilisables dans les secteurs de production ;
- L’éclairage du sens de l’action collective et l’explication des dysfonctionnements de la société.
À partir de ce savoir partagé, les dirigeants du pays et des partis politiques peuvent identifier les politiques possibles et évaluer les moyens dont dispose l’État pour les mettre en œuvre.
Un certain jeu institutionnel permet de construire un État stable en partant de la sphère du savoir. Le chercheur est payé pour critiquer et renouveler les connaissances sur tous les aspects de la vie sociale et questionner les politiques du gouvernement ; le fonctionnaire est payé pour préparer et appliquer des politiques. À ce prix l’État peut formuler et corriger ses politiques afin de réintégrer dans la société des citoyens qui étaient exclus des bénéfices de ses premières actions. Cette dynamique justifie la place de l’université. Quand les réflexions sur la société ne sont pas produites et approfondies dans la sphère universitaire, enseignées et critiquées dans les salles de cours, débattues dans les médias, l’administration devient la détentrice du savoir en devenant de fait un acteur de la crise de la société.
En Haïti, les universités ne produisent pas les trois types de connaissance identifiées plus haut ; elles sont plutôt orientées vers la formation de leurs étudiants à partir de textes produits dans d’autres sociétés. Il en résulte que les étudiants haïtiens et les personnes qui estiment pouvoir organiser l’État n’ont pas accès des connaissances diverses sur la société. Les citoyens engagés dans la vie politique sont empêtrés pour savoir quoi faire dans les moments de grandes décisions. De plus, les jeunes n’ont pas accès aux savoir-faire les aidant à concrétiser leurs projets dans le secteur productif, car ces contenus sont peu enseignés. L’État ne parvient non plus à rectifier ses politiques. Nous admettons ici que la crise politique haïtienne a un lien étroit avec le mode d'organisation de la sphère intellectuelle du pays.
La principale insuffisance des politiques de l’État est que celles-ci ne sont jamais accompagnées d’une stratégie de réforme de l’Université qui aurait permis à cette entité de renforcer l’autonomie de ses chercheurs en matière d’élaboration des connaissances servant à éclairer la société et à former les jeunes qui seront les dirigeants du pays. Quand l’université ne produit pas les réflexions éclairant les divers domaines de la vie sociale, les agents de l’État deviennent de fait des porteurs de la connaissance. Mais, suivant le jeu institutionnel devant faciliter le fonctionnement de la vie politique, ces agents ne peuvent pas être à l’origine des connaissances et des idées servant à orienter les politiques de l’État, même s’ils sont les plus brillants de la société dans leurs domaines de connaissance. Il ne faudra pas confondre les individus brillants travaillant dans un ministère avec le mode de fonctionnement de l’État.
Pour expliquer la possibilité d’une crise politique durable avec une administration détentrice de la connaissance, il nous faut admettre la vérité suivante : une politique de l’État, aussi bonne qu’elle soit, ne peut pas résoudre de manière définitive un problème donné. N’importe quelle politique crée des bénéficiaires et des exclus. Mais la critique universitaire permet de déceler les principaux bénéficiaires, les mécanismes d’exclusion et aussi d’identifier les gens exclus ; elle émet une réflexion pouvant être appropriée par les citoyens et pousser l’État à revoir et à corriger ses politiques. Si cette critique n’est pas faite selon les règles, l’administration devra refaire la même politique en ciblant les anciens bénéficiaires et en fabriquant les mêmes exclus et même en ajoutant de nouveaux exclus.
Quand l’administration est le lieu d’élaboration des réflexions servant à préparer les politiques de l’État, elle doit proposer les mêmes politiques, car ses agents ne peuvent pas critiquer leurs supérieurs hiérarchiques, dont les dirigeants du pays, en les poussant à remanier leurs politiques. Un fonctionnaire qui critique son supérieur doit démissionner. Il doit refaire la même politique s’il est le porteur du savoir. Cela signifie que les bénéficiaires seront les mêmes et les exclus les mêmes sur plusieurs décennies. Une telle possibilité peut conduire à une société divisée en deux (riches et pauvres) du fait de l’accumulation des imperfections des politiques de l’État si la connaissance n’est pas produite à l’université. Voici comment la faiblesse de la recherche universitaire peut avoir des conséquences désastreuses sur la vie politique et économique du pays en bloquant durablement les possibilités de nombreux citoyens de participer à la vie intellectuelle du pays.
Les cadres de l’État les plus brillants ne peuvent pas critiquer les politiques du gouvernement. Cette critique est externe et doit venir de l’Université. Pour compenser l’absence de la critique universitaire et l’impossibilité des hauts fonctionnaires de faire ce travail, et parce que la recherche universitaire n’est pas financée, il est possible pour des dirigeants haïtiens de faire appel à des experts étrangers secondés par des consultants locaux pour rédiger ses politiques. Mais ce procédé ne permet pas de sortir de l’imbroglio de la carence de l’Université, car si les experts donnent des conseils à l’État sans le débat scientifique et une formation universitaire adéquate des jeunes, les hauts fonctionnaires de l’État seront toujours les porteurs de la connaissance, ce qui les place de fait au cœur de la crise de l’État.
Essayons de raisonner sur deux effets pervers qui surgiront si l’État fait appel à des experts d’autres pays secondés par des experts locaux. Avec les experts qui font des cadres de l’État des porteurs de la connaissance, les citoyens sont soit indifférents envers les politiques de l’État ou les contestent parfois de manière violente, cas n’importe quelle politique de l’État préparée dans ce cadre est la cause d’une multiplication de problèmes. Les dirigeants peuvent croire qu’ils ont bien fait pour la population avec les avis d’experts, mais ils ne font que multiplier les problèmes causés aux citoyens. L’explication est simple. Les citoyens font face à des besoins jamais éclairés par la connaissance scientifique et pour lesquels l'État ne dispose pas de solution. Par exemple, des paysans ont des besoins de semences, mais l’État n’a pas une politique semencière exigeant de mobiliser des connaissances pointues dans ce domaine. Mais, entre-temps, des experts conseillent des politiques qui ne cadrent pas avec ce besoin. Voilà les origines d’une multiplication de problèmes et de discussions sur les priorités nationales qui poussent les citoyens à contester les politiques de l’État.
Chaque fois que l’État recourt à ce genre de solution, il ne fait que multiplier les problèmes, appauvrir les citoyens et attiser la contestation et les revendications sociales, car pour appliquer des politiques pour lesquelles les cadres sont peu formés et ne correspondant pas aux activités où les citoyens sont engagés, le gouvernement doit accroître la pression fiscale et aggraver le déficit budgétaire en contribuant à alimenter l’inflation d’origine monétaire qui contribue à appauvrir les ménages. De plus, si les cadres de l’État sont les porteurs de la connaissance, cela ne garantit pas que les jeunes seront formés sur les problèmes de la société et la population informée sur les politiques qui seront appliquées par le gouvernement. Nous aurons des politiques dont les résultats seront médiocres, car le personnel technique n’est pas préparé, et les bénéficiaires sont peu disposés à accompagner leur mise en œuvre. La Caravane de l’ex-président Jovenel Moïse est un de ces cas. On croit que les citoyens haïtiens sont des contestataires endurcis et que le pays est ingouvernable. Pourtant les contestations à outrance sont des effets pervers de politiques d’un État qui croit pouvoir fonctionner sans les connaissances générées dans sa société.
L’impasse politique de l’État apparaît au double niveau économique et politique. Outre le fait que l’Université ne propose pas des réflexions critiques donnant aux dirigeants des idées pour formuler leurs politiques et corriger leurs décisions, elle ne produit pas les connaissances scientifiques sur les produits du pays en donnant aux jeunes et aux entreprises la possibilité d’améliorer leurs savoir-faire. Ici, on confirme un double déficit de connaissance. Ni les dirigeants ni les acteurs engagés dans le secteur productif n’ont les atouts pour transformer les conditions politiques et économiques de fonctionnement de la société. Il faut parler des troubles politiques qui surgiront de cette gestion de la connaissance à partir du fait suivant.
Puisqu’aucun individu n’est jamais définitivement exclu du lien social, les éternels exclus des politiques de l’État tendront à se retrouver entre eux d’une manière quelconque dans des quartiers et à s’organiser jusqu’au point où ils deviennent des concurrents de l’État pour l’espace, les ressources et le pouvoir. Ce problème peut se compliquer si les dirigeants mobilisent les exclus afin de contrecarrer les contestations intermittentes des citoyens. Cela signifie que les tenants du pouvoir entendent profiter de l’inefficacité de leur politique en tentant de mobiliser des exclus contre des réflexions et des propositions alternatives. En fait, ils se mettent à instrumentaliser les effets des politiques génératrices d’exclusion sociale tout en aggravant les causes du dysfonctionnement de l’État.
Le problème de l’Université se pose à un double niveau. En aval, il apparait en termes d’arrangement inachevé de l’État : un État contemporain sans un système de savoir, donc similaire à une colonie. L’État est dysfonctionnel parce que la sphère intellectuelle est mal organisée. En aval, il rappelle l’incapacité des dirigeants et des citoyens à mobiliser les trois niveaux de savoirs cités plus haut. Il devient difficile de renouveler les compétences techniques afin de réorganiser l’économie nationale et de relancer l’appareil administratif. L’Université doit produire les connaissances sur la société servant à éclairer ses problèmes, car il faut à la fois changer le mode de fonctionnement de l’État et adopter une nouvelle conception de la connaissance.
Financer la connaissance et les savoir-faire en Haïti ne devra pas entraîner un creusement du déficit budgétaire. Au contraire, ce choix peut aider les citoyens à repenser l’État, réorganiser son administration et l’économie du pays. La voie sur la manière de sortir le pays de son impasse existe peut-être, mais les acteurs des différentes sphères sont peut-être bloqués par une certaine conception de la connaissance et de l’université, un mode d’existence de l’État et de la place du fonctionnaire. Ils sont déjà habitués à une idée de la connaissance. Beaucoup de nos savants ne voient pas en quoi une réorganisation de la sphère du savoir peut avoir un impact sur la société haïtienne, car ils n’ont pas appris à faire ce genre d’exercices durant leurs parcours universitaires. D’où souvent certaines attitudes de dénigrement envers des réflexions qui en parlent. De plus, les dirigeants n’ont pas les mécanismes institutionnels les connectant avec les citoyens et pouvant les aider à s’approprier des idées venant de la société. Dans ce contexte, on comprend que la crise politique haïtienne est en lien avec une conception de la connaissance et à une forme de sa production. Pour la résoudre, il faudra repenser le système éducatif et revoir les liens qui sont établis entre le pouvoir et le savoir, entre la connaissance et la société. Mais nous sommes habitués à une forme de résolution des problèmes montrant que ce sont les acteurs externes et les cadres de l’État qui apportent la connaissance. C’est ici que la crise devient difficile à être prise en charge au moment où il faut construire un savoir partagé aidant tous les citoyens à s’impliquer dans le changement dans leur société.
Frédéric Gérald Chéry
Économiste - statisticien
3 avril 2024
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