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Opinions

Que sait-on au sujet de la dépendance moderne d’Haïti ?

LN
Le Nouvelliste

April 10, 2024 · Lecture : 7 min

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Théorie des classes dirigeantes

Les classes dirigeantes se composent d’un ensemble de facteurs humains, de critères matériels et cognitifs. Notamment la catégorie des professions dites libérales : sciences agronomiques et agriculture, génie et ses spécialités, sciences juridiques, médecine et ses spécialités, technique et services professionnels, bourgeoisie, partis politiques, Églises et culte vaudou. Les organisations de masse (Syndicats, secteurs associatifs, etc.) occupent une place importante dans la vie nationale, mais elles ont besoin d’une avant-garde politique qui les soutienne pour s’implanter et s’étendre. Au regard de l’évolution du mouvement ouvrier et des activités syndicales à l’échelle de nos sociétés modernes, les syndicats s’orientent souvent vers le syndicalisme patronal, parfois vers le syndicalisme de classe. Il faut donc une bonne avant-garde qui puisse en discerner les orientations afin d’éclairer objectivement l’opinion sur la thématique globale du syndicalisme ouvrier, dont l’action des syndicalistes ne répond pas toujours aux réelles revendications ouvrières. C’est pourquoi la formation de la conscience de classe s’avère nécessaire dans les Centrales syndicales.

Si le Parti au pouvoir porte la principale responsabilité en tant qu’il est appelé à acter pour le compte de l’État, le reste des classes dirigeantes a aussi un rôle éminent à jouer, car c’est encore ses membres qui occupent des fonctions importantes dans le Gouvernement. Mais pour que la partie en réserve des classes dirigeantes puisse influencer l’appareil gouvernemental, elle doit constituer un rapport de force ou un leadership commun capable de parler d’une seule voix ; elle doit aussi se doter d’un organe – Journal ou Revue – habilité à former et informer l’opinion de son projet. La communication est un outil par lequel s’exprime la parole publique de tel ou tel groupe social donné ; elle est une arme de lutte essentielle dans les domaines de l’activité humaine. Dans la vie d’un parti d’avant-garde, la stratégie de communication sert d’abord ses intérêts, mais encore peut servir de baromètre pour le Gouvernement qui peut à l’occasion s’en rendre compte de ses erreurs et de ses lacunes, et en profiter pour les combler.

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Vu sous cet angle de la dialectique de l’unité et de la diversité, il s’observe cependant que nos créatrices et créateurs, nos productrices et producteurs littéraires et intellectuels ont cruellement abandonné les ondes de radiodiffusion et les plateaux de télévision aux opportunistes pathogènes et aux idéalistes bric-à-brac qui pourrissent la vie des Haïtiennes et des Haïtiens par leurs verbatims toujours inaudibles, accusant leurs insuffisances intellectuelles et leurs lacunes structurelles. Mais ce beau monde de la bien-pensance haïtienne est encore responsable de ces dérives d’ordre normatif et communicationnel pour ne s’être pas assez engagé dans la problématique nationale et sa résolution globale. Nos jalons ainsi posés, passons à la réalité des faits et leur gravité qui portent à mal la société dans la durée.

Problématique de la monnaie nationale – La Gourde haïtienne, principale denrée du pays national, est décadente. Elle est entrée dans un cycle continuel de flottement depuis la décision abracadabrante du 17 juillet 1991 par les autorités monétaires. Sans aucune explication rationnelle pour une telle décision d’importance qui impacte cruellement sur la vie nationale, particulièrement les classes populaires qui en sont frappées le plus durement. Aussi la décision inconsidérée qui porte sur la fluctuation de la Gourde était alors une porte ouverte tant aux opérateurs à col qu’aux spéculateurs occultes. Au début de cette manne taillée à l’aune des détenteurs de capitaux qui amassent des fortunes considérables dans le marché des changes qui n’existait pas jusqu’alors, la monnaie nationale s’échangeait à 6 gourdes pour 1 dollar américain. Puis, la valeur de la gourde baisse d’un cran en atteignant 50 gourdes pour acquérir USD1.00 dans les années 2000. Aujourd’hui, la dépréciation de la Gourde haïtienne atteint son plus haut pic dans une fourchette de 130HTG pour US$1 dans un marché réglementé contrôlé par les banquiers centraux et leurs courtiers.

Autant dire que la chute libre de la Gourde réagit négativement sur les investissements durables, mais cela ne semble pas affecter pour autant les décideurs politiques et les profiteurs du marché caractérisé par l’opportunisme effréné. Cautionnement ou soutien inconditionnel, silence coupable, siphonnage de l’argent des compatriotes domiciliés à l’étranger, enrichissement illicite, appauvrissement des classes populaires, prolétarisation des couches intermédiaires dites classes moyennes. Voilà les graves conséquences qui en résultent de la mesure décidée par la Banque centrale, BRH. On eût dit que, dans ce pays, il n’y a pas d’âme qui vive. L’inaction, l’immobilisme et le misérabilisme crèvent les yeux de nos visiteurs étrangers qui se demandent perplexe s’il existe des classes dirigeantes en Haïti.

Problématique de la puissance publique nationale – Dans l’ère moderne de la connaissance et de l’information, il n’est pas de pays qui ne se soucie pas de sa sécurité à l’échelle nationale, y compris ses eaux territoriales, ses frontières et ses côtes. Se doter des forces publiques pour garantir l’ordre public selon la loi, est un droit auquel les peuples et les nations exercent librement ; et ce droit intangible ne doit souffrir d’aucune contrainte ou limitation intérieure, ni extérieure. Le peuple haïtien doit son indépendance à l’armée d’Haïti dont Toussaint Louverture fut le concepteur historique par son génie, son talent et ses valeurs qu’il incarna de manière excellente et majestueuse. Jean-Jacques Dessalines, lui, assura la relève de la destinée de l’armée d’Haïti là où son prédécesseur Toussaint l’avait laissée. L’institution militaire se maintient et remplit ses fonctions de sécurité conformes aux normes établies tout au long du 19e siècle. Après l’occupation impérialiste américaine de 1915 qui fut une honte nationale, et dans la période de la dynastie des Duvalier (1957 – 1971 pour François Duvalier, et 1971 – 1986 pour Jean-Claude Duvalier), l’Institution prend désormais l’appellation de « Forces Armées d’Haïti » (FAD’H) en 1958. Le régime hégémonique des Duvalier s’en servait à profusion pour combattre et massacrer les camarades communistes haïtiens, cela soit dit en passant.

Bon an mal an, l’armée d’Haïti se maintient et remplit ses fonctions d’origine, y compris des tâches de police – Police militaire. La décision présidentielle d’avril 1995 qui dissout l’armée d’Haïti a été inconsidérée et vengeresse. La vengeance est impolitique quand elle est appliquée par l’État. Auquel cas, la vengeance peut engendrer un génocide soudain et incontrôlable. La vengeance est la forme la plus sûre de la haine sociale. Néanmoins les représentants de l’État ont pour devoir de légiférer sur une institution qui dérive de la loi constitutionnelle, soit pour lui donner de nouvelles règles de droit et de fonctionnement, soit pour la réformer. De notre point de vue, l’armée d’Haïti méritait d’être réformée afin de l’adapter aux nouvelles réalités de la société. Dissoudre ou démobiliser l’Armée tient de la paresse et du chemin de la facilité. La décision de démobiliser l’armée d’Haïti a été une porte ouverte aux milices et aux groupes armés inorganisés et inconséquents, mais capables de nuire et de semer le deuil dans la communauté.

Conclusion – Du barnum politique sans fin, nous semblons avoir sélectionné deux exemples qui incarnent le déséquilibre dans la société, aux conséquences transversales impactant les espaces sociaux, économiques et culturels. Mais aussi deux exemples qui montrent apparemment qu’il n’y a pas d’âme qui vive dans ce pays. Telle est notre attitude eu égard à la question posée : La conscience intellectuelle nationale doit être consciente de la nature interne des problèmes globaux qui se posent à sa conscience ; qu’elle se montrerait naïve et inconsistante si elle s’évertuait à les chercher ailleurs ; qu’elle est appelée d’abord à les trouver des solutions globales. Parallèlement la dépendance dans laquelle le pays national se trouve n’est pas un hasard, mais elle est le fruit des choix inconséquents et contreproductifs. Qu’il faille regarder les causes de l’intérieur avant de les soumettre à un examen des causes exogènes. En substance, la matérialisation des notions d’autonomie et d’indépendance dépend de la capacité et de la compétence des classes dirigeantes dans la mesure où elles représentent le personnel politique et monopolisent l’appareil d’État. Si les élites dirigeantes ne répondent plus au primat du gouvernement auquel l’histoire les a assignées, alors il en résulte une défaillance dans les pouvoirs publics qui conduit inexorablement à la dépendance partielle ou totale.  

Jean-Marie Beaudouin/Février 2024 ; coifopcha@yahoo.fr                  

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