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Opinions

De Délira à Manuel

GC
Ginette Chérubin

November 21, 2024 · Lecture : 8 min

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Port-au-Prince dégage une odeur de mort. Une atmosphère de deuil plane sur la ville.

Nous mourrons tous...

Le cri de Délira résonne partout dans les territoires perdus, partout sous le ciel d’Haïti.

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Il est douloureux de l' avouer mais finalement, nous devons sortir du déni et prendre acte d’une évidence : la génération d' Haïtiens / Haïtiennes au pouvoir de la chute de la dictature à nos jours - à de rares exceptions près - n’a fait qu’aggraver les méfaits causés par l’ère duvaliérienne en se révélant globalement une engeance de petits minables, d’êtres chétifs et insignifiants, incapables de se hisser à la hauteur de la vocation d' Haïti, Première République noire du monde et à la dimension des défis de notre époque.

Il est vrai que ladite génération a connu moultes épreuves : le martyr de la dictature ; les horribles actes de vengeance post-dictature ; la stigmatisation en tant que porteuse et propagatrice de sida ; les multiples coups d' Etat ; l' embargo suite au coup d’état de 1991 ; le séisme de 2010 ; l’offensive peyi lock ; le drame de la migration et l’éclatement des familles ; le choléra transmis par des agents d’une mission dite de secours... Puis, plus près de nous, d’autres disgrâces  : la confiscation du vote populaire par l’ ingérence internationale aboutissant à l'avènement au pouvoir du régime PHTK et tout l’enchaînement qui en découlera : l’intensification des kidnappings, les assassinats, les viols et viols collectifs entrepris par des bandits ; les avancées de ces bandits lourdement armés de territoires en territoires perdus, après le siège de la capitale ; les massacres de masse ; l'assassinat crapuleux d’un chef d’Etat ; la décapitalisation des classes moyennes et la paupérisation des couches les plus vulnérables de la population ; la précipitation de l' effondrement d' Haïti... 

De traumatismes en traumatismes, force est de constater que nous n' avons jamais eu le temps de nous relever pour nous ressaisir.

Est-ce une excuse ? Certes non.

Car ceux qui convoitent le pouvoir et prétendent nous diriger le font librement, en connaissance de cause tout en nous encensant de promesses de campagne électorale. Ils doivent évidemment assumer leurs engagements ! Leur devoir est de construire des perspectives prometteuses et de prendre en main le destin de la Nation. Hélas ! De gouvernement à gouvernement : blanc bonnet, bonnet blanc. Les changements de têtes n' ont apporté et n' apportent aucun espoir de sauvetage national ni de transformation qualitative dans la vie du peuple haïtien. Même ceux qui occupent le pouvoir dans le cadre de l’actuelle transition qui s’annonçait si porteuse d’espoir pour le peuple haïtien, s’inscrivent dans la même dynamique. En général, loin d’une motivation pour rompre avec le statu quo, les aspirants à la gouvernance et les gouvernants s’y complaisent en s’accoquinant à une oligarchie mafieuse et prédatrice. Deux essaims de vautours se gavant des restes de notre Haïti moribonde et dépecée, pour reprendre les propos de mon fils Alex.

De catastrophe politique en catastrophe politique, d’escroquerie en escroquerie un tournant se précisera avec le détournement des fonds du programme vénézuélien Pétrocaribe qui mena au point de saturation. Ce scandale renversant déclencha, vers 2018- 2019, une nouvelle forme de résistance initiée avec l’irruption de la jeunesse sur la scène politique : les petro-challengers. Des vagues de protestation de la société civile se multiplièrent à la même époque et le mouvement Montana émergea en 2021, se distinguant avec un discours novateur, inspirant et rassembleur, articulé sur l’engagement patriotique et une transition de rupture. 

Face à la résistance, des politiciens véreux et la caste de nantis scélérats entreprirent de procurer des armes lourdes à des faméliques produits par l’ incurie des dirigeants et la mauvaise gouvernance, en vue de protéger des intérêts personnels. Des bandes armées alimentées, comme toujours, par les forces d’argent et de pouvoir refirent surface. Elles proliférèrent à l’exponentiel et se fédèrent structurant ainsi leur autonomie. Aujourd’hui, plus que jamais, elles sèment la terreur à travers le pays et assurent une triple fonction : auto-suffisance ; garde privée d’une fraction de l’oligarchie ; bras occulte de l’Etat pour mater les mouvements de protestation. La dichotomie : Etat / Nation continue de traverser notre histoire.

La classe politique sur la scène s’est montrée d’une criante âpreté au pouvoir obstruant toute vision de progrès. Largement constituée d’énergumènes sans conviction, sans état d' âme, sans humanité,  incompétents et cupides, elle est avilissante pour notre pays. Elle ternit et continue de ternir notre image, notre histoire et piétine notre dignité.

Ces vérités sont implacables et incontestables. Mais faut-il pour autant réfuter la théorie du complot ? Pendant longtemps j’ai pris des distances avec cette théorie. Mais, chemin faisant, je me rends compte que nombre d’indices concordants à travers l’histoire nous habilitent à croire et à dénoncer un complot contre Haïti. Alors brisons l’ omerta , sans peur d' être ridiculisés et traités de complotistes ; sans crainte de nous entendre dire que nous reportons sur l’ étranger nos propres torts. D’ailleurs la brève introspection précédente vient de nous mener au constat lucide de l’ existence en notre sein de fossoyeurs de patrie. Nous reconnaissons donc nos responsabilités ! Mais les traitres à la patrie ont bel et bien des alliés, des complices voire parfois des donneurs d’ordre hors nos murs.

L’ hypothèse du complot se tient et se révèle de plus en plus fiable. Pour preuve, citons entre autres : la fameuse rançon de l'Indépendance ; l'étau de d'endettement et l'embargo imposé à Haïti dès l'émergence de la Nation ; les multiples humiliations infligées au pays durant tout le XIXème siècle par les puissances impérialistes ; l’Occupation américaine qui suivit la saisie de notre réserve d’or; la déstructuration planifiée de la paysannerie, pilier de l’ économie ; l’ostracisme affiché dans plusieurs pays, avec une hargne particulière en République dominicaine, vis-à-vis nos migrants aux abois fuyant des conditions inhumaines de vie … Et pour faire un saut jusqu’à l’époque contemporaine : après un silence sibyllin du président Abinader, la récente identification par les tribunaux de la République dominicaine d' un réseau, au sein même de l' armée de ce pays voisin, de trafiquants d' armes alimentant les bandits qui traquent et massacrent la population haïtienne. Une réédition du carnage de 1937 sous une autre forme ? Au-delà de ces considérations, il faut garder à l’esprit,  la déclaration prêtée au Président des Etats-Unis, Franklin Delano Roosevelt : "Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s'entre-déchirer les uns les autres, c'est la seule façon pour nous d'avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes. Ce qui est un mauvais exemple pour les 28 millions de noirs d'Amérique." Autrement dit :  flanquer à Haïti une leçon pour sa hardiesse commise en 1803, en exacerbant les clivages et conflits de la société. Il s’agit bien d’un mot d'ordre visant à anéantir la Nation haïtienne. Mot d’ordre mis à exécution, depuis l’occupation de notre territoire par les yankees, tant dans la politique américaine que dans celle de pays sous influence de cette superpuissance. Dans cette dynamique, le nouveau président des Etats-Unis, après avoir collé à Haïti l’épithète de « trou de merde » et indexé nos compatriotes comme mangeurs d’animaux domestiques, ne projette-t-il pas une décision similaire aux pratiques dominicaines hostiles aux haïtiens en annonçant qu’il refoulera en masse nos migrants dans une Haïti agonisante et minée par une profonde détresse ? N’est-ce pas le moment le plus propice et le meilleur moyen d’ attiser nos conflits internes ? Et, évoquer le prétexte de protéger des locaux d’Ambassade, est-ce un argument pertinent pour l’ ambassadeur américain actuel de pactiser avec les gangs, référence fait à son propre aveu ?  Autre question : Où transitent les armes et munitions utilisées par ces mêmes gangs alors qu’Haïti n’en produit pas ? Quant au premier président noir américain qui n’ a jamais daigné rendre hommage à la Révolution haïtienne ni poser les pieds sur la terre de Dessalines, évitons d’en parler. Enfin mentionnons le constat révélateur du Secrétaire général de l' ONU, au cours de l'année 2024, à la Tribune de cette institution internationale sur le refus systématique des pays membres d’aider à pacifier notre Haïti mourante alors qu’ils financent à coups de milliards d’autres pays, entre autres, pour alimenter des guerres. Nous terminons cette énumération évidemment non exhaustive, en signalant un récent incident qui pourrait paraître banal : certains pays inscrits comme volontaires pour aider Haïti à combattre l’insécurité demandent, en toute désinvolture et indécence, à leurs ressortissants embrigadés librement dans les forces d’appui à la police nationale d’Haïti de déserter les troupes et de retourner dans leur pays d’origine s’ils se sentent en insécurité. Cynique dérision si l’on peut dire !

Ces faits sont-ils isolés ou liés par un fil conducteur ?  

Toujours-est-il qu’ils témoignent d’ un ressentiment de nombre de pays à l’endroit Haïti. Haïti Prométhée des Nations ! Pour parodier Myrtha Désulmé, une compagne de combat. Prométhée, dans la mythologie grecque, parti à la conquête de la lumière pour l’humanité, s’est vu condamné à un supplice éternel pour avoir violé un droit suprême des Dieux. Oui… Haïti, Prométhée, châtié pour avoir osé sortir l’humanité des ténèbres de l’obscurantisme lié à l’exclusivisme de la suprématie blanche en consacrant, par la victoire de ses luttes émancipatrices, la liberté et l' égalité en droit pour tous les êtres humains. Révolution unique qui a basculé l’ordre mondial au XIXème siècle et provoqué une nouvelle configuration de l’humanité.

Moi qui n’ai jamais cru au complot ou à un projet de génocide contre le peuple haïtien, je commence à douter…

Acculés du dedans par ceux qui nous projettent dans leurs miasmes et du dehors par ceux qui alimentent et brassent inlassablement ces mêmes miasmes, nous succombons par asphyxie.

Nous étouffons dans la merde.

 We can' t breath !

La mort nous traque. Une mort lente qui ne relève plus de la fiction dans laquelle évoluait Délira mais qui s' inscrit dans notre quotidien avec un réalisme poignant.

Nous mourrons tous…

Mais de Delira à Manuel des pousses d’espoir ont germé et la source nourricière a jailli !

Debout, Gouverneurs de la rosée !

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Ginette Chérubin, activiste citoyenne

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