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Opinions

Instruction et éducation en Haïti

GL
Gérard Luc Jean-Baptiste, Ing. MSCE

December 4, 2024 · Lecture : 8 min

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J'ai écouté avec un immense plaisir le plaidoyer de Me Osner Févry et j'ai lu avec autant de plaisir la superbe note de M. Pierre R. Raymond, tous deux relatifs aux problèmes de l'éducation chez nous. Il faut les féliciter pour avoir dénoncé, à juste titre, l'œuvre de destruction de l'instruction de notre jeunesse en Haïti.

Ce vidéoclip et ce texte m'ont conduit à cogiter sur des idées relatives à cette grave question. Ayant débuté dans l'enseignement à l'âge de 20 ans comme professeur de mathématiques et d'espagnol au lycée Firmin puis continué, quelques années plus tard, comme professeur de Béton dans plusieurs universités à Port-au-Prince et ayant occupé successivement le poste de doyen de l'Université Richard Leconte (ISTH) puis de la Faculté des sciences, de génie et d'architecture de l'Université Quiskeya, j'eus la possibilité de faire le douloureux constat de la dégradation du niveau d'Instruction de nos jeunes suite à la mise en place de mesures, de programmes, de dispositions inappropriés dans le cadre de soi-disant réformes dans le système éducatif haïtien sous le fallacieux prétexte de modernisation, comme l'a dénoncé Me Févry, sans tenir compte des acquis du passé.

Le 28 janvier 1844, le président Rivière Hérard créa le Ministère de l'Instruction Publique, nom qui seyait bien à une telle entité car c'est l'Instruction qui fournit les outils pour "l'acquisition de connaissances grâce à l'enseignement" tandis que l'Éducation, qui commence dès la petite enfance à la maison, "permet le développement de la capacité à être soi tout en étant avec les autres, à ménager ses relations avec eux, à participer à la vie sociale, à intérioriser la culture commune", à acquérir des notions de moralité, de souveraineté, de respect des autres. Certes, l'Instruction participe à l'Éducation. Cependant, en ce qui a trait à l'enseignement primaire, secondaire, professionnel, universitaire, il s'agit bien d'Instruction. A mon sens, on utilise souvent, à mauvais escient, le mot Éducation lorsqu'il s'agit plutôt d'Instruction. Il faudrait regretter qu'en 1945 le gouvernement d'alors, pour copier le système français, ait pris la décision de renommer le Ministère de l'Instruction Publique en Ministère de l'Education Nationale. On ne doit pas sous-estimer le fait que, dans les pays anglo-saxons, le mot instruction ait une toute autre signification. Et ça dérange.

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En 1982, la Réforme Bernard a établi le créole haïtien et le français comme langues officielles d'enseignement en Haïti, ce qui fut une excellente décision car cela concrétisait de façon formelle le bilinguisme chez nous. Autrefois, l'élève finissant, classe de rhéto et de philo, laissait l'école en maîtrisant, selon la section choisie, 3 ou 4 langues: le créole, le français, l'anglais et l'espagnol. Ceci conférait aux jeunes Haïtiens une qualité supérieure. De nos jours, l'élève finissant, en grande majorité, peut difficilement s'exprimer en français, la deuxième langue officielle du pays et parle un créole au rabais.

Je reprends ici intégralement, vu son côté instructif, un texte lu récemment qui parle des avantages du bilinguisme.

"Le bilinguisme offre de nombreux avantages sur les plans cognitif, social, culturel et professionnel. Voici quelques-uns des principaux bénéfices :

1. Avantages cognitifs

Amélioration des fonctions exécutives : Les bilingues développent une meilleure capacité de concentration, de planification et de résolution de problèmes grâce à l'alternance constante entre deux langues.

Souplesse mentale : Ils sont souvent plus aptes à s'adapter à de nouvelles situations ou à jongler entre différentes tâches.

Retard du déclin cognitif : Certaines études montrent que le bilinguisme peut retarder l'apparition de maladies comme l'alzheimer.

2. Avantages académiques

Facilité d'apprentissage d'autres langues : Les bilingues possèdent une meilleure compréhension des structures linguistiques, ce qui facilite l'apprentissage d'autres langues.

Amélioration des compétences en langue maternelle : L'étude de deux langues améliore généralement la compréhension grammaticale et le vocabulaire.

3. Avantages sociaux et culturels

Ouverture culturelle : Être bilingue permet d'accéder à différentes cultures, traditions et perspectives.

Communication étendue : Cela facilite les interactions avec des personnes de différentes origines linguistiques et culturelles.

Sensibilité accrue : Les bilingues développent une meilleure empathie et tolérance envers les différences culturelles.

4. Avantages professionnels

Opportunités de carrière : Le bilinguisme est un atout recherché dans un monde globalisé, notamment dans les secteurs tels que le commerce, la diplomatie, la traduction ou le tourisme.

Mobilité internationale : Il permet de travailler et de s’installer plus facilement dans des pays étrangers.

Compétitivité accrue : Les employeurs valorisent les candidats capables de s’adresser à une clientèle diversifiée.

5. Impact sur la perception de soi

Renforcement de l’identité : Le bilinguisme peut renforcer le sentiment d’appartenance à plusieurs cultures.

Confiance en soi : Les compétences linguistiques augmentent souvent la confiance en sa capacité à interagir dans différents contextes.

En somme, le bilinguisme enrichit les expériences personnelles et professionnelles, tout en offrant des avantages significatifs sur le plan intellectuel."

Inutile d'essayer de vous convaincre davantage de l'opportunité du bilinguisme, et pour cela je plaide contre la tendance qui se dessine de plus en plus chez nous pour l'élimination de la langue française, ce "trophée supplémentaire dans notre butin de victoire" lors de la guerre de l'indépendance. Il est certain que le créole reste et demeure notre première langue, notre langue maternelle. Il est des sentiments de joie, de bonheur, de tristesse, des sensations de plaisir que tout Haïtien n'exprime spontanément qu'en créole.

Plusieurs raisons plaident en faveur du maintien du français comme deuxième langue. La langue française est l'une des plus belles langues au monde, par sa richesse lexicale et sa précision, sa musicalité, la richesse de son patrimoine littéraire et artistique, la rigueur de sa structure grammaticale et de sa syntaxe. On dit aussi que le français est la langue de l'amour. Elle est cependant difficile à apprendre et à prononcer surtout par les anglo-saxons. Elle est, de plus, considérée comme étant une langue noble, sophistiquée et c'est pour cela que dans certaines langues, comme l'anglais, pour paraitre savant (chez nous on dirait "pou fè chèlbè") on introduit des mots français, comme par exemple "entrepreneur" que les anglo-saxons prononcent "anntroupounour".

En conclusion, l'élimination de la langue française, donc du bilinguisme, ne peut que nous affaiblir, affaiblir en particulier nos jeunes en les privant ou en rendant difficile pour eux l'accès à des ouvrages de l'enseignement professionnel et supérieur. On serait, à l'extrême, même porté à croire, compte tenu de l'influence de certains pays de la communauté internationale dans tous les aspects de notre existence sous la couverture de programmes d'assistance, que cela fasse partie du plan de destruction de la République d'Haïti, qui occupe la partie occidentale de l'île d'Haïti, en tant que Société, en tant que Peuple, en tant que Nation indépendante.

Les protagonistes de l'élimination de la langue française avancent souvent comme argument qu'Haïti soit isolée dans un monde où, autour d'elle, on ne parle que l'anglais et l'espagnol. A cela je répondrais qu'au contraire, le créole et le français nous distinguent des autres, nous rendent différents, la différence n'étant pas une faiblesse mais une richesse qu'il faut savoir exploiter. De plus, dans les Petites Antilles, on parle aussi le créole et le français.

Je ne voudrais pas terminer sans aborder le problème crucial de la dégradation de notre créole. Prenons par exemple l'introduction inopportune, depuis quelques années, du mot "ak" , "avek" ou "ansanm avek" dans pratiquement tout ce que dit un Haïtien, de nos jours, en parlant créole. Il faut rappeler que le mot "avec" en français, "avek" ou "ak" en créole est:

soit une préposition d'accompagnement ou d'association

            Je vais avec toi

            Mwin prale avek ou

soit l'expression d'un moyen ou d'un outil

            Il travaille avec un marteau

            Lap travay ak you mato

soit pour exprimer un sentiment ou une attitude

              Elle parle avec douceur

              Li pale ak you vwa dous.

soit pour marquer une simultanéité ou une coexistence

                Il pleut avec du vent

                La pli ap tombe ak van

Je voudrais citer quelques exemples accompagnés de commentaires, de l'utilisation inopportune du mot "avek" ou "ak" et "ansanm avek".

-"yo pa reponn avek demand yo"

Pourquoi "avek" et non simplement

"yo pa reponn a demand yo"?

-"mwin di bonjou avec tout moun"

Que vient chercher ici le mot "avek" ?

"mwin di tout moun bonjou"

-"mwin di mèsi avek tout moun"

Pourquoi "avek" et non simplement

"mwin di tout moun mèsi" ?

-"poul te remèt you plak donè ansanm avek pèsonaj yo"

Pourquoi "ansanm avek" et non simplement

"poul té rémèt pèsonaj yo you plak donè"?

-"Plisiè milié citwayen manifeste pou mande ansanm avek Leta pou pran disposition pou secirite peyia"

Pourquoi ajouter "ansanm avek" ?

"Plisiè milié citwayen manifeste pour mande Leta pran disposition pou secirite peyia",

etc.

Il paraît opportun que les entités, organisations, instituts défenseurs de la langue créole fassent des émissions à la radio, à la télévision pour la promotion de la qualité de la langue créole.

Il serait également souhaitable que nos dirigeants, nos législateurs, nos constitutionalistes, nos éducateurs fassent preuve d'intelligence et de sagesse dans leurs prises de décision relatives aux questions ayant trait à l'Instruction (l'Education) en Haïti.

Gérard Luc Jean-Baptiste, Ing. MSCE

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