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Opinions

Esquisses pour un journalisme critique en Haïti

HF
Henrique Faber Orvil

February 12, 2025 · Lecture : 7 min

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Des propos sur le journalisme et son rapport avec la propagande, tout en démontrant que les travailleurs doivent maintenir un rapport constant et non ambigu avec la vérité, esquissent ici l'impérieuse nécessité pour les médias et les journalistes d’accompagner la masse dans sa quête d’émancipation.

Parler du métier de journaliste consiste à remettre en question, dans un rapport dialectique, les médias eux-mêmes. Ces derniers participent à la création d’une scène de discussion où la prise de parole politique semble devenir une crise qui amplifie la crise systémique que connaît le pays.

Les nouvelles, les informations et les récits que nous consommons viennent d’un lieu, et pour les comprendre, il faut d’abord saisir d’où ils proviennent. Dans la société, les médias jouent un rôle central dans la construction des contenus à travers lesquels nous formons nos croyances et notre compréhension du monde. La question essentielle à se poser est donc : qui contrôle ces informations, qui sélectionne ce que nous recevons et qui exerce la censure ?

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À la lecture de Chomsky, un premier élément de réponse surgit : ce sont les élites puissantes et dominantes. Les médias sont contrôlés par de grandes entreprises et puissantes sociétés économiques. Ils diffusent des contenus qui ne renforcent que les intérêts de ces classes dominantes, tout en négligeant les sujets susceptibles de remettre en cause le statu quo. Noam Chomsky, avec une intelligibilité remarquable, avance que les médias, soutenus financièrement par ces grandes corporations, travaillent inévitablement pour leurs intérêts. En conséquence, les actualités qu’ils présentent ne sont souvent que des subterfuges destinés à manipuler l’opinion publique et à contrôler l’espace social à des fins politiques.

Cela signifie qu’un individu ne fait pas ses choix politiques en fonction de sa situation sociale réelle, mais en fonction des intérêts façonnés par les médias. Ces derniers, sous l’influence des conglomérats économiques, produisent du contenu en accord avec la ligne politique de leurs financiers, car leur survie en dépend.

En Haïti, de nombreux médias sont financés par des institutions qui, elles-mêmes, sponsorisent les campagnes des politiciens, lesquels investissent ensuite dans les gangs armés. Les vagues de sanctions de l’ONU ont révélé ce système : plusieurs patrons de sociétés et hommes politiques ont vu leurs comptes bancaires gelés et leurs biens saisis. Ces propriétaires perçoivent les médias comme de simples entreprises commerciales fonctionnant sur le principe du « donnant-donnant ». Ainsi, ces médias ne font que fabriquer le consentement de la population. Dans cette optique, il est pertinent de s’appuyer sur la démarcation arendtienne, qui soutient que les faits sont la matière première des opinions, car les petits faits de l’actualité immédiate ne suffisent pas à produire une réflexion pertinente.

Le journaliste a une ultime obligation de vérité

Dans ce système, le journaliste doit maintenir un rapport de vérité conforme aux normes éthiques de sa profession. Il est essentiel de se demander dans quelles conditions un journaliste peut être objectif, impartial et honnête dans sa pratique, alors même que la vérité est l’ultime finalité de son travail. Face aux faits, il doit observer, interpréter et transmettre l’information. C’est ainsi que se construit l’identité du journaliste.

Hannah Arendt distingue la « vérité de faits » et la « vérité de raison ». Cela soulève une question cruciale : les faits ont-ils leur propre rationalité ? Et cette rationalité dépasse-t-elle l’actualité et le sensible pour répondre à une logique d’autorité ou de manipulation ? La vérité de fait s’oppose à l’illusion, à l’erreur et au mensonge.

Ainsi, le journaliste ne peut se réduire à un simple artisan transmettant une vérité fabriquée par d’autres. Saisir cette vérité exige de lui une vision dialectique et holistique, c’est-à-dire une capacité d’analyse critique lui permettant d’appréhender la situation dans son ensemble, y compris ses contradictions et ses différentes facettes. Son rôle ne se limite pas à transmettre la réalité, mais bien à la reconstituer avec honnêteté et impartialité. Toutefois, l’impartialité ne signifie pas l’absence de position, mais plutôt un jugement fondé sur la raison et libre de tout parti pris. Un jugement impartial est celui dont les procédés sont susceptibles d’être universellement reconnus comme valides.

Les missions du journaliste face aux défis de la masse

Le journaliste doit assumer une fonction pédagogique, en éduquant le peuple haïtien avec un souci constant de vérité historique. Il doit dévoiler les pratiques de la bourgeoisie à travers des émissions et articles de qualité, afin d’éviter toute forme de manipulation. Son rôle est d’être le porte-voix des millions d’Haïtiens marginalisés et de les aider à dépasser les perceptions issues du sens commun et de la superstition.

Les émissions, podcasts et articles doivent contribuer à renforcer l’intelligence critique et historique de la masse populaire, lui permettant ainsi d’organiser ses pratiques de vie associative et politique en vue de bouleverser l’ordre établi. Ces productions médiatiques doivent abolir les frontières entre intellectuels et petit peuple, entre gouvernés et gouvernants.

Les éditoriaux doivent être conçus comme des outils d’apprentissage populaire, visant à favoriser l’autonomie de la masse. Le journaliste doit être au service des syndicats et des travailleurs, participant ainsi à la réorganisation sociale. La bourgeoisie, pour asseoir sa domination, contrôle non seulement l’État, mais aussi la presse politique et culturelle, dans le but de façonner une opinion publique qui lui est favorable.

Aujourd’hui, les médias de masse délaissent les périodiques littéraires pour privilégier des productions artistiques populaires, comme le « rabòday », dont le caractère aliénant empêche la population de réfléchir. Quant aux écoles de journalisme, elles forment des professionnels qui ont tendance à devenir des exécutants conformistes, reproduisant sans remise en question les directives des salles de rédaction. Les informations sont rarement interrogées lorsqu’elles proviennent d’un membre du pouvoir.

Les nouvelles technologies et la précipitation de la production journalistique

Avec les NTIC, les journalistes sont contraints de produire plus pour alimenter les plateformes numériques, ce qui nuit à la qualité de leur travail. Comment un journaliste peut-il rédiger deux à trois articles par jour sans sacrifier la rigueur et la profondeur de son analyse ? Dans ces conditions, l’intelligibilité et la pertinence des textes sont souvent réduites. De plus, la performance des articles est désormais évaluée en fonction des statistiques de réactions et de visibilité. Cela encourage les journalistes à privilégier les sujets sensationnalistes, destinés à provoquer un buzz et à susciter des émotions.

Jean Price-Mars, dans La vocation de l’élite, souligne que pour comprendre le niveau intellectuel d’un peuple, il suffit d’observer ses productions culturelles : livres, musiques, films et articles de presse.

Un journalisme citoyen à questionner

Le journalisme citoyen présente un double visage, à la fois bénéfique et problématique. D’un côté, il permet aux citoyens de ne plus être de simples récepteurs d’informations, mais aussi des créateurs et des diffuseurs. Grâce aux réseaux sociaux, ils dénoncent les injustices et empêchent les médias traditionnels de travestir certaines réalités. Cependant, l’absence de formation et la quête de monétisation favorisent la diffusion de fausses informations et de contenus sensationnalistes.

De la nécessité d’organiser les journalistes en syndicats

Les journalistes doivent s’unir pour former une classe pour soi, au sens marxiste du terme. Bien qu’ils partagent des conditions de vie similaires, ils manquent d’organisation politique et de conscience collective quant à leurs intérêts communs. Ce manque de solidarité entraîne un déclin de l’intelligence critique dans le milieu, au sens où l’entend Jean-Claude Michéa : les journalistes ne ressentent plus l’urgence morale de lutter pour améliorer leur situation et celle de la population. En acceptant de se soumettre aux idéologues de la classe bourgeoise marchande, ils transforment les productions médiatiques en simples marchandises.

Aucun remède miracle ne viendra guérir les maux du journalisme haïtien, car ils sont avant tout sociétaux, éducatifs et structurels. Toutefois, ces pistes de réflexion et de réforme, notamment au sein des écoles de journalisme, peuvent contribuer à relever la discipline et à renforcer son rôle au service de la vérité.

Henrique Faber Orvil / Élève à l’École normale supérieure

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